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J'habite à Yotsuya. C'est à Tokyo, c'est central.
J'y vis depuis très longtemps.
Les impressions du Japon sont un genre exaspérant.
Et galvaudé. Je le sais, je pilote des écrivains,
des poètes, des visiteurs. Quinze jours et ils nous
régalent de perles de sagesse. Des pages pénétrées.
La sérénité, les temples zen, les cerisiers.
Ou la science-fiction, obligée. Les plus avisés
et les plus sages se taisent. (Un seul a su. Roubaud : la
justesse même). Je ne suis pas écrivain, et je
n'ai jamais voulu sacrifier à cette mode-là.
Et puis on m'a demandé. Mince. Que faire ?
Résister. Temporiser. Régresser : faire une
rédaction de sixième. Insister sur la surface,
la naïveté. L'impression, l'impression, puisque
c'est rien que ça. Est-ce qu'avoir vécu au Japon
vingt-cinq ans vous dédouane ? Pas sûr. N'assure
aucun savoir : rien qu'une empathie. Mais profonde celle-là.
Et une pratique : les petites choses des jours qui passent.
Allons-y donc. Sacrifions. Des notes, fragments, même
pas un journal, ou alors en désordre.
1/ Les amis
D'abord : hommage à notre amie Mito. Pas l'ombre d'une
ombre en elle, ensoleillée, la gentillesse même.
Son fils, Takumi, vient de mourir. Il avait dix-huit ans,
il était aveugle, sourd, muet. Mito vit de peu, de
rien. Elle est coiffeuse. La reine du cheveu de luxe, les
doigts légers. Elle a gardé en notre absence
le chat Paulo, très chiffon d'ordinaire, elle nous
l'a rendu stupéfait, parfumé, lustré.
Parti putois, revenu vison.
Il y a aussi Hiro, dont le nom prestigieux, Fujiwara, se souvient
du grand Fujiwara Teika, celui de Heian et des Anthologies
Impériales. Hiro est rond, gai, courageux face à
l'adversité, qui lui est familière. Il a un
goût parfait, un sens des couleurs inégalé.
Une élégance naturelle, rien de guindé,
son rire la multiplie. Le micro lui va, le projecteur lui
sied : c'est un crooner, le karaoke est son triomphe, c'est
un artiste, le pinceau est un ami.
Et Yoko, toujours avisée. C'est ma conseillère
en étiquette, je la consulte en cas de perplexité
(les conventions au Japon parfois se brouillent, le protocole
est délicat). Yoko est aussi un cordon bleu, c'est
son métier, ses fèves noires du Nouvel An, kuro
mamé, sont célèbres. Son fils (on l'a
vu naître) a aujourd'hui un look rasta, des dreadlocks,
un anneau dans la joue. Il est impeccablement poli. Sa mère
y veille.
2/ Les fantômes
Tout étranger au Japon est un éternel mineur.
Sato est mon garant. Il est responsable de mes dettes, mes
crimes éventuels, mes frasques. Sa confiance, absolue,
m'est acquise. C'est d'ailleurs le seul Japonais que je connaisse
qui ne soit pas superstitieux. Il a voulu un jour enthousiaste
acheter une maison pleine de fantômes (et donc d'un
prix avantageux). Sa femme, raisonnable, l'a dissuadé.
Leurs petites filles n'auraient pas d'amies à l'école.
Et plus tard ne trouveraient pas de maris. Sato a admis qu'en
effet. Yoko par contre pondère avec sérieux
son nouveau numéro de téléphone. Ici
on peut choisir. La compagnie de téléphone,
soucieuse du bien-être de ses abonnés, ne songerait
pas à leur imposer un chiffre malheureux et partant
un destin contraire. Les bébés japonais n'ont
souvent pas de nom, et pendant longtemps. La somme des coups
de pinceaux nécessaires à l'écrire doit
être bénéfique, c'est un casse-tête.
On s'étonne, sûrement les parents ont eu le temps
d'y penser ? Justement ! A l'avance ce serait tenter la chance.
Tout ça est bien compliqué.
3/ le pape
Sophia, l'université des Jésuites, allonge les
spires de son clocher neuf tout près, au delà
du pont. Sous Edo le Palais Impérial, immense, s'étendait
jusqu'à Yotsuya ; les anciennes douves ont été
transformées en terrains de tennis, plus lucratifs,
à l'intention d'étudiants heureux en short blanc.
