| « Cette situation se fût-elle poursuivie une heure,
je me serais satisfait de cette durée d'une heure.
Une journée, j'en eusse été d'autant plus content.
A vrai dire, cent années m'eussent rendu vraiment heureux.
Mais alors, je fus mis en présence d'une nouvelle catégorie d'action mentale. »
Natsume Sôseki, Le Mineur
En arrivant au Japon, il est difficile de se déprendre du sentiment qu'on se retrouve tout à coup dans le pays le plus laid du monde. Le trajet qui mène de l'aéroport vers la ville traverse une sorte de vaste paysage dont on ne saurait dire s'il est industriel, campagnard, urbain : tous ces mots soudain ne veulent rien dire, toutes ces notions ont cessé d'exister. La route est droite, sans charme, elle déroule son ruban entre des étendues d'immeubles gris et de petites maisons à toits de tuile où un chat ne retrouverait pas ses petits.
Bus, camions, cabriolets, ambulances, bulldozers à mufle roux, semi-remorques au ventre d'orque, hélicoptères coléoptères, vélocipèdes : tout un peuple de bestioles motorisées aux formes souvent étranges, incongrues, vous dépassent ou vous attendent, vous narguent, vous accompagnent, vous larguent, comme autant de bilboquets diaboliques. Une camionnette vrombissante, toutes bâches claquant au vent, laisse apercevoir cent caisses de mobilier de jardin et de rames de papier de la forêt indonésienne. Une autre, des boites en nacre, des cylindres de scooters et un assortiment de couteaux de cuisine chinois. Une autre encore, des cercueils japonais remplis de bouteilles de vin de Bordeaux et d'huile d'olive italienne. Il y a des trains de soixante locomotives qui s'enfuient à toute vapeur pourchassés par les horizons en rut et des bandes de corbeaux qui s'envolent désespérément après. Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais. D'autres se perdent en route, sans doute.
«Je suis un papier mouillé
sur qui l'on n'a pas de prise»
écrit le grand Tôhô dans un de ses poèmes. Il faudrait un autre grand poète Blaise Cendrars par exemple pour lire les textes confus des roues et rassembler les éléments épars de cette violente beauté.
On a pourtant l'étrange sensation d'avoir devant soi le paysage le plus homogène qui soit, dans sa confusion même. C'est une espèce de construction de proche en proche, qui se désenclave et se réactualise en permanence : ça mute, ça se déplace, ça procède par ponts, passerelles, chemins, détours, clivages, ça crée sans arrêt de nouveaux passages, ça se développe et ça s'affirme. Ça s'invente, ça se concerte et se conserve, ça se détruit, ça coexiste. Ça existe.
Par endroits, la ville se rétrécit, se rabougrit, se racornit, se rechigne... et puis ça repart. Nous ne savons pas au juste ce qui vibre ici, mais nous en apercevons de temps en temps, au vol, une figure. Art subtil de la reprise, du collage et du pli : Tokyo ne tire pas son énergie d'un point d'appui, mais en s'insérant dans un mouvement en cours, une extraordinaire force rythmique et souterraine. On le voit bien sur les plans de quartier, striés de bâtons, de chiffres et de lettres : c'est une guérilla qui brise sans arrêt les cadres perceptifs ordinaires, y réintroduit des coupures, des lézardes. Chaque élément du paysage semble capter une force et la remettre en circulation ailleurs.
Ainsi, dès les abords de la ville, une admiration énigmatique vous saisit. Puissante, mobile, insaisissable, cette cité semble s'être développée selon une logique étrange, dont l'intelligence nouvelle force le respect et suscite l'incompréhension.
Mais vous n'êtes pas au bout de vos surprises. La ville se déploie de telle manière qu'un séjour un peu prolongé ( Tokyoïte ininterruptus ) provoque une altération notable des facultés spatio-temporelles : Tokyo modifie la portée de vos convictions sur la réalité illusions du souvenir, croyances délirantes et donne à vos propos, à votre démarche et à vos pensées une tournure inhabituelle. Le problème ne se pose pas tant au niveau de l'interprétation de Tokyo, dis ce que tu voudras qu'au niveau de la perception même : tout un ensemble de troubles soudains vous incite rapidement à penser que vous feriez mieux de consulter un médecin. Secousse radicale. Tremblement de terre personnalisé. Du délire type hallucinatoire chronique vous avez dû rêver en voyant ce matin un avion passer sous vos fenêtres à l'hyperacousie, exagération de l'acuité auditive : c'est sans doute une erreur si vous entendez des trains jusque dans votre salon. (Souvenir : comme je cherche un appartement à louer, on m'en propose un, à deux minutes de la gare de Kichi-jôji, assez grand mais très sombre : à onze heures du matin, on le visite à la lampe de poche. La voix ferrée longe le petit jardin sur lequel s'ouvre la porte-fenêtre de la chambre et je fais remarquer que le train passera ainsi à moins d'un mètre de mon lit ! «Oui, mais ce n'est pas un train rapide...» me précise la femme de l'agence, avec un sens des nuances typiquement japonais).
