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Une chose essentielle : se rendre au Japon (et y rester)
ne modifie pas la pensée. Mais s'ingère pourtant
dans ses strates quelque chose qui n'est ni de l'ordre
de la réflexion ni, en soi, de la pensée : un
débord.
Ici, je n'ai pas écrit. Juste regardé. Et regardé
ma fille, et ma compagne (j'allais dire d'alors — ou
de toujours). Les ai regardés à travers
les pièces dispersées d'un puzzle. Nommé
Japon.
J'ai relu Ecuador, récit et non-récit
de voyage, passionnant car récalcitrant. Aucune tentation,
à la lecture, d'Équateur. J'ai toujours détesté
voyager (voilà ce qui me plaisait dans le livre de
Michaux : pas de plaisir, ni de désir, autre que celui
d'avoir lu des constructions — le récit
de voyage est toujours déplaisant et décevant).
Détestation : de — surtout — l'entre-deux
du voyage : au milieu du néant des jet-lags (et de
la lourdeur du ciel azuré, toujours). Shiphol à Amsterdam (je suis passé par Amsterdam —
et un an avant par Vienne, ville de l'enfance, des manèges
et des tramways — pour atterrir quelques heures, et
deux livres, plus tard, à Osaka — je n'ai pas
dormi : ne sais pas dormir dans un avion : c'est une maison
dans laquelle je ne peux rien toucher). Ma timidité dans les avions : ou l'ennui de la suspension — seuls
moments d'exaltation, et de peur sans panique (l'idée
juste que l'on pourrait vivre moins longtemps) où je
pense à un Dieu quelconque (et à certains de
ceux que j'aime) : décollage, atterrissage.
Shiphol est mon aéroport
détesté : avec Narita (Tokyo) et Heathrow (Londres)
(quand un douanier crut que j'étais un terroriste de
l'IRA. Conseil : exprimez-vous mal, ou mollement, en anglais)
— et Houston en mineur. Téhéran, Lisbonne
et Rodez, ça va (le souvenir que j'ai d'eux s'éteint
systématiquement). Bien à Gatwick (Londres encore)
et à Orly-Ouest (Paris). L'architecture, sans doute.
La pensée de l'architecture. Traverser les choses en
les pensant. Donc en les modifiant.
Voici, alors : quelques moments de cette vie, quand cette
vie était tranquille, et que Julia, ma fille, était
un bébé. Julia à laquelle ce texte est
dédié, tant je sais que le mot Japon chez elle
est un mot-aventure en soi, un souvenir sans souvenir, et
cette joie qui ne la quitte pas dès qu'elle le prononce.
Alors (et sans chronologie) :
Nous ne sommes pas allés à Hokkaido. Anne Barbier
et sa fille Lou y sont. Elles dorment ce soir à Sapporo,
la ville construite à l'ère Meiji (le chocolat,
et bien d'autres choses, porte ce nom). Des gens d'Hokkaido,
il y en avait dans le port d'Ayugawa, dans le Tohoku, visages
burinés, sombres. Leurs compatriotes les regardaient
(encore) comme des bêtes curieuses, semblaient les éviter.
Nous attendions le bus de 8 heures 30. Retour à Ichinomaki
où nous achetâmes un pyjama pour Julia (la vendeuse,
en prime, nous donne un petit téléphone qui
fait pouêt-pouêt, et qui n'amuse pas Julia).
Le temps, humide, devient sec à Kyôto. Ce midi,
sur le chemin du distributeur de cigarettes, j'ai cru attraper
une insolation, comme si je nageais dans un Douro inexact,
absent (un coup de soleil, pas plus — j'essore ensuite
mes vêtements avant de les jeter dans la machine à
laver, geste répété deux ou trois fois
par jour).
Pas de vipères sur la petite route bordée de
villas et de bouts de forêts où dardait le soleil
(elles sont mordorées, très longues : magnifiques.
Et rapides). Les jours, rares cette année, de mousson,
des scolopendres (un petit garçon en observait un,
en rentrant de l'école, c'était en juin, et
il semblait l'injurier. Il ne l'a pas écrasé.
Nous non plus. Lorsqu'ils pénètrent dans la
maison, je m'exécute promptement. Ils sont venimeux.
En ai trouvé un dans le berceau de Julia).