J'ai travaillé là autrefois. Le Père
Roberge scandait des comptines en classe de langue ("Bibi
Lolo/De Saint Malo"), excellents exercices intonatifs,
le Père Ritsch, alsacien et mort depuis, était
en chasse de nouvelles entrées pour son dictionnaire
des proverbes. "La plus belle fille du monde ne peut
donner que ce qu'elle a" était l'un de ses favoris
- métaphore de l'Eglise ? Le professeur japonais avec
qui j'enseignais était catholique et avait beaucoup
d'enfants, chose rare ici. La faute au Pape, m'avait-il confié.
4/ travailler
Je vais de Tokyo à Osaka tous les lundis. Je connais
tous les conducteurs, tous les receveurs du Shinkansen. Je
veux dire : je ne les ai jamais vus, je reconnais leur nom
lorsqu'ils se présentent très polis au départ
du train, leur voix au micro est familière. Le lundi
c'est Kawanabe, le mardi souvent Tanaka (Yasuhiro). Un Bashô
moderne, Kawanabe, mais les poètes voyageurs de nos
jours ne marchent plus, ils prennent le train. Même
itinéraire qu'au 17ème : juste plus vite. Lorsque
le Fuji apparaît à la hauteur de Shizuoka, cône
blanc pur (sur son ciel japonais, bleu et poudré),
il nous en informe avec une émotion inchangée.
Je constate toutefois que les conducteurs vieillissent, en
vingt ans, forcément, et que les traditions se perdent.
Kawanabe a dû prendre sa retraite : du Fuji désormais
il n'est plus mention. Je dois être vigilante ; si je
m'assoupis, trop tard, il est passé. Raté.
5/ travailler (bis)
Aujourd'hui séance en studio.
Une seule phrase à enregistrer, en français,
je recopie :
"Je constate que ces gants ont une excellente respirabilité
et sont moins moites : ils ont un contact très doux
à la peau. Et pourtant ils sont parfaitement imperméables".
Plus une phrase en japonais, mais à dire avec accent
français absolument : ce petit je-ne-sais-quoi qui
change tout.
Il faut une voix de trente ans. Le gentil monsieur Kazama
de l'agence est ravi. Apparemment je passe muscade.
Ça prend une heure tout de même. On fignole,
on peaufine. Les techniciens sont supersérieux. Ah
mais. Il n'y a pas que la rigolade, il y a l'art (Queneau).
J'ajoute : c'est bien payé.
6/ bouger
Le centre sportif est à deux pas, j'y vais au saut
du lit, je pourrais quasiment y aller en pyjama. La piscine
est minuscule, une piscine de poupée, trois brasses
l'épuisent. Les monitrices sont menues mais musclées
comme des héroïnes de manga, les instructeurs
ont un sourire télévisé et la cuisse
bronzée hiver comme été. Tous attentifs,
prévenants. L'ambiance est japonaise : à la
fois enregimentée et bon enfant. On bavarde sur les
vélos. On croise des messieurs bedonnants, des dames
d'un certain âge en string, des jeunes filles sérieuses
l'oeillet à l'oreille (pour le flamenco).
J'ai vu un jour, étonnée, la revêche sorcière
notre voisine tenter la danse hawaïenne. La jupe était
conforme (des ananas, des hibiscus), le reste non. Les baisers
langoureux surtout ! jetés du bout des doigts, manquaient
et leur cible et leur effet. C'est clair, il y a île
et île, Noa Noa n'est pas Cipango. Geisha et vahiné
: un oxymore. Une loi à ne pas oublier, au Japon le
dos se porte raide, la hanche jamais ne se déhanche.
7/ manger
Au Japon manger est un plaisir. Un délice. Tout est
bon. Ingrat, on resterait ici rien que pour ça. Il
faudrait faire la liste, impossible, c'est trop long.
Les premiers mots japonais que j'ai appris étaient
les noms des poissons. (Toro, hirame, suzuki. Jolie litanie).
Un cône de riz dans son algue bien craquante, on le
renverse dans la sauce soja, dedans le thon est rose et gras,
un peu de raifort au coeur mais pas trop (ça arrache).
La sushiya : dernière étape avant le départ
en France, première étape au retour (après
le long exil). Le sushiya san, l'air de rien, questionne :
"Vous venez d'arriver?". Nous, en choeur : "De
l'aéroport ! direct !" Sourire, fierté
discrète, il se rengorge. Ça dure depuis vingt-cinq
ans.
8/ vivre
La maison est petite, japonaise, en carton et béton,
mal fichue, années soixante. Mais parfaite : calme
absolu, lumière, tatamis, parois en papier. Le tatamiya
san vient changer les tatamis tous les deux ans. Les tatamis
neufs sont verts, ils sentent bon. On dort dans l'odeur de
la paille, du foin. En pleine ville : au creux d'une meule
de riz.
