Burn, Hollywood, burn ! était le titre
d'une chanson du groupe de rap ultra politisé Public Enemy, au
début des années 90. Le titre de cette chanson évoque
une expression fort populaire des années soixante : «burn,
baby, burn !» Quand les ghettos brûlaient littéralement,
lors de longs étés meurtriers dans les mégalopoles
américaines, les émeutiers et autres badauds contemplaient
les boutiques en flammes et criaient brûle, bébé,
brûle ! Mais qui était réellement ce bébé
? Le pouvoir en place, les quartiers déshérités que
leurs résidents vomissaient ? Sûrement les deux.
En 1965 à Watts, et en 1992 à South Central, les manifestants
saccagèrent avant tout leurs propres quartiers. L'Amérique
Wasp leur avait-elle inculqué une telle haine de soi qu'ils étaient
prêts à tuer leur progéniture en l'offrant à
l'appétit infernal des flammes ? Pendant les émeutes de
L.A., Bruce Willis, Ben Afflek et tant d'autres acteurs «sauveurs
du monde libre» s'étaient barricadés dans leurs
villas à vingt millions de dollars, sur la colline, à
Hollywood. Vues d'Hollywood, ces émeutes, quel spectacle ! Des
hordes de Noirs, de Latinos et de Chicanos munis d'armes automatiques,
braquant des supérettes ; les propriétaires de ces supérettes,
en majorité originaires de Corée du Sud, armés
jusqu'aux dents, rampant sur les toits et protégeant leur commerce,
comme des snipers du dimanche ; partout des carcasses de bagnoles en
flammes, des hélicos qui bourdonnent comme des frelons rendus
dingues par l'odeur de l'essence, des voitures pie sirènes hurlantes,
gyrophares graffitant l'asphalte de rouge et de bleu, soldats de la
Garde nationale qui tentent de contenir l'émeute à l'intérieur
du ghetto (le pouvoir utilise le terme émeute, la rue parle d'insurrection,
de révolte, les intellos de révolution). «Quel film
!» dirait
Melvin Van Peebles, jeune homme de soixante-dix piges qui marqua son époque avec un ovni intitulé Sweet Sweetback Badass Song. Ce cinéaste, Hollywood, il connaît. Ou plutôt il
ne connaît pas, il a toujours travaillé en marge des studios.
En 1971, il décide de réaliser le premier film Noir indépendant
jusqu'à la dernière bobine de pelloche. Il a l'intention
de faire un film rude, violent, sexy, expérimental, novateur,
politique, poétique. Un film exutoire, qui canaliserait et magnifierait
la frustration et la colère couvant dans les ghettos des grands
centres urbains américains. Il désire avoir un contrôle
artistique et économique total sur son film. Sans passer par
une Major. Et pour filmer dans des conditions de liberté absolue,
Van Peebles utilise un stratagème royal : misant sur le puritanisme
des techniciens et autres syndicalistes blancs, le cinéaste annonce
à l'industrie qu'il est en train de tourner un film pornographique.
Les bigots et autres grenouilles de bénitier ne cherchent même
pas à approcher le projet. Van Peebles peut lancer le fameux
mot «action !»
Aujourd'hui, Sweet Sweetback Badass Song n'a pas pris une ride.
L'histoire du hors-la-loi Sweetback, qui tue un flic raciste et corrompu,
et est recherché par toutes les polices de L.A., se mue en une
métaphore du combat mené par les habitants du ghetto pour
accéder à une existence faite de justice et d'équité.
Le ghetto a immédiatement compris Sweetback. «Tu aurais
vu les salles où on projetait le film, les gens sautaient, applaudissaient,
acclamaient le personnage principal. Une véritable catharsis»,
se souvient Van Peebles. Le contenu politique, allons jusqu'à
dire révolutionnaire du film, génère immédiatement
peur et hostilité à l'intérieur d'une industrie
cinématographique contrôlée à 100% par des
Blancs. «Je me rappelle le jour où la commission de censure
a voulu voir le film. À l'époque, il n'y avait pas encore
toute cette politique de discrimination positive (affirmative action,
nda) qui vise à intégrer les minorités dans le
monde de l'entreprise, et du travail en général. La commission
qui devait "examiner" mon film était entièrement
blanche, anglo-saxonne et chrétienne. Je leur ai déclaré
que je ne leur ferai pas voir Sweetback, qui ils étaient
pour juger mon film ? Car ces gens jugent sur des critères de
moralité ! Ils m'ont répondu que s'ils n'avaient pas accès
au film, ils le classeraient dans la catégorie X-Rated (classé
X chez nous, nda), dans la même catégorie qu'un film porno.