Le temps sec : de la terrasse sur laquelle demain, jour des
Morts, nous observerons les flambeaux s'allumer, les collines
se découpent comme jamais : jeux d'ombres qui se déplacent
lentement. Convexe, concave. Soleil (l'humidité, encore
présente, mais une brise de vent frais. Il y a trois
matins, vers 6 heures et demi, nous avons pris là notre
petit déjeuner, transportant table, chaises et toasts
chauds. Du lait, du thé et de la confiture d'orange…)
À Ayugawa, qui est un ancien port baleinier, j'ai acheté
pour 1 100 yens trois boîtes de baleine en sauce. Avant
de m'apercevoir qu'elles venaient de Norvège. Elles
viennent toutes de là, ai-je imaginé, exceptée
celle que l'on mange en sashimi, dégoulinante de sang,
au petit déjeuner (Natacha me cède sa part).
Je mange de tout ; ce n'est pas un atout, ni une qualité
(pas plus qu'un défaut). Nous avons vu un chalutier
débarquer sa cargaison : quatre cagettes remplies de
ce vivier qu'est le Pacifique. Puis il est reparti. On pêche
de nuit (et j'ai filmé le clignotement rouge du signal
annonçant l'entrée du port). Il y avait une
fête ce soir-là. Enfants qui chantaient sur un
podium. Puis leurs parents. Ou leurs oncles, leurs amis. Tout
le monde semble se connaître. Coquilles saint jacques
fumantes débordant de saké. Brochettes de poissons.
Hoku. Énormes ballons. Et comme partout, Mickeys gonflables…
À quelques kilomètres (25 minutes par le ferry,
10 minutes dans un hors-bord destructeur de vertèbres,
et pour cent yens de plus), se trouve l'île de Kinkasan.
Après le débarcadère où l'on vend
du poisson (toujours très frais) et des souvenirs (mais
quoi, je ne sais pas : des mouchoirs, des bols laqués,
des boîtes de baleine etc.), un minshuku (l'auberge
où les repas, délicieux, se prennent dans la
salle commune), et la nature : des pins, l'océan bleu,
des noyers, un chemin qui, en seize kilomètres, fait
le tour de l'île. Personne (le dernier ferry a rembarqué
les touristes attardés qui, le plus souvent, précédés
d'un drapeau, grimpent prestement jusqu'au temple et reviennent,
tout aussi prestement, après avoir fait quelques prières
et acheté quelques gâteaux à la boutique).
Le Japonais, sauf exception, ne se balade pas dans la nature
(d'ailleurs, les forêts sont souvent inextricables,
les parcours “naturels” balisés). Nous
avons pris un chemin qui grimpait dans les hauteurs. Bientôt
ne fut plus visible que le Pacifique. Et les pins. En redescendant,
nous sommes tombés sur un ryokan (encore une auberge)
saccagé — ou était-ce une tempête?
Le lendemain, j'ai dévoré des huîtres.
Les moules et les berniques, trop découvertes —
dommage. Natacha et Julia sur un promontoire. Et j'allais
de rocher en rocher, glissant, me rattrapant, mangeant mes
huîtres. J'ai eu soudain l'impression d'avoir dix ans
— Piriac-sur-Mer, la pointe du Castelli (ou la Table
du Diable) — dans une île où s'achève
le Japon, transportés par l'océan que j'avais
vu pour la première fois à Malibu, de “l'autre
côté” (mais il n'était pas si beau,
malgré, ce jour-là, au printemps 1995, des bancs
de dauphins). Le monde, toujours étonnant. Rester chez
soi, un épuisement. Aller ailleurs, un épuisement.
Mais un étonnement tout de même : pour un rien
— un ormeau, une vague, une sangsue qui tombe d'un arbre,
une libellule grosse comme trois doigts et qui vous attaque.
Et mes huîtres…
Kyôto. Comme Paris, (très) muséale. Les
temples. Ville intellectuelle, aristocratique, marquée
par la contestation (l'université impériale)
et la position forte des communistes. Mais une ville un peu
endormie, où le contact se fait difficile (ou du moins
est retenu). Ville qui se protège. Belle, non. Je préfère
la Sumida qui charrie ses ordures à la Kamo et aux
petits chemins près du canal qui vient du lac Biwa
(mais ce n'est pas si vrai : si je compte les ballades que
je faisais, que nous faisions : à pied, à vélo).
Il y a un musée (du lac Biwa). Donc, il n'y a plus
rien. De grandes barques éventrées… Des
touristes allant observer la nuit tombée la pêche
au cormoran (c'est l'animal suspendu à une corde qui
pêche). Je n'y suis pas allé. Je déteste
ce qu'il faut voir à tout prix, et qui n'existe plus
que pour quelques commerçants (de même la description
chez Bouvier des Aïnous est assez saisissante, même
si elle date : ils se sont rebellés au folklore. Au
Japon, folklore et traditions sont liés, sont mêmes).
On pêche l'hayu, aussi, une sorte d'éperlan.