On n'entend que les vélos, les enfants dans la ruelle
avec des voix d'oiseaux. En bas un jardin, et sur le balcon
minuscule je compte : érables (deux), hibiscus, pivoines,
bambous, et puis d'autres plantes dont je ne sais pas traduire
le nom, la botanique n'est pas mon fort, kaede, la main de
la grenouille (un érable, encore ? feuille délicate
et palmée), asagao, le visage du matin (un liseron
?). Tout ça explose l'été pendant la
saison des pluies, une verdure étalée, humide,
luxuriante. On oublie que le Japon est un pays de mousson.
Il y a aussi les typhons, les tornades, les tremblements de
terre. Celui de 1923 a aplani la ville. Les plus légers
sont fréquents. Le chat remue les oreilles, les livres
tombent, le coeur s'arrête un peu. La vie est un volcan,
une rumeur flottante, précaire. Et puis on oublie ça
aussi.
*
Dimanche. La fenêtre est ouverte sur le balcon. On
entend les cloches de Saint Ignace. Les arbres sont très
hauts. Les voitures chuintent sur l'avenue.
Mais si on ne savait pas, qu'est-ce qui serait japonais, là,
tout de suite, sur la photo ? Peut-être le cerisier
dans son pot bleu. Ou les camélias dans le vase à
volutes rouges et vertes vaguement imari (un faux j'en ai
peur) trouvé aux puces de Nogizaka. Et puis le paysage
devant la fenêtre, urbain, provincial et si calme, mais
hâché par le réseau d'énormes câbles
électriques qui le sillonne et le bouscule. A cause
des tremblements de terre, les fils électriques ne
sont pas enterrés ici. On met des années à
s'habituer à cette perspective toujours ligotée,
à cet oeil qui trébuche. Puis on ne les voit
plus.
Sur le balcon il y a des geais bleus, et ces petits oiseaux
vert pomme, à l'oeil rond cerclé de blanc, comme
étonné. On les appelle des mejiro, les yeux
blancs, c'est aussi le nom d'un quartier où ils étaient
nombreux autrefois, et où j'ai habité à
mon arrivée à Tokyo. Dans une maison ancienne,
très belle, mon premier tokonoma, mes premiers tatamis,
j'étais ravie. Sur la pelouse en bas, le mari de la
propriétaire, qu'elle abandonnait dans sa chaise roulante,
muet, seul. On lui donnait une cigarette, parfois. On a été
chassés de cette maison : malentendus divers, distance
culturelle, rejet.
Les stations et leurs quartiers ont des noms lointains, d'un
temps de temples et de collines : Ochanomizu, l'eau pour le
thé, Roppongi, les six arbres. Après Mejiro
j'ai habité à Yotsuya, les quatre vallées.
J'y vis depuis vingt-cinq ans. C'est central, il y a des petites
rues, des vélos, beaucoup d'arbres derrière
les fils électriques, des pruniers dans des jardins
minuscules et les cris des corbeaux, qui sont les gardiens
tutélaires de Tokyo, et les éventreurs gais,
bruyants, aimables en somme, de ses poubelles. Ils donnent
à la ville un petit côté tiers monde,
qui l'humanise.
C'est un quartier, un vrai quartier. On me demande : est-ce
qu'autrefois c'était comme ça à Paris
aussi ? je n'en sais rien, je ne connais pas assez bien Paris
pour le dire. En fait je n'ai habité nulle part aussi
longtemps qu'à Yotsuya. Ma vie d'adulte s'est déroulée
là.
On connaît tout le monde : Tadano, la yakitoria, où
l'on mange tous les lundis des brochettes de poulet grillées
au sumi, ce charbon de bois si noir qu'il est bleu. La sushiya
(un peu plus loin, à Nukebenten, on y va en taxi),
souvent le mardi. Le petit restaurant français, exquis,
Tête à Tête (deux majuscules, parce qu'y
aller à deux c'est mieux). Le marchand de saké,
qui est aussi livreur, on voyage ici léger, votre valise
docile vous précède aux quatre coins du Japon
(devant la boutique le logo l'explique : un pélican).
Le gérant du Marushyo, le petit supermarché,
qu'on retrouve dans le bouiboui de la dame aux chats (elle
a chez elle des chiens de prairie, ce sont des sortes de hamsters,
elle ouvre pour nous les albums de photos sur le comptoir,
on s'exclame). Il y a aussi depuis peu, très classe,
un centre commercial au dessus de la gare qui s'appelle Atré,
on s'interroge, est-ce à dire Attrait ? ou faut-il
y lire une anagramme de train? L'accent aigu lui donne en
tout cas une couleur française des plus attrayantes.
