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A Hiroshima et Nagasaki, des survivants des bombes atomiques des 6 et 9 août 1945 témoignent encore
Survivre à Hiroshima. L'énoncé ne va pas de soi. À l'école on nous avait raconté le récit apocalyptique de la fin de la guerre, là où deux villes japonaises furent annihilées. Une « catastrophe » inéluctable et pour ainsi dire « méritée » précisaient les manuels d'histoire. Depuis ces cours d'histoire officielle, le fond de nos pensées est tapissé d'un sombre mythe refoulé. Rien ni personne n'est venu le mettre en doute : il ne devait rien subsister de ces deux villes atomisées et fouler leur sol me semblait hier encore une aventure impossible.
Un désert : voilà comment j'imaginais la terre irradiée. Les villes avaient été brûlées par une véritable boule de feu, un soleil s'était levé au cur de l'explosion au dessus d'Hiroshima et avait tué sur le coup le 6 août 1945 plus de 80000 personnes, 400000 pour les deux villes et dans les jours qui suivirent. Comment imaginer qu'on puisse encore y vivre, que dés le lendemain les survivants s'installaient dans le peu de ruines qui restaient, errant comme des spectres au milieu de leur ville rasée, brûlée ?
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Avant de partir en voyage je déplie les cartes et fixe les cités que je vais traverser, les chemins que je vais prendre. Pour le Japon mes premières cartes étaient illisibles, toutes les villes se ressemblaient, suites incompréhensibles mais imagées d'idéogrammes. J'y décelais ici la bouche d'une montagne (Yamaguchi) et plus loin des moitiés de noms, des portes sans clés, des paysages sans étiquettes. Une nouvelle carte me permis de me situer, de retrouver enfin les villes dont on m'avait parlé, ces espaces vagues et parfois légendaires que j'allais réellement fouler. Et je constatais enfin, non sans une certaine appréhension, qu'Hiroshima et Nagasaki existaient toujours, que leur nom étaient bien inscrits sur les cartes, que c'était même d'importantes cités du sud du Japon, respectivement au sud de l'île d'Honshu, et à l'est de celle de Kyushu. J'allais pouvoir m'y rendre, mieux j'allais même atterrir à Hiroshima après l'avoir survolé comme l'avaient fait soixante ans plus tôt les pilotes de l'Enola Gay, le bombardier du 6 août 1945, avant de larguer Little boy, la première bombe atomique de l'histoire. Sombre parenté.
Hiroshima je ne voulais pas y croire, et jamais je n'aurais imaginé pouvoir y aller. Enfant j'étais terrorisé devant tout ce qui ressemblait à l'apocalypse. J'en faisais des cauchemars proprement indescriptibles. Mais j'avais bien vu qu'Hiroshima s'était reconstruite, qu'on la visitait. Elle avait même fait « l'objet » si l'on peut dire, d'un film culte du cinéma français : Hiroshima mon amour. Duras mettait sur le même plan tragédie amoureuse et cataclysme nucléaire. Je ne savais pas trop qu'en penser, troublé par la beauté obsolète des images, inquiet par le message ambigu qu'elles véhiculaient. Mais que restait-il vraiment de ces villes là ? Comme Saint Thomas, je devais marcher à mon tour dans ces espaces foudroyés pour me rendre compte que la vie ne les avait jamais quittés et que contrairement à tout ce qu'on m'avait dit, il y avait encore des survivants d'Hiroshima et de Nagasaki, et mieux que ces villes entièrement reconstruites, étaient aujourd'hui prospères. Malgré l'adage qui rappelle que l'herbe ne repousse jamais sous les pieds d'Attila, il y a toujours un homme prêt à se redresser et à lutter pour sa survie. Etrange constat après quelques jours de visite : il faisait vraiment bon vivre à Hiroshima et Nagasaki, et ça n'avait rien d'indécent.