Un plat estival, mangé grillé de la tête
à la queue dans les restaurants traditionnels (la cuisine
du Kansaï est la meilleure — la seule où
le repas, comme en France (en France !…), possède
un ordre précis — ailleurs, tout est disposé
sur un plateau, et l'on commence et finit par ce que l'on
veut, sauf le dessert, disposé à part, sur un
autre plateau, avec le riz — ce qui ne signifie pas
qu'ailleurs, elle soit détestable. Non : dans
le Tohoku, ces poissons et ces crustacés, beaucoup
plus frais que nulle part ailleurs (Bretagne comprise), car
on les consomme en sashimi — vers 18 heures
30, on divise les prix par deux dans les supermarchés
— : le poisson est mort depuis presque une journée
!)
Kyôto. Les temples. Et les moines, qui s'enrichissent,
roulent dans de grosses Mitsubishi, l'attaché-case
sur la banquette arrière. Ils sont exonérés
d'impôts. Ce qui n'empêche pas les Japonais, pourtant
peu croyants, ou enclins à croire à tout, de
leur donner une obole en supplément du ticket d'entrée
que l'on paye parfois fort cher (et parfois pour pas grand
chose). Les moines, caste privilégiée et alliée
du pouvoir Jiminto (il existe même un parti
Komei, émanation directe — et conservatrice,
cela va de soi — de la secte shintoïste sukka-gakkaï,
qui va chercher ses adeptes jusqu'en Europe, jusqu'en Amérique.
Commentaire d'une amie de Natacha, Yuriko : “Que veux-tu,
nous, nous n'avons pas eu de révolution”.)
En général (et s'ils ne sont pas saouls), les
gens sont polis, très polis même. Ce qui dissimule
certaine attitude servile (la servilité est un bien
internationalement partagé). Les Japonais, empreints
de confusionnisme, et depuis
le régime Tokugawa, ont l'habitude… surtout ne
jamais élever la voix, ne jamais invectiver, ne jamais
gueuler… Très impoli. À Korigawa, escale
shinkansen au nord de Tôkyô, un homme, pressé
d'attraper son train, bouscule en grimpant prestement sur
les marches de l'escalator une femme, Julia dans son couffin
et un homme qui ne peut retenir son baise-en-ville. Qu'arriva-t-il
? Rien. Alors, j'ai fait une petite expérience : je
suis allé le voir, très poli (j'avais envie,
à dire vrai, de lui casser la figure), et lui ai demandé
de s'excuser devant Natacha pour avoir bousculé notre
fille. Il l'a fait, trois fois s'inclinant, assez bas, ; l'a
refait en mon absence. Je l'ai remercié. Il était
honteux… Honteux, mais satisfait : les choses s'étaient
déroulées dans le bon ordre… (moi aussi,
j'étais satisfait : en France ou en Allemagne, je me
serais fait peut-être casser la gueule — en
retour). Et je pensais, effectivement, et tout le temps
là-bas (c'est curieux) à l'Allemagne, que j'aimais,
que j'aimais malgré tout, et à Berlin,
que j'aimais, non pour y avoir vécu plusieurs années,
mais parce qu'il est impossible de ne pas vivre (selon moi)
dans cette ville, impossible de s'en extirper, impossible,
malgré la distance, à Kyôto ou à
Paris, de ne pas être avec elle, et seulement même
en pensée. Sans nostalgie.
Je reprenais le fil (mais de quel fil s'agissait-il ?). Soudain,
le Japon, serait une expression sûre. Le Japon,
c'est un soudain (Berlin était une échappée,
et à la fois une prison — un désir onaniste)
Ce que l'on ne fait pas : parler politique. Koichi Nishiguchi,
qui parle un français magnifique et travaille à
la villa, me l'affirme, en se dérobant constamment
à mes questions (peu insidieuses) sur le système
politique instauré depuis 1955, et sur les réseaux
du Jiminto (on dit : parti libéral-démocrate
en France) que le Washington Post a comparé
récemment (juste avant les élections, qui ont
vu le triomphe, très modeste, donc très tactique,
de Koizumi, le premier ministre) au parti communiste de l'ex-URSS
et au PRI mexicain ! La secrétaire de la villa, Toshiko,
en l'absence de Koichi, m'a avoué, en se détournant
(fruit d'une bonne, ou d'une mauvaise éducation, comme
on voudra) et en rougissant qu'elle votait tantôt démocrate
(un parti attrape-tout issu du Jiminto, du parti libéral
et du parti socialiste, et qui triomphera, un jour, du parti
dominant, car il en est, même moins à droite,
la copie conforme — ne lui manque que les réseaux),
tantôt social-démocrate.