On y trouve d'ailleurs Paul, oui, la boulangerie de Paris,
les jeunes vendeuses y sourient sous leur chapeau de mitron.
Fini le pain en coton blanc d'autrefois, ou l'époque
lointaine où l'on dénichait, au mieux, du pain
de campagne ou, sic, du pain de rustique. A Yotsuya désormais
on vit avec son temps, japonais, occidental : on trouve de
tout.
L'inventaire est sans fin. Le pachinko. La sobaya, nouilles
au bouillon l'hiver, nouilles froides au sarrazin l'été.
Au coin le magasin de médailles pieuses (1549, François
Xavier débarque au Japon, c'était hier) et son
pendant bouddhiste un peu plus loin : soie rouge et or, encens,
chapelets en bois d'enoki. Le café Ilio, tout neuf
tout blanc, est peuplé uniquement de très petits
chiens, parfois accompagnés, souvent habillés
(jupes, salopettes à bretelles, accessoires étonnants
et divers). En face la file s'allonge, l'échoppe est
connue, on vient de loin manger ses gâteaux porte-chance,
des cailloux chauds qui vous tombent au fond de l'estomac,
en forme de poisson fourré au haricot rouge. En japonais
le poisson est un homonyme du bonheur.
La boîte à bachot abrite des teenagers faussement
punks, faussement blonds, en quête d'une université
qui veuille les accueillir. On les appelle des ronin, des
samouraïs sans maître. Dans la boutique de soutien-gorges
on peut acheter des timbres. Je n'ai jamais compris pourquoi.
On habite au premier, la propriétaire est en bas. Elle
rit, bavarde, elle a une voix de jeune fille. Son mari ne
dit rien. Quand j'ai des envies de sucre et de farine, je
descends des tartes aux pommes, aux poires, à la frangipane.
La surprise est chaque fois sincère, on ne sait pas
faire ces choses-là, je passe pour une patissière
hors pair, d'ailleurs les ménagères françaises,
toutes des fées du logis, des cuisinières quatre
étoiles, l'axiome est incontesté. En retour
(au Japon toujours un prêté pour un rendu, un
cadeau amène toujours son frère), elle m'apporte
sur une assiette une poignée de spaghettis, un gros
radis noir, trois tomates impeccables. Son mari laconique
rituellement me remercie, la formule est immuable, "shiawase",
"c'était un bonheur", ah si tous les bonheurs
étaient si faciles.
Le chat Paulo est lui très heureux. Il a une chattière
(rapportée de France, ici l’objet est inconnu),
un jardin (rare, le chat parisien qui peut pisser dans les
fraisiers), il sort, il rejoint les poubelles où on
l'a trouvé. C'est un chat parfaitement ordinaire, noir
et blanc, du type appelé en France chat européen
(les chats de gouttière, je l'ai appris, ce sont les
tigrés). Mais chez le vétérinaire, sur
son dossier, il est écrit : "Paulo, chat japonais".
Ce qui semble, somme toute, logique. Et même aller de
soi.
La clinique vétérinaire au demeurant s'appelle
"Mon Toutou". Ça marche d'enfer (on y a laissé
des fortunes), et comme nous sommes les seuls clients étrangers
on nous a sollicités pour le choix, délicat,
d'un nom pour l'annexe. Nous avons suggéré Mon
Minou, mais ça n'a pas plu au beau docteur Kuroda,
bronzé à la lampe et magnifique dans sa blouse
blanche amidonnée de frais. Sans doute une question
de voyelles, une assonance, que sais-je, qui n'a pas séduit.
Je pense au restaurant Viande Vivante, autrefois, qui a connu
une faillite méritée (la phonétique serait
morale, c'est réconfortant).
J'oublie : pour la musique, il y a une jazz kissa, un café
jazz, sur la Shinjuku dori, en face. On y va non pour des
concerts, c'est trop petit pour ça, simplement pour
écouter des disques, en silence, religieusement. Autrefois,
après la guerre, on trouvait aussi à Tokyo des
bijin kissa, des cafés de beautés. On y voyait
travailler des filles choisies pour leur beauté. Mais
rien d'indécent, elles n'étaient pas dévêtues,
elles étaient assises, sérieuses. On s'asseyait
en face. Elles étaient belles : en silence, on les
regardait.