Cette classification X prive le film d'une distribution classique, il
ne sort que dans les quelques salles qui veulent bien le programmer.»
La commission de censure, si elle s'appuyait réellement sur des
critères moraux (au sens strict du terme), aurait alors dû
interdire Naissance d'une Nation, de Griffith, quelques décennies
plus tôt, film à la gloire du Ku Klux Klan et de la suprématie
blanche.
Paradoxalement, Sweetback est programmé dans des salles
de l'Amérique rurale et connaît un succès foudroyant.
Les gérants de cinéma s'empressent de le mettre à
l'affiche.
Sweetback est le premier film indépendant Noir américain.
Bien avant que Charles Burnett ne réalise To Sleep With Anger
ou que Spike Lee n'écrive une ligne de She's Gotta Have It.
Sweetback a ouvert la voie à ces films-là. Grâce
à Melvin Van Peebles, un cinéaste comme Spike Lee est
passé par la grande porte. Et pourtant pas une goutte de narcissisme
ou d'arrogance chez ce grand bonhomme dégingandé. En revoyant
Sweetback (réédité en format DVD) l'autre
jour, j'ai immédiatement compris que ce film avait eu une influence
énorme sur la musique Noire américaine post-seventies
: le film, bien avant l'heure, était savamment construit comme
un morceau de rap : montage épileptique, bande son étouffante,
plans ultra serrés, mouvement de caméras funky, utilisation
systématique de gimmicks, trouvailles visuelles improbables.
Sweetback est un film imprévisible, dans le sens où
il a été entièrement improvisé. La plupart
des acteurs sont des non-professionnels. D'où la spontanéité
absolue qui émane de ce film. «Tout a été
pris sur le vif, c'était vraiment voulu. J'ai même une
anecdote à te raconter par rapport à ça : tu sais,
la chaîne européenne Arte a acheté Sweetback,
pour le diffuser lors d'une soirée spéciale "Révolution
Noire aux Etats-Unis". Un de leurs techniciens, un ingénieur
du son, m'a appelé pour me dire que la copie était mauvaise,
qu'il y avait un gros décalage dans l'étalonnage, que
tout ça n'était pas standard. J'ai gueulé : ne
touchez à rien, c'est comme ça ! C'est VOULU !»
Sweetback possède un côté
quasi-documentaire, avec ce grain d'image particulier, ce son qui imprègne
le cerveau de façon subliminale. Van Peebles décide d'interpréter
Sweetback lui même, puisqu'aucun «acteur» professionnel
ne possédait la «candeur et la brutalité» requise
pour le rôle. Le trublion filme le ghetto d'une façon qui
demeure encore inédite, triturant les câbles invisibles de
l'âme Noire histoire de provoquer un court circuit salvateur. Beaucoup
de séquences de Sweetback ont été comme réalisées
sous trip d'acide, avec cette explosion psychédélique pareille
à un phénomène d'entropie. Le spectateur pénètre
par effraction à l'intérieur du maillage circonvolutif de
Sweetback, explore le labyrinthe électrique de sa pensée.
Et le tout ponctué par la funk
atomisée d'Earth, Wind and Fire. La dernière partie du film nous montre un Sweetback traqué, qui court, court et court encore. Derrière cette figure du «running man» se profile une métaphore froide de la destinée de l'homme Noir qui vit en marge. Van Peebles défenestre la dialectique du Nègre Blanc, élaborée par Norman Mailer. Sweetback est l'authentique marginal, rebelle hors la loi dans une Amérique irrépressiblement castratrice, et pas un «hipster» branché qui décide de vivre en marge, parce que c'est cool... Castratrice. D'où les innombrables scènes de fornication intempestive, les allusions phalliques, les secrétions corporelles, l'odeur, la sueur. Le titre même du film apporte un éclairage : la connotation très sexuelle de l'expression Sweetback (que l'on pourrait traduire par «coup de rein magique») vient comme à contrepoint du terme argotique «badass» («c'est du lourd, c'est du solide»), presque un compliment dans le ghetto. Dans cette société ultra puritaine et veule, Sweetback
se sent comme dépossédé de lui-même, exclu,
Homme Invisible, dirait Ralph Ellison. Ce qui explique son agressivité
phallique, sa quête du sexe, ou quand le sexe devient politique.