À Tôkyô, vu pendant la soirée électorale
du 30 juillet un sénateur nouvellement élu du
Jiminto, fringant quinquagénaire et vedette de la télévision
un bandeau sur l'œil gauche (décollement de la
rétine). Puis une dame du même âge (quoiqu'il
soit très difficile de donner un âge quelconque
aux Japonais — ils le disent de nous, aussi), en chapeau
et collier de perles réélue à Tôkyô,
et communiste (les masses populaires, au Japon, votent le
plus souvent à droite. Le parti communiste est un parti
de professeurs).
Et le visage d'un policier se réfléchissant
dans la vitrine où sont affichés les portraits
robots des terroristes (des révolutionnaires, dit-on
aussi — coin d'une rue, quartier de la Sumida).
La cuisine est bonne, voilà l'essentiel. À Sendai,
la grande ville du Tohoku (presque un million d'habitants),
nous avions dix tatami, trois domestiques (dont l'un ne faisait
qu'installer vers 21 heures 30 nos futons) et la vue sur la
fleuve. Nous avons fait une photo (du fleuve) puis une autre
avec le personnel du ryokan (l'une tenant Julia —
elle l'aimait beaucoup — les Japonais adorent les enfants,
c'est un fait — fête des petites filles, fête
des garçons, fête des enfants, fêtes où
il est bon d'avoir un mâle, fêtes où il
serait désagréable d'avoir une femelle etc.
— et Julia est ici une vedette — Brigi-tte Bar-dot,
dit le confiseur d'une petite rue couverte perpendiculaire
à Sanjo dori, à Kyôto — nous n'avons
jamais autant mangé de gâteaux et de sucreries…)
Sur les trois domestiques : leur condition, au fond assez
difficile, acceptée sur leurs visages (c'est peut-être
pareil partout — mais, ici, jamais ou rarement de révoltes
— des jacqueries, autrefois — le prix prohibitif
du riz à l'achat, fixé par le gouvernement,
oblige depuis longtemps les paysans à se taire —,
peu de grèves, et l'on continue le plus souvent à
travailler, des retraités reprennent du service et
sont gardiens de nuit, péagistes ou tiennent des pancartes
en plein centre-ville proclamant les vertus d'un bordel…)
À Sendai, dans un taxi, Cerisiers roses et pommiers
blancs, romance d'André Claveau (années
50), chantée en Japonais…
Les taxis conduisent en gants blancs (et en uniforme et casquette,
aussi). Ils ne connaissent parfois pas mieux la ville que
nous (au Japon, se rendre dans un lieu que vous ne connaissez
pas, cela se mérite : les rues n'ont pas toujours de
nom, leurs numéros ne matérialisent que les
dates de construction. Vous vous perdez, obligatoirement,
malgré le plan sommaire que l'on a dessiné pour
vous sur un bout de papier).
Hidari veut dire à droite. Et massugu tout droit. Keage est la station de métro. C'est assez
pour rentrer avec les courses à la villa.
La prise en charge du taxi de Kyôto est de 650 yens.
Au bout de deux kilomètres, les compteur augmente la
note. Puis tous les deux cents mètres. C'est plus cher
à Tôkyô. Et moins dans le nord et dans
le Bandai. Et ailleurs aussi, je suppose. On égrène
les formules de politesse. Comme dans les grands magasins
(une haie d'honneur vous attend le matin à l'ouverture
— très impressionnant). Arigato kosaimas
sta.
Les taxis conduisent prudemment. Comme tous les Japonais.
Dans le Bandaï, nous n'avons pas vu les volcans que nous
voulions voir. Dès que l'on quitte le Shinkansen pour
s'enfoncer dans le pays, les trains et les bus vont lentement.
Ou sont rares. Un bus tous les jours, à 14 heures 30,
passant devant les volcans (et s'y arrêtant
une demi-heure, pour la photo), et nous emmenant à
Fukushima (gare Shinkansen) à 6 heures de notre point
de départ…
Notre point de départ : Aizu-Wagamatsu. Nous sommes
dans un hôtel à l'occidentale. Sinistre. Le petit
déjeuner est infect (le japonais comme le western
breakfast — nous renonçons et achetons des
petits pains au convenient store). Nous ne tentons
pas de dîner. Je fais les courses au supermarché.
Et, en été, on mange froid. Aizu-Wagamatsu :
120 000 habitants, et un notable qui traita de manière
équitable les soldats allemands emprisonnés
là pendant la durée de la Grande Guerre (! ?