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Qu'avons-nous fait de nos mémoires pour avoir effacé les hibakushas, les « survivants » atomisés, ceux qu'une pluie noire avait enseveli (1) ? Une pluie de cendre avait dissout les corps, avait transformé les rares survivants en aveugles, errants dans un brouillard de poussière et de corps calcinés. Naîtra de cette vision inédite de l'horreur qui plus de vingt ans transformait encore les corps, l'art du Butho. Cette danse proche de l'immobilité, avec ces corps fantomatiques, blanchis par la cendre et dont la nudité opaque rappelle les chairs à vif et la mémoire des absents. Les fantômes se déplacent sur une scène comme s'ils flottaient, cheminent entre deux mondes la bouche ouverte ; ils héritent du Nô le premier rôle du revenant, ils héritent de ceux qui ne se sont pas relevés sous la puissance des bombes, de ceux qui ont été volatilisés en une fraction de seconde.
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À en croire les experts Américains et selon un rapport récent, les bombes n'avaient pas été assez puissantes, elles n'avaient pas arraché toute vie à la terre, puisque qu'au milieu des gravats et de la cendre repoussaient déjà des fleurs quelques jours après. Un hibakusha de Nagasaki, Mitsugi Moriguchi, me raconta qu'une petite fille de 8 ans avait survécu dans un abri dévasté à Nagasaki, situé exactement au point zéro, au lieu précis de l'impact (2). Mitsugi et son frère avaient eux aussi eu de la chance, mais Moriguchi-san m'expliqua entre deux longs silence, la gorge nouée, que quelques années plus tard les enfants de son frère naquirent avec de graves handicaps, et qu'ils en moururent avant d'atteindre l'âge adulte.
Les spécialistes de l'armée américaine furent émus par l'histoire de la petite fille : un survivant au Ground Zero ! Un vrai choc - et ça n'est sans doute pas innocent comme l'écrit Jean-Pierre Dupuy, si les Américains appelèrent ainsi le site du 11 septembre. À l'écoute de l'histoire de la petite fille miraculée, ingénieurs et militaires se réunirent et décidèrent de renforcer la force de frappe des bombes à venir. Il était inadmissible qu'une telle chose se reproduise. L'objectif était clair : aucun survivant. Une question de crédibilité et d'efficacité sans doute face aux Soviétiques progressant sur le front du Nord, un cynisme inimaginable. Pour le philosophe on dépasse l'idée même de cynisme : il y avait des bombes et il fallait s'en servir ! On n'avait tout simplement pas vu « plus loin que son nez » ; les conséquences à long terme de cette «première» n'ont pas été pensées. On rejetait et on rejette toujours toute remise en question morale de l'utilisation des bombes atomiques.
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George Weller, correspondant pour le Chicago Daily News fut l'un des premiers Américains à se rendre dés le mois d'août 1945 et trois semaines durant, à Nagasaki (3). La douzaine d'articles qu'il envoya au bureau de censure du Général Mac Arthur début septembre, ne fut jamais publiée. Jusqu'au jour où son fils redécouvre en 2002, bien après sa mort, articles et photographies. Weller y décrit les conditions de survie terribles des hibakushas : horreur de leur propre corps métamorphosé couverts de bourrelets provoqués par les brûlures dues à l'explosion, horreur de voir leurs voisins mourir peu à peu des effets des radiations.
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On nous a dit longtemps qu'aucun être humain n'avait survécu aux bombes dans un rayon d'un kilomètre et demi. C'est une manière d'amplifier la terreur, de nier le parcours des survivants, de radicaliser la dissuasion. Ça n'est pas pour minimiser les effets des bombes, bien au contraire, mais j'ai rencontré à Hiroshima des hibakushas qui se trouvaient à seulement 500 mètres du point d'impact et qui sont toujours là. Mme T., 74 ans, était une jeune fille en 1945 à Hiroshima, enrôlée de force comme de nombreux adolescents pour les corvées obligatoires. Elle se trouvait dans la rue et elle avait été protégée de l'éclair par une adulte qui se trouvait devant elle au moment de l'explosion, et qui fut réduite en un instant en un petit tas de poussière. Aujourd'hui encore on voit sur les marches d'une banque - dont il ne reste que quelques pierres au musée mémorial d'Hiroshima, on y voit encore l'ombre d'un corps, trace de la désintégration immédiate d'un être humain en ce lieu. C'est le directeur du musée, Minoru Hataguchi qui me guide à travers l'exposition permanente. Lui aussi est un survivant : il est né quelques semaines après la bombe mais il était dans le ventre de sa mère lorsque la bombe fut larguée. Ils étaient à seulement deux kilomètres du point d'impact.