Car tout est politique chez Van Peebles. Un travelling, c'est une question
de morale avait coutume de dire Godard. Pour Van Peebles, c'est une
question de politique. Contrairement à beaucoup d'activistes
affiliés aux Black Panthers (groupes d'auto-défense Noirs,
armés, et qui protégeaient les habitants des ghettos du
harcèlement policier. Le mouvement, né à Oakland,
Californie, étend ses ramifications dans le reste de l'Amérique.
Dotés d'un programme en 10 points, les Panthers nourrissent les
indigents et réparent les feux de signalisation cassés
dans les zones scolaires. Rapidement, le mouvement est infiltré
par des taupes du FBI et de la CIA. Les principaux leaders finissent
sous les balles de la police, nda), qui détournent des appareils
de ligne vers Alger ou Cuba ou qui sombrent dans la drogue, Melvin Van
Peebles a toujours été un citoyen intégré.
Peu de gens savent qu'il a été trader à Wall Street,
Temple Du Grand Capital, et qu'il a écrit un best seller intitulé
Bold Money, sur les complexes mécanismes qui régissent
l'élaboration d'une fortune en bourse. «J'ai aussi été
officier à l'intérieur d'un avion à réaction,
tu sais, comme dans le film de Kubrick, Dr Folamour, je m'occupais d'astronomie,
j'ai fait ça pendant des années !». Il vit un temps
à Paris, où il collabore à Hara-Kiri et à
diverses autres revues. Il réalise un long-métrage de
facture plus classique que SweetBack, La Permission :
une histoire d'amour entre un G'I Noir et une Française. Filmé
en noir et blanc, intimiste, sans maniérisme, La Permission
viole un tabou hollywoodien : Un Noir qui couche avec une Blanche. Van
Peebles renvoie Hollywood à ses vieux démons. Au tout
début du siècle Griffith réalisa à la fois
un chef d'uvre plastique et une abjection idéologique :
Birth of a Nation. Dans ce film, on voyait d' «honnêtes»
citoyens couverts de draps blancs traquer et lyncher des Noirs simiesques
principalement occupés à violer des femmes blanches du
Sud Profond. Hollywood a ensuite transformé les violeurs en bouffons,
en ménestrels, en clowns, en domestiques
Il a fallu attendre
l'admission d'une jeune étudiante Noire dans une université
ségréguée, sous haute protection de la Garde Nationale,
pour que les grands studios proposent une image plus «décente»
de l'Autre, un citoyen américain de seconde zone, dans sa production.
Il faut aussi rappeler le contexte socio-politique de l'époque
: le mouvement pour les Droits Civiques se trouve en pleine expansion,
la Cour Suprême déclare inconstitutionnelle la ségrégation
dans les écoles publiques, Luther King prêche la paix,
sème des paroles d'amour mais récolte des balles d'acier
Ainsi apparut Sydney Poitier, dans les années 60, qui décrocha
un rôle de flic (très poli, le genre gendre idéal)
dans In The Heat Of The Night, de Norman Jewison. Puis les très
reaganiennes (et réacs) eighties virent l'apparition d'un nouveau
genre de Noir sur les écrans, le Noir «New Jack»,
jeune, armé, dangereux, dealer, drogué, violent, un peu
mac sur les bords. Une autre façon d'appréhender l'altérité
L'Autre, qu'on ne connaît pas, mais qu'on croise tous les jours
sur sa ligne de métro. Le film Sweetback a revendiqué
haut et fort cette altérité. Le film peut même sembler
caricatural, politiquement immature : les personnages de Noirs y sont
présentés comme des hédonistes consumant l'instant
présent, meurtriers, délinquants. Les Blancs sont dépeints
sous la forme de flics sadiques et corrompus, motards dégénérés
et aryens. Van Peebles s'emporte légèrement : «Tu
sais, j'ai grandi dans le South Cide à Chicago dans les années
Vingt. Le South Cide, ce sont les quartiers les plus durs de Chicago.
La plupart des gars avec qui j'avais l'habitude de traîner sont
morts. Dans ce ghetto, la violence faisait partie du quotidien, les
flics mettaient la pression, les résidents devaient survivre.
Donc quand tu dis qu'effectivement il y a quelques clichés dans
Sweetback, je suis d'accord avec toi, sauf que j'assume ces clichés.
Sweetback habite le ghetto, subit la violence des flics, se bat, court
et baise. Des situations normales, typiques dans certains quartiers
pauvres de L.A., que ce soit dans les années 70 ou aujourd'hui.