— les Japonais, c'est vrai, ont déclaré
la guerre à l'Allemagne, mais ne l'ont jamais faite
— et que venaient faire ces soldats allemands au Japon
? Mystère à éclaircir). Les soldats allemands,
selon le cartel suspendu à l'entrée d'une usine,
et qui fut la mairie, furent exemplaires, et apprirent à
cuisiner japonais. Tout nous ramène à la cuisine…
Je vais de ce pas acheter des bento, plats préparés
bien pratiques lorsqu'il est difficile de manger le soir au
restaurant. Aizu-Wagamatsu, nichée dans les monts du
Bandaï, et nous savons si peu d'elle. Un quartier des
plaisirs aux devantures criardes (comme partout). Des maisons
aux toits inclinés datant du XIXe siècle. Un
beau jardin (dit le guide). Un monument nazi et un fasciste
aux inscriptions détruites par les Américains
et restaurées ensuite (dit le guide). Un temple. Oui.
Ville très agréable (le climat l'est aussi)
que nous quittons un beau matin pour rentrer à Kyôto.
Kyôto. La villa s'est peuplée. Finie l'atmosphère
monacale du début. Des fêtes sur la terrasse…
Et dans les appartements. Un pensionnaire (notre ami Jean-Luc,
ami depuis, et indéfectible, comme Véronique,
sa femme) a cassé sa tirelire pour acheter du champagne…
J'essaie d'écrire, de traduire un peu. Et rien, rien
ne vient. J'abandonne (définitivement). Trop chaud.
Julia. À l'aise sur le dos, sur le ventre (elle tient
parfaitement sa tête). Qui fait des cabrioles (elle
parvient à tourner entièrement son corps vers
l'interlocuteur), notamment dans la poussette (où elle
tente d'atteindre sans succès les montants supérieurs).
Et qui babille sans arrêt. Prononce le ba, le ga, le
da. Très bien. A dit cet après-midi baba. Ce
n'était pas pour moi…
Jour des morts (O-bon) : les collines illuminées
: centaines de flambeaux portés par des moines. Figures,
presque géométriques (cinq, pas plus), au loin.
Et voilà. La secrétaire de la villa : la fête
qu'elle préfère (on honore les morts dans la
gaîté au Japon). Cela m'ennuie un peu. Puis nous
mangeons du poisson grillé. (16 août - à
ne pas confondre avec le 15, jour de la défaite japonaise)
Bashô a dit : "Matsushima, ha !".
L'un des trois paysages princeps du Japon. Je l'ai photographié
: les clichés sont plus intéressants, à cause du cadre (de l'encadrement souhaité).
La représentation permet une focalisation, tandis que
le regard se perd dans ce qui n'est pas encore un paysage.
Sinon : touristes, partout, Japonais, étrangers (Suédois…
très gros, pourquoi ?), groupés, visitant les
petites îles et le port (!). La vue est sur une butée,
près d'une forêt. Ils n'y vont pas (une jeune
fille y parvient en taxi, ouvre son parapluie et regarde,
intensément, et s'en va, par l'ancien chemin forestier,
vers l'océan). Pleuvoir : verbe qui se plie au Japon
aux saisons — combien de mots pour dire la pluie ? Enormément.
Julia, sous un laquier, protégée (mal) par une
ombrelle noire, sourit. Matsushima, ha (je regardais
l'usine chimique, au loin. Pourquoi n'apparaît-elle
pas sur la photographie ? Et pourtant c'était bien
tout ce que je voulais — état de déception,
la dépression n'est pas loin).
Les filles — à Kyôto. Les dents gâtées
(sourient-elles souvent?). Marchent les pieds en dedans chaussées
d'échasses dorées. Résistent. Ne tombent
pas (pas à ma connaissance). Ceintures dorées
(c'est Nantes que je vois, j'entends — et Lisa Bresner,
qui y habite, était ici en juin, et m'a offert un dessous
de verre Lu !). Les filles (Lisa est une fille, mais elle
est une sophisticated lady française, décryptable
donc) ——————— en
uniformes d'écolières, celle qui a coupé
et ourlé sa jupe trop longue selon elle, dans des chaussettes
hyper longues (aussi) qui lui parviennent juste au-dessous
de genou (elles font : des vagues). Les chaussettes sont blanches.
Ou celle à ceinture dorée (j'y reviens, donc),
hyper maquillée (et qui ne cesse de se maquiller quand
le temps lui donne le temps) : dans le métro,
les toilettes publiques, la rue, un magasin etc.) Elles ne
me regardent pas. Je ne les regardent que peu (d'où
la maigreur des descriptions : par goût et par absence de vues). Assez pour savoir que l'étranger est trop
poilu… (pour elles, et en général). Trop
noir… Trop étranger, sans doute, pour la majorité,
tant le sentiment xénophobe continue de traverser la
société japonaise, la triture, malgré
ses dénégations (La Japon, ah ! et le reste,
le reste).