Il y a aussi un peu plus loin une école primaire très
bon genre, près du palais des Hôtes, et qui prépare,
jamais trop tôt, à la prestigieuse université
des Pairs. Les enfants sortent en volée à trois
heures, les filles ont des nattes, les garçons des
jambes fluettes et nues, tous des bottines et l'uniforme bleu,
et sur le dos le gros cartable réglementaire noir et
ciré qui leur donne l'air de scarabées. L'hiver
casquette, l'été chapeau jaune : cette fois
ce sont des canetons. Ça court, ça piaille,
ça se bat aussi, et avec férocité. Je
suis déjà intervenue. C'est facile, il suffit
de rouler mes gros yeux d'étrangère, les bambins
sont terrorisés.
Mes étudiants eux sont sages comme des images. Un peu
plus grands il est vrai, et bien plus loin. Je les rejoins
tous les lundis. Je suis un turbo prof. Mille deux cents kilomètres
aller retour. A l'université on fait de la poésie
difficile. Roubaud et sa lecture du Manyôshu, et l'entrebescar
des Troubadours. Les étudiants, malins, ont bien vu
que Bernart de Ventadour est le contemporain de Kamo no Chomei.
Et puis les beautés d'Anne Portugal : un jour supplémentaire
à vivre passe/ léger surtout léger le
goût qu'il donne…Alferi, qui vole par la voie
des airs. Les étudiants sont sérieux, concentrés,
le sourcil levé, longuement silencieux. Les questions
sont techniques (parataxe et enjambement), avec des moments
d'épanchement sentimental : quand un vers les émeut,
les plus jeunes se mettent à pleurer. Ils partent parfois
en France, pour une thèse, ou pour un séjour.
Il m'écrivent des lettres toujours passionnantes ("J'ai
chanté à la messe de minuit à Notre-Dame.
J'ai visité le musée de l'érotisme. Ça
m'a beaucoup intéressé. Recevez Madame mes hommages
respectueux").
Quelquefois je reçois des poètes, des écrivains.
Certains sont charmants, d'autres non. Ils aiment bien le
saké, en général. Leurs questions sur
le Japon sont parfois naïves, souvent confondantes. Je
les emmène, les promène, les materne. Je suis
rôdée : l'organisation est sans faille. Ils réclament
des sushis à cor et à cris. Des filles aussi
(la sourde oreille là s'impose). A part quelques-uns
(souvenir marquant, pierre blanche, moment heureux), je les
trouve dans l'ensemble plutôt fatigants.
Après mes voyages je rentre à Yotsuya. Direction
le carrefour, à Ippondo, où Yokoyama sensei,
l'acupuncteur, est d'une douceur angélique. Pas d'ailes
mais de bienveillantes aiguilles, tous les vendredis à
cinq heures (depuis des années le protocole demeure
inchangé). On est séparé des autres patients
par un simple drap, l'espace est un luxe, les vieux messieurs
ronflent, les mamies bavardent. Les portables sonnent. Il
règne là un désordre extraordinaire,
piles de livres jusqu'au plafond, objets improbables accumulés.
Le grand nettoyage de Nouvel An mené par les disciples
souriants est une tâche de titan, toujours à
recommencer.
La séance finie on s'assied, on parle, on a droit à
un thé vert. Cadeau obligé désormais,
je rapporte chaque fois de Paris un thé noir et très
fort que l'assistance étonnée respire et savoure,
ah la France ! pays de la petite madeleine. On soupire, on
asquiesce. Un rêve passe.
Je ne parle pas des amis qui viennent d'autres quartiers nous
rejoindre, Tokyo est un village, ou alors de bien plus loin,
les avions les apportent, ils habitent derrière dit-on
en japonais. Derrière la mer. Les amis au Japon sont
souvent de passage, le temps toujours nous prend de court.
Je ne parle pas de Shinjuku, Aoyama, Ginza, des lieux pour étrangers, Roppongi, Azabu, je me cantonne à
Yotsuya, cet endroit familier, ce périmètre
circonscrit qui est le mien depuis des années. Il y
a là une civilité, une douceur, une fluidité
des rapports et de la vie quotidienne qui font comme une habitude
heureuse, ouatée mais vivante, en mouvement, avec ses
codes certes (auxquels il faut se plier), ses conflits aussi,
bref la vie de quartier, pas d'idéalisation, exotisme
douteux malvenu (et puis au Japon l'exotisme n'existe pas,
l'étrangeté non plus) - mais comment partir,
comment vivre ailleurs?
Comment quitter une ville où il y avait, il n'y a pas
si longtemps, des cafés de beautés ? La question
est douloureuse - on y pense, parce qu'un jour peut-être
il faudra ; on affecte de ne pas y penser.
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