Ça peut paraître cliché, stéréotype,
archétype, je m'en fous, c'est real, réel.» Effectivement,
le personnage de Sweetback figure aux antipodes d'un Sydney Poitier
policé, presque classieux, figure du Noir prête à
séduire un public blanc encore frileux. Sweetback est même
la parfaite antithèse de Sydney Poitier : ce dernier croit fermement
en l'intégration, au dur labeur, au salaire mérité,
à la mobilité sociale, aux vertus de la famille, de la
religion, du travail et aussi de la patrie. Il devient flic modèle
pour protéger les contribuables innocents des criminels bestiaux
qui courent les rues. Sweetback ne croit ni en l'intégration,
ni en la ségrégation mais plutôt en la désintégration
: ça fait longtemps qu'il a déserté l'église
de son quartier. Il ne croit qu'en lui, en son flingue, ses couilles,
ses pieds qui lui permettent de cavaler. Il croit au chaos, au néant.
Sweetback est un anti-héros nihiliste, contrairement à
Shaft et autres figures de cette imposture idéologique que fut
le cinéma dit de Blaxploitation, contraction de black
et d'exploitation. Un cinéma réservé à la
communauté Noire. «Merde, tous ces films de blaxploitation,
Shaft, Foxy
Brown, Cleopatra Jones sont les enfants illégitimes de Sweetback. Sweetback n'est pas et n'a jamais été un film blaxploitation. Tu regardes Shaft, c'est un détective qui travaille pour un patron caucasien. Cleopatra Jones travaille pour une agence gouvernementale, où est la révolution là-dedans ? Les critiques se sont extasiés sur ces films faits par des Noirs pour des Noirs. Ces films étaient réalisés en fait par Hollywood, et beaucoup de Blancs les apprécient. C'est une supercherie, mais c'est drôle.» Une supercherie, certes, mais qui contribua à forger une esthétique du ghetto, un côté «ghetto is fabulous» dont le film originel, original, Sweetback fut l'instigateur : les panoplies vestimentaires extravagantes, les dialogues savoureux en langue vernaculaire, la musique «soul» ruisselante d'âme, la rue mise en scène de façon presque glamour. C'est une période charnière, cruciale dans la représentation sociale et artistique de la culture Noire urbaine. D'ailleurs, Van Peebles, n'a jamais réussi à faire mieux que ce Sweetback, séminal, subliminal, viscéral. Cet ex-conducteur de tramway dans les rues en pente de San Francisco, semble un instant perdu dans de très lointaines pensées «C'est bizarre, mais à l'époque tu pouvais jeter un il sur la carte géographique des Etats-Unis et te poser la question suivante : quelle est la ville où il fait vraiment bon vivre ? J'ai opté pour Frisco, puis New York, Puis L.A., puis Paris. (Rires !) Tout cela est très curieux.» Il a aujourd'hui passé le relais à son fils, Mario Van
Peebles, auteur d'une série B culte dans le ghetto d'aujourd'hui,
New Jack City. «Il sort en ce moment un film qui s'appelle
Gets this man's feet out of my ass ! Je crois que ca sera très
intéressant (il glousse). L'autre jour, je faisais mon footing
à Central Park West (quartier huppé de Manhattan, nda),
j'ai continué vers le nord et j'ai couru jusque dans Harlem,
je crois que ça commence à changer, avec tout ce programme
de gentrification» (politique immobilière qui vise
à racheter des immeubles dans le ghetto, à les rénover,
à augmenter les loyers, et à attirer une clientèle
aisée et intégrée socio-economiquement. Le hic,
c'est que les résidents déshérités sont
forcés de déménager et de s'enfoncer toujours plus
profondément dans le ghetto, nda). Melvin van Peebles est infatigable
: il écrit des romans, s'occupe de traductions, jouera bientôt
aux Bouffes du Nord avec son orchestre. À le croire, il aurait
inventé le hip hop, bien avant les Last Poets. Il aurait
aussi donné naissance à un genre de cinéma expérimental
totalement novateur. La construction cinématographique de Sweetback,
ainsi que sa logique narrative, ont surgi ex nihilo. «Beaucoup
de critiques me demandent de quelle école de cinéastes
je me suis inspiré pour faire Sweetback, de quelle tradition
je me fais l'écho. Je m'en fous de tout ça, je n'ai été
influencé par aucune espèce d'école, de style,
de tradition, de courant, de mouvement. C'est la force du film, tu ne
verras pas deux films comme Sweetback.»
Sweet
Sweetback Badass Song
Burn, baby, burn ! Rencontre avec Melvin van Peebles, par Karim Madani © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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