Les garçons à la mode sont teints en blond roux.
Et fixent de leur regard neutre des téléphones
portables.
Voilà le Japon (phrase péremptoire, à peine mon Japon, mais je sais que je ne m'approprierai
rien, ici, rien, rien). Un pays qui sait (ou qui croit savoir)
ce qu'il est. Et qui est fier. Et orgueilleux. Et (parfois)
vindicatif. Yasukuni… Qui forcément existe pour le reste du monde et n'existe que pour lui-même.
Vu ça aux Etats-Unis, évidemment (mais les Japonais
ont plus de mille ans d'avance). Et je suis français
(ne reste que les Anglais et voilà le panthéon
de l'ego national). Ce que je ressens : beaucoup de dégoût
(mais simplement pour ça : pour le reste, ou ce qui
reste, voyons !) ——— parce que je n'ai
pas quitté mon pays (disons : le pays dont je suis,
par hasard, un citoyen) depuis quatre ans, et cela durera
six ans, (et l'Allemagne, si souvent coupable, ne peut entretenir
maintenant ce type de sentiments) pour observer ça
(dans les gestes, les paroles, les actes, des particuliers
comme des officiels…). Ennui (encore un).
Par exemple : une jeune femme (j'imagine une jeune femme,
parce qu'il est assez complexe de penser qu'elle n'est plus
une enfant, physiquement), qui remplace à la villa,
Koichi (un homme), et qui, problèmes sentimentaux,
de vie, je ne sais, ne cesse de pleurer devant les autres.
La secrétaire japonaise, qui est plus âgée
qu'elle (ça joue énormément), vient nous
voir pour dire que son comportement est inacceptable. Pourquoi
? Elle a mélangé vie publique et vie privée.
Et c'est assez pour qu'elle soit invectivée…
Elle pourrait disparaître (être virée).
Kyôto. Les gens (de la villa) sont en transition. Tout
à coup (14 heures 30), je pense que je pourrais demeurer
là, tout le temps. Pourquoi ? Parce que, in fine, j'exècre les déménagements (mentalement).
Et parce que je ne sais pas quand je saurai vraiment comprendre
un peu. Peut-être jamais. Car regarder n'est pas comprendre.
Regarder, c'est se gratifier de plusieurs vies de déceptions.
Kyôto. Fais une ballade avec Julia. Au lieu d'aller
à un rendez-vous avec un spécialiste de l'université
qui parle à la télé des tremblements
de terre (une sorte d'Haroun Tazieff local). La mort ne m'intéresse
pas (ce que Natacha ne comprend pas). Ou m'intéresse
trop (ce que N. ne comprend pas non plus). La secousse. Puis
le néant (nous avons vécu un tremblement de
terre à Tokyo, extrêmement faible, mais tout
bougeait, du lit aux fenêtres, très tôt,
à quatre heures du matin. Puis à Kyôto,
dix secondes, secousses beaucoup plus fortes, nous étions
tous au lit, dormant, lisant) Sortir du sommeil et pénétrer
dans le mort.
La jeune fille : dort ici, à la villa. En Angleterre,
elle était étudiante aux beaux-arts (à la Fine Art School, j'imagine). En France, harpiste.
Au Japon, plus rien. Baby-sitter, puis remplaçante
de Koichi. Un logis, mais sans rien. Peu d'argent. Et un énorme
clivage : être japonaise sans être reconnue comme
telle (partie trop longtemps) ; ne pas être européenne,
et tout la ramène là-bas. Elle a décidé
d'étudier une danse que les geisha se doivent
d'apprendre. Le Kogen ou le No : pour les
hommes. Elle a déménagé de Tôkyô
pour intégrer une école de Kyôto, réputée
la plus éprouvante de toutes : une maîtresse
qui lui prodigue son enseignement, mais uniquement quand elle
le désire. Ne lui parle pas. Et l'envoie faire les
courses ou récurer les casseroles ou laver le sol.
Elle reste parfois des jours entiers chez elle sans rien faire
d'autre que des travaux ménagers. Et parfois une leçon
: vingt minutes, pas plus, deux ou trois mouvements, qu'elle
doit intégrer avant la leçon suivante. Elle
ne sait si elle va continuer. Son seul projet possible : épouser un homme riche. Elle a 29 ans.
Kyôto, hier : sueur dégoulinant.
