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Le Japon contemporain se caractérise notamment par une industrie de l'électronique extrêmement développée, particulièrement sensible dans l'urbanité (écrans géants, panneaux électroniques, bornes interactives, téléphones portables, jeux vidéo, voix de synthèse
), associée à une économie de l'imprimé elle-même très substantielle (journaux, livres, magazines, mangas, affiches, flyers, cartes de visite
).
Pluralité et densité forment une sorte d'"hyper société de l'information", qui induit quantité d'effets sur les usages, les structures relationnelles, les procédés cognitifs tous fondés sur une habileté spécifiquement japonaise à jouer avec le multiple. Cette disposition singulière correspond à des catégories historiques qui ont érigé le composite comme une donnée positive, qui n'appelle pas comme en Occident, l'obligation de l'élimination ou de la réduction.
Le territoire japonais peut être tenu comme un laboratoire privilégié d'observation des transformations de nos rapports aux signes, marquées par le phénomène majeur de la prolifération. Il expose un champ d'étude et d'analyse de comportements qui n'opposent pas de résistance a priori, qui au contraire savent superposer protocoles et gestes distincts, qui profitent avec fluidité des possibilités juxtaposées offertes par les effets de foisonnement, qui caractérisent cependant notre contemporanéité partagée.
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[Japon, premier pays au monde pour le nombre de téléphones mobiles : 74 millions sur 128 millions d'habitants (fev. 2003)]
[Palmarès établi par l'association mondiale des journaux (AMI) 2003 : dans le peloton de tête se trouvent cinq quotidiens japonais : 1/ Yomiuri Shinbun (14,4 millions d'ex) ; 2/ Asahi Shinbun (12,3 millions d'ex) ; 3/ Mainichi Shinbun (5,6 millions d'ex) ; 4/ Nihon Keizai Shinbun (4,7 millions d'ex) ; 5/ Chunichi Shinbun (4,6 millions d'ex) ; 1e européen : Bild (4,3 millions) ; The Sun (3,4 millions) ; 1e américain (USA Today, 2,1 millions) ; 1e français : Ouest France : 764731]
[Le système scriptural japonais est le plus complexe de la planète, qui superpose quatre types d'écriture distincts : idéogrammes chinois (Kanji), deux syllabaires nationaux (Hiragana, Katakana), et transcription "romaine" (Romanji) ]
["L'imprécision de sa religion nationale, dépourvue de dogmes et qui ne connaît pas le nombre de ses dieux, s'est accommodée du bouddhisme et du confucianisme, et de nos jours dans un certain sens, bouddhisme et shintoïsme se complètent ", R. Storry]
[La flore japonaise est la plus diversifiée au monde]
[L'histoire du Japon, si l'on considère qu'aucun pays n'a été aussi continûment, aussi complètement isolé, est celle de plusieurs "tentations de l'Occident", (Chine avec l'introduction du bouddhisme au VIe siècle ; Europe avec le "siècle chrétien", (1542-1638) ; monde moderne avec la restauration de Meiji, et de longues périodes de repli féodal, orageuses ou, sous les Tokugawa, "miracles d'ordre et de discipline", au cours desquelles le Japon digère ses acquêts de civilisation et choisit les règles de son comportement social]
["Tokyo vit ainsi plusieurs temporalités à la fois, mélangeant les temps pré- et post-industriels. Le temps y est rapide, disjonctif, multiple, la nuit comme le jour. Dans cette ville-constellation de quartiers, où domine le désordre topographique, l'espace se dilate ou se rétrécit à volonté comme un grand diaphragme : l'habitant passant de l'univers du voisinage du quartier-village à celui de la mégalopole. Chacun s'ajuste à l'espace qu'il doit vivre à un moment donné". Philippe Pons, D'Edo à Tokyo, Mémoires et modernités, 1988, Gallimard, p. 138]
[Imprégnée à l'origine de la culture chinoise qui déferla, au VIe siècle, avec l'introduction du bouddhisme, la civilisation japonaise en a décanté, adapté, transformé les enseignements]
[On peut être boudhique (dimension métaphysique), et shinto (pour le comportement quotidien), conformément à une élasticité religieuse et culturelle]
[Quand je, ich, I, suffisent à désigner la première personne d'une façon invariable, le "je" japonais varie selon le rapport social, le contexte et d'autres paramètres. Dans les conversations quotidiennes, on peut aisément distinguer une dizaine de pronoms personnels exprimant la première personne, tout comme leur absence, puisqu'ils peuvent être omis et qu'il n'y a pas de conjugaison de verbes. En outre chaque Kanji (idéogramme chinois), ajoute sa signification particulière dans ces circonstances]
[Les Japonais fêtent le printemps, et célèbrent ce qui est nouveau : bourgeonnement des cerisiers, saké, thé, riz ont leurs primeurs
, jusqu'à la célébration du Beaujolais nouveau qui a remplacé les anciens rituels]
[Le principe de changement et d'adaptation reste un principe de vitalité immuable dans la civilisation nippone ; l'infiltration d'une culture étrangère n'est pas un danger dès lors qu'elle est réinterprétée dans une perspective japonaise. La copie, bien plus qu'une forme vulgaire de piraterie, est valorisée, car elle suppose une forme de digestion, un nouveau savoir]