Je me souviens de cette photo exposée au musée de Nagasaki et qui montre sur un mur l'empreinte ou les ombres plaquées d'une scène de vie, immortalisée dans la matière : un homme debout, un soldat et sa casquette, tenant une échelle. Tout y est, et on y voit même à sa droite la marque très précise de son ceinturon, pendu à un clou. La photographie est parfaite, la lumière était aveuglante et « révélatrice ».
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Les survivants d'Hiroshima et Nagasaki n'en veulent pas aux Américains. Il existe une sorte de compréhension, d'assimilation du concept de « mal nécessaire » dont parle Jean-Pierre Dupuy (4). Ils n'en veulent pas non plus aux autres Japonais d'ailleurs qui pendant longtemps n'ont pas voulu reconnaître leurs souffrances, et les ont traités de parias - l'Etat japonais mettra 25 ans pour les prendre totalement en charge. Non, les hibakushas témoignent dignement devant les rares lieux qui portent encore les traces des bombes, tel le fameux dôme Genbaku du parc de la paix d'Hiroshima. Ils portent aussi sur eux les traces du « mal », de ce qui s'est véritablement inscrit dans leur chair, soulevant la peau, tordant les muscles, irradiant au plus profond, blessant au plus intime. Pour en témoigner, Monsieur K. de Nagasaki s'est fait photographié torse nu pour que tous voient derrière les vitrines du musée, ce que Fat Man (5), la « catastrophe », avait laissé derrière elle.
Certains des survivants, par la honte que le regard de la société leur imposait, n'ont pris la parole que depuis quelques années. Mais tous témoignent pour dénoncer la folie des bombes, sans cesser de rappeler cette autre folie qui précipita leur pays dans la guerre. Ils témoignent aujourd'hui avec inquiétude contre le déni de l'histoire que les politiques au pouvoir alimentent, eux qui ne reconnaissent pas encore les crimes de l'armée japonaise en Asie perpétrés pendant la guerre.
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À mon retour du Japon, une amie qui s'est intéressée de près à l'histoire de la médecine, me dit que tous les enfants nés après Hiroshima et Nagasaki, dans le monde, portent dans leur squelette une marque nouvelle, qui permet aux paléopathologistes de savoir, après coup, si tel corps retrouvé est né avant ou après la Seconde Guerre Mondiale. Ainsi malgré la stratégie habituelle d'effacement des traces, il existe une preuve inaltérable en chacun de nous de l'utilisation des bombes. Nous sommes tous des survivants de l'effroyable, nous en portons les stigmates en nous, preuves que ces jours là, les 6 et 9 août 1945, les bombes atomiques ont entamé un peu de notre humanité.
Notes
1. Pluie noire, le roman de Masuji Ibuse (folio, Gallimard), évoque la pluie radioactive tombée sur Hiroshima après la bombe, atténuant les effets des radiations à long terme mais contaminant gravement de nombreux survivants. Un film japonais inspiré par le roman a été réalisé en 1989 par Shohei Imamura : Pluie noire, les damnés d'Hiroshima.
2. La bombe fut larguée sur le quartier des parias chrétiens de la ville de Nagasaki-Urakami. Comme si la vielle malédiction des chrétiens « cachés », massacrés en nombre au XVIIème siècle, refaisait surface.
3. Cf. Article du New York Times signé Louise Story, publié le 21 juin 2005 dans l'International Herald Tribune. Pour la première fois les observations de Weller ont été publiés par le Japanese daily Mainichi Shimbun, il y a quelques semaines.
4. « Ironie ou cynisme, le bombardier qui, le 6 août 1945, transporta l'équipe de scientifiques chargés d'étudier les conditions et les effets de l'explosion de la bombe, s'appelait « Necessary Evil », in Petite métaphysique des tsunamis de Jean Pierre Dupuy, éditions du Seuil, 2005, p81. L'auteur parle dans ce livre, avec Günther Anders dont il analyse la pensée, de catastrophe morale pour Hiroshima et Nagasaki. Anders va jusqu'à « rapprocher Hiroshima d'Auschwitz sans rien enlever au triste privilège que possède le second d'incarner l'horreur morale sans fond. ».
5. Nom de l'énorme bombe au plutonium (celle d'Hiroshima était à l'uranium) lancée sur Nagasaki-Urakami.
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