Kyôto, demain : un exposé de Jean-Luc Hervé
sur ses compositions, et nous mangerons ensemble du foie gras.
Et un confit rapporté de Berlin (ils viennent de chez
Tosolini, souvenir du Périgord quand nous partions
en vacances (mais je n'aime pas ce mot) avec Florence et Daniel
— 1992).
Tôkyô est une ville impossible. Et le mot trop
est excellent pour la caractériser. Mais j'ai aimé
flâner dans les rues d'Ueno et d'Asakusa (ancien quartier
de plaisirs), le long de la Sumida et à Koto. Ueno
est un quartier commerçant, où l'on vend essentiellement
de la vaisselle en gros. Le long de la Sumida, et soudain
: un immeuble noir, huppé d'une flèche dorée
— restaurant construit par Starck, notre designer national
(l'intérieur est quelconque, sur deux petits étages,
et la nourriture semble épaisse, peu japonaise, l'ambiance
légèrement bourgeoise, pour dire : elle la norme).
Koto, un joli jardin privé (puisque l'on paye), petites
maisons, petits immeubles qui se perdent dans la Sumida et
jouxtent la baie. Idéal pour les tremblements de terre.
Nous avions roulé une quinzaine de minutes en taxi
(il faisait trop chaud, et peu de stations de métro
à proximité) au sud du quartier de la Sumida
pour nous rendre au musée Bashô qui était
fermé. J'ai dit que je l'avais publié en France.
Et j'ai pu visiter la petite salle qui lui est consacré,
sur l'emplacement présumé de son ermitage détruit
par un raz de marée au XIXe siècle. Des textes
de sa main, une grenouille (!) et, dehors, un petit jardin
qui, quelques marches gravies, donne sur la voie express.
Puis le jardin privé. Puis le mémorial aux victimes
du tremblement de terre de 1923. Un musée, aussi (mais
fermé). Une auto, une turbine, des clous, etc., dehors,
comme fossilisés (ces quartiers ont entièrement
brûlé). Je les ai photographiés sous un
soleil de plomb, devant un homme affalé sur un banc,
endormi, et quelques ouvriers qui mangeaient un casse-croûte.
Il était midi.
Dans le parc d'Ueno, près des musées, personne
ne semble flâner. Les sans-abri l'ont investi (ils étaient
déjà là, après guerre, ce que
rapporte Dazai dans l'un de ses récits), comme ils
ont investi un autre parc, derrière la mairie. Des
tentes. Des visages haves, souvent vieux, parfois très
frais, mais comme si la pauvreté avait frappé hier (et qu'elle n'avait, en fait, pas vraiment frappé).
Comme en Europe ou aux Etats-Unis, ils se sont taillés
pour leur plus grand malheur leur part de classe sociale.
Elle devient immuable.
Dans le parc d'Ueno, un étang, et d'énormes
nénuphars. Musique type vahiné, triste, tristes
objets d'un triste marché aux puces, et une chanteuse,
près de là, qui s'égosillait en répétition
: des gens, plutôt âgés, faisaient déjà
la queue pour, le soir venu, l'entendre, assis ou debouts,
imperturbables, faisant confiance à cette voix cent
fois interrompue et qui n'était pour eux qu'un apéritif.
À Asakusa, j'allais faire les courses, avec mon très
maigre japonais, dans un supermarché. Je vis une vieille
femme qui me regardait (je ne la regardais pas : elle est
plus âgée que moi : ou en coin — enfin,
ce n'était pas facile). J'avais acheté quelques bento, et elle, fixait de son regard placide un petit nigiri paraissant un peu vieux, vendu au rabais,
et elle le prit, prestement, et partit le payer. Elle avait
faim.)
C'est cette partie de Tôkyô qui me plaît.
Pas Shibuya ou Shinjuku. Ou Ginza. Quartier de la marchandise,
administratif, bourgeois. (C'est dans Bouvier que je revis
grâce à une de ses descriptions pour la première
fois défiler dans mon esprit des images de Gosses
de Tôkyô d'Ozu, et j'étais ému).
Ce que la finance nourricière a défait des grandes
villes : leur cœur, celui qui, laïque, et pauvre,
prononçait les noms des choses en se les criant gentiment.
Idéalisme : oui, de la phrase, mais pas du cœur
: d'ailleurs, les gens, ici, sont tellement exténués
(ou alors ils ont appris à récupérer),
qu'ils dorment dans les transports publics, esclaves (comme
partout) harassés de travail, rentrant prendre leur
bain et regarder la télé en mangeant des soba.
Le Japon que j'avais imaginé n'était pas idéal,
et celui que je vois est le mien. Le seul.