["Chaque magasin distribue 2800 produits environ. Tout produit non rentable disparaît des rayons en une semaine. Le taux de rotation annuel, c'est-à-dire le renouvellement complet de l'assortiment par la vente, approche 48 ; la totalité du contenu de la supérette est vendue tous les 7,6 jours. Le quotidien des Japonais est le reflet de la gamme des produits de ces magasins qui, chaque année, renouvellent 70% de leur assortiment". Wilhelm Klauser, Voyage au pays de la e-épicerie, in : L'Architecture d'aujourd'hui, janvier-février 2002, n°338]
[La pensée japonaise est périphérique et relativiste, sans ambition universelle ni conscience forte de son origine. Elle reste au contraire, curieuse des multiples particularismes qui animent les autres cultures, et s'enthousiasme pour les promesses renouvelées d'un ailleurs]
[L'estampe japonaise, sans centralisme affichée, accumule et juxtapose les détails, comme autant de points de vue sur le monde ; l'esthétique japonaise intègre les limites de l'univers, sans chercher d'explication transcendantale. Elle accepte différentes vérités et les présente toutes simultanément]
[La perspective, ordre de perception propre à l'Humanisme occidental, n'est pas utilisée dans l'estampe japonaise pour guider le regard selon un point de vue particulier et obligé. Les visions se juxtaposent de la même manière que se respectent, se succèdent et se répètent les diverses modes et techniques de composition]
[Contrairement au régime oral, le roman classique japonais joue de la variabilité du point de vue, il abandonne sans cesse un repère pour en reconstruire un autre ; changements perceptifs continus par le fait de la présence simultanée de sources narratives disparates]
[Aujourd'hui on écrit de gauche à droite, mais on peut également écrire de droite à gauche, et tout autant de haut en bas ; plusieurs sens sont possibles et ne sont pas contradictoires]
["La relation de la ville au temps est largement influencée par deux conceptions de la temporalité qui innervent la culture japonaise. Celle du renouvellement cyclique que l'on trouve dans le shintoïsme, et celle de l'impermanence des choses (mujô) qui vient du boudhisme. Ces conceptions du temps sont renforcées dans le cas de la ville par deux facteurs : l'utilisation pour la construction traditionnelle de matériaux végétaux qui, par nature, sont sujets à une dégradation prévisible et des destructions fréquentes dues aux calamités naturelles (séismes, incendies, etc.).
Autant sans doute ces conditions matérielles, que la notion d'impermanence venue du boudhisme, ont-elles contribué à donner naissance à une conception de la ville qui revient à une sorte de "planification de l'éphémère". Dans la civilisation japonaise, la ville, à l'image de l'industrie humaine, est périssable, transitoire. Implicitement, la ville ne se veut pas la dernière à avoir été construite : fondamentalement, elle se donne pour périssable. La notion qui peut-être constitue la meilleure synthèse de la conception de la ville chez les Japonais et qui d'ailleurs est née en milieu urbain est celle d'ukiyo : le monde flottant". Philippe Pons, D'Edo à Tokyo, Mémoires et modernités, 1988, Gallimard, p. 75]
[Les cloisons des habitations traditionnelles japonaises, autorisent des jeux de flexibilité spatiale et comportementale ininterrompus]
[La cérémonie de naissance est de rite shinto, le mariage chrétien/paien, la mort boudhiste]
[Dans le Shinkansen (train rapide japonais), la disposition des sièges est pivotable selon le sens du trajet]
[Dans le métro à Tokyo, on peut franchir indifféremment le tourniquet des deux côtés selon qu'on entre ou qu'on sort]

>>> h t t p : / / w w w . a f t e r t o k y o . o r g /
Extention multimédia de Tokyo, éditions P.O.L, octobre 2005.
:After Tokyo :site d'Éric Sadin
ce site « Tokyo_Reengineering> » créé par Éric Sadin a remporté le prix Pompidou au Flash festival 2004. Eric Sadin propose un site labyrinthique et prolixe aux ambiances japonisantes qui se situe à la confluence de l'anticipation, du rêve éveillé et de la réalité technologique. Ce site bouleverse le champ de la narration classique.
« Tokyo_Reengeneering> » n'est qu'une facette d'un plus vaste projet qui s'intitule « Tokyo ». Texte à paraître aux éditions P.O.L, en octobre 2005.
Cette uvre multimédia a été conçue dans le cadre d'une résidence à la Villa Kujoyama.
Éric Sadin est aussi écrivain et dirige la revue :éc/artS = pratiques artistiques et nouvelles technologies

Au réveil on pilote sa douche automatique Mitsubishi, on se rase électrique Mitsubishi, on saisit sa cafetière Mitsubishi, on dépose sa tranche de pain dans son toaster Mitsubishi, au volant de sa Mitsubishi on allume sa radio Mitsubishi, on sort de l'ascenseur Mitsubishi, on glisse sur le tapis roulant Mitsubishi, on fait ses comptes sur sa calculette Mitsubishi, on note un chiffre avec son stylo Mitsubishi, par l'escalator Mitsubishi on redescend dans la rue Mitsubishi, par le sas sécurité Mitsubishi on pénètre dans la banque Mitsubishi, on insert sa carte bancaire Mitsubishi dans l'automate Mitsubishi, à la sortie on suit quelques informations sur un écran géant Mitsubishi, arrivé chez soi on actionne son climatiseur Mitsubishi, on ouvre son réfrigérateur Mitsubishi, on attrape sa canette Sapporo aluminium Mitsubishi, on retrouve son épouse et les jumeaux dans leur double poussette Mitsubishi, on décide pour ce week-end de cuisiner un gratin au four Mitsubishi, de s'occuper du jardin sur sa tondeuse Mitsubishi, et à coup sûr de se faire masser sur son divan vibro-relaxant Mitsubishi.
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