Il faut dire la vérité : Tokyo n'est même pas une ville, au sens classique que l'on donne à ce terme. Tokyo a tué le mot ville et depuis, mégapole, conurbation, «sphère métropolitaine plastique», «structure métabolique» et même «ville noyau mondiale» ! , tous les urbanistes du monde cherchent des termes de substitution. Tokyo demande des mots nouveaux : elle a depuis belle lurette pris de vitesse les dictionnaires.
Cette espèce d'espace ne commence nulle part et ne finit jamais. Un Président de la République française de visite au Japon, prenant le train à Tokyo pour se rendre à Kyoto distantes entre elles de plus de 600 kilomètres descendit de son wagon en s'exclamant : «Mais comme c'est grand, Tokyo !» Lui-même avait été atteint du syndrome de Tokyo, cette contestation permanente de toutes les typologies mentales.
C'est que nous sommes ici en présence de la plus surprenante exception aux lois propres au développement de toute superstructure urbaine. Et si, aux dires des spécialistes, on ne dispose même pas d'une définition opérationnelle de cette ville qui fasse consensus actuellement, on est encore plus éloigné, a fortiori, d'une théorie unifiée sur le processus incessant de son élaboration et le sens à lui donner pour autant qu'il en ait un. La nature même des processus cognitifs en jeu n'est pas élucidée : Tokyo n'a pas fini de surprendre.
Tokyo est comme l'herbe, elle pousse dans les deux sens, c'est une ville de l'aube, toujours naissante, sans cesse renouvelée. Elle a quelque affinité avec le rêve et, plus encore, avec le rébus. La ville la plus poétique du XXIe siècle : «Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut» est le onzième vers de «Zone» dans Alcools : c'est la position préférée des habitants de Tokyo, sentinelles aux aguets à tous les grands carrefours. «Enseignes», «Le dynamomètre», «Les pavillons multicolores des phonographes à saphirs», trois poèmes en prose de Pierre Mac Orlan : c'est le quotidien de Tokyo, ville surréaliste, belle et improbable comme la rencontre dans une ruelle de Yoyogi-Uehara d'une mosquée turque zébrée de pylones et de fils électriques. Histoire de l'il et de ses captures, palettes discrètes de l'humour qui se déploie ici à chaque coin de rue : parfois, des femmes corsaires en bikini bleu se promènent dans les airs sous le drapeau national. Dans une librairie, Georges Bataille se planque derrière Jean Genet, qui semble se moquer de lui. Au détour d'une ruelle, un chat en pierre vous regarde en plissant les yeux.
J'aime cette ville de forces et de flux, de transferts, de bifurcations, ville de contraintes et d'ordre qui suscite en permanence de nouvelles façons d'être libre et de penser.
Ville sans cesse et depuis des siècles quadrillée, fichée, policée, et depuis des siècles rebelle à toute base de données, à tout moteur de recherche, à toute mise à l'index. Ville peuplée de salarymen en costume monotone et pourtant irréductible aux conformismes du vêtement et de la pensée. Ville possédant sans doute le plus haut degré d'informatisation et de technicité du monde entier, ponctuée de systèmes de contrôle et de vidéo-surveillances, mais réfractaire au pilotage automatique des corps et à la standardisation des idées, tels qu'ils se pratiquent aujourd'hui de plus en plus dans le monde dit civilisé. Ville traversée de toutes parts de lignes, de couloirs, de ponts, de réseaux, de voitures et de vélos, de véhicules, de trains, et qui connaît finalement un mode de transport privilégié : l'errance, et un mode de vie : le questionnement.
Ville où des millions d'histoires, des millions de voix dans l'air, sous terre, au large s'interpellent. Chacun, avec le mode de vie qui lui appartient ou qu'il est en train d'inventer.
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