Vivre n'importe où et transporter tout, absolument.
Kyôto n'est pas une rue berlinoise ou parisienne, et
pourtant j'ai cru voir mon corps dans les vitrines des barbiers
exactement comme il est : affamé de visions —
et de désirs.
Le Japon est une île juchée sur une montagne
maritime, à côté d'une fosse, et traversée
de failles. C'est Oike qui l'a dit à Natacha. Il existe
un grand poisson chat destructeur (nanezu) : c'est
lui qui fait les séismes, si un dieu (un kami)
préposé ne l'arrête pas en lui assénant
des coups. Les charpentiers (voir l'imagerie qui leur est
consacré) l'aiment beaucoup : du travail en perspective.
Les Geisha beaucoup moins. Les deux corporations, sur une
image rapportée par N., se battent, littéralement
sur le corps du délit (qui est noir).
Tôkyô, à Shinjuku. Je me souviens : quartier
de plaisirs. Rasé plusieurs fois sous les Tokugawa
qui essayèrent, vainement, d'y faire pousser du riz.
À la place (du moins dans une de ses parties), le Jiminto
triomphant a fait pousser une mairie (qui était, comme
la région, de gauche, dans les années 70), des
tours ministérielles et administratives, et les capitalistes
en 1968 la tour Mitsui, du nom de la compagnie, étalon
or de toute construction ensuite. La tour Mitsui est très
belle, comme son beaux les fascistes lavés qui défilent.
Au milieu de cette pompe architecturale, un arrière-goût
de Roumanie, mais richissime (et j'ai pensé : comme
Nabokov, un grand lustre éclairé qui n'aurait
pu connaître l'électricité, selon Hans,
mon ami berlinois, disait de Berlin-Est qu'elle était
triste, le soir, nue et dépourvue de néons et,
justement, d'éclairage électrique : et c'est
la plus belle partie de Berlin, encore aujourd'hui.). Mais
ici, oui, c'est trop : l'apparat montre, et montre quoi ?
La dictature dissimulée et triomphante. Ici, on vous
fait la crèche de l'arbre de Noël, et on vous
dit : on a pensé à vous… alors qu'on ne
pense qu'à une caste.
L'hôpital. Julia n'est pas malade, mais il faut la vacciner
(DTP). Hôpital baptiste. C'est une religieuse qui la
pèse, la mesure, la palpe. Julia rit (comme d'habitude).
63 cm, 6 kilos 7. Nous la croyons. On nous appelle : Julia-san
(je n'ai pas inversé le nom de famille sur la
fiche) : docteur qui l'ausculte. Au bout de trois heures,
Julia dort, elle est vaccinée, puis elle pleure, doucement,
sur mon épaule, et oublie, très vite. Un bengali
nous explique en anglais que sa femme n'a pas de travail.
Lui est étudiant, ici. Il a 30 ans. Et un petit enfant,
un peu souffreteux, et joli. Quel âge a la vôtre
: phrase entendue cent fois. À l'hôpital aussi.
Quelques bourrasques de vent. Pluie en rafales. Le typhon Pabuk (le grand poisson des eaux claires, en laotien)
se trouve à présent sur les côtes, à
l'ouest de l'archipel. Il devrait parvenir à Kyôto
dans la nuit. Rien, pour l'instant. Ou si peu. Julia et moi,
ce matin, visitons le temple de Chion-in, et son parquet qui
grince imitant, dit-on, le chant du rossignol. Nous assistons
à la fin de l'office bouddhiste. Nous sommes six, ou
sept, dont un moine, qui prie et chante. Julia est émerveillée…
Dans les jardins du temple, nous marchons vite, car il pleut,
et un groupe de Japonais en ciré encore plus vite.
Vu sur le petit chemin qui rejoint l'entrée de la villa
(construite dans le dénivelé de la colline)
: un homme poussant son vélo, un parapluie transparent,
gouttelé de pluie, dans le visage, et agitant comme
un forcené sa sonnette. Je le dépasse, en riant.
Il se détourne, oubliant vélo et parapluie,
et m'observe d'un regard courroucé.
Les collines, invisibles. Et la lumière du crépuscule,
pourtant, semble éclairer la route qui descend vers
la station de métro. Pas de mukade. Personne
exceptée une dame promenant un chien indéfinissable.
Le petit chemin : en forme de c, sur la pente, d'où
s'extrait une végétation inextricable, comme
des villas invisibles qui le bordent, de l'autre côté.
Deux femmes dégagent une branche et passent, répondant
à mon kombawa.
Répondant à mon kombawa. Aujourd'hui,
c'est kombawa.
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