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oilà un précepte qui n'a pas beaucoup marqué
Thirstin Howl III, une légende de la culture Lo Life.
C'est dans les rues de Brooklyn que cet ex-tireur se sent le plus
à l'aise, et plus particulièrement dans son hood
(quartier, nda). L'homme, un imposant Portoricain au visage débonnaire
(contrastant avec sa voix toute en basse et lourde de menace), arpente
le complexe HLM Marcus Garvey Village, situé dans un secteur
très dur de Brooklyn : Brownsville.
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Peu de gens en France (et en Europe, probablement)
ont entendu parler de la culture du boostin', de la culture
Lo Life et encore moins de Thirstin Howl. La culture Lo Life
est née à Brooklyn, à la fin des années 80
(probablement en 88). L'expression Lo Life a vu le jour d'une manière
totalement fortuite et abrupte. Big Vic Lo, un pionnier, essuyait une
rafale d'insultes, tirées à bout portant par une petite
amie d'une jalousie maladive. La jeune femme lui aurait dit : «Tu
es un Low Life». Ce qui pourrait se traduire par «tu es un
minable». Low signifiant «bas». Big Vic Lo pratiquait
le «boostin'» comme un sport local depuis quelques
mois déjà, avec des amis de son quartier ; le «boostin'»
consiste à opérer une razzia dans un magasin, en bande (de
50 à 70 membres) et très vite. Dans le dress code
(code vestimentaire) de ces chapardeurs la marque Polo Ralph prit une
importance à première vue grotesque mais cruciale pour qui
veut réellement comprendre la mentalité de ces «tireurs».
La marque Polo se voit amputée de sa première syllabe et
s'imbrique parfaitement dans le néologisme Lo Life, jeu
de mot entre luxe (la prestigieuse marque) et vie de rue.
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Victor De Jesus, le «government name»
de Thirstin Howl (appelé ainsi pour son insatiable soif
de
vol d'alcool) a arrêté le boostin' depuis pas mal
d'années déjà. Aujourd'hui, il a monté un
petit label indépendant Skillionaire Entreprises et gère
sa carrière de rappeur. Il a même signé sur un gros
label, Landspeed, ce qui lui a assuré une bonne distribution en
Europe (vous pouvez trouver son disque Skilligan's Island, chez pas mal
de disquaires parisiens). De Jesus a quitté la partie quand le
programme de «tolérance zéro» a été
lancé. Pour qui connaît un peu le New York d'aujourd'hui
(et surtout Manhattan), entendre parler de boostin' peut sembler
stupéfiant. On imagine mal les prestigieuses enseignes de l'île
(Macy's, Bloomingdale, Saks 5th Avenue (équivalent us du Bon Marché,
Samaritaine) prises d'assaut par une centaine de jeunes Noirs et Latinos,
tous vêtus de Polo Ralph Lauren ! ! C'est ubuesque, sauf pour De
Jesus : «On avait pris l'habitude de terroriser la Quarante-Deuxième
rue les vendredis et samedis soir. On était tellement nombreux
qu'on payait jamais pour aller au ciné. Fallait vraiment être
stupide pour essayer de nous en empêcher. Le vol faisait tellement
partie de notre
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mode de vie qu'on chourait même notre cargaison de bière
maltée dans la boutique adjacente au cinéma ! On rentrait
dans la boutique, on prenait des bouteilles de Old English 800, devant
le vendeur, sans les planquer et on sortait tranquillement, comme si on
avait payé (rires). Je crois qu'on était responsable de
75% des actions répréhensibles commises dans le secteur.»
Si les gosses de riches volent, c'est souvent par ennui, rébellion,
désuvrement. Rarement par nécessité. Mais dans
la zone East-NY-Brownsville, une mère de famille touchant les allocs
possède à peine de quoi payer un paquet de Pampers. Thirstin
Howl a grandi dans une cité infestée par le crime et la
drogue, ironiquement appelée Marcus Garvey Village. La culture
du boostin' s'est vite implantée dans un terrain social
déjà miné par l'échec et la haine de soi.
Les Lo Lifers veulent absolument exister, dans un New York plombé
par une ségrégation vicieuse et une pauvreté endémique.
Il suffit de descendre à la station de métro Broadway East-NY
à Brooklyn pour prendre la température du ghetto. Paysage
d'asphalte désincarné où des gosses sans espoir jouent
avec des pneus usagers dans une gigantesque
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casse automobile. Partout les mêmes playground tristes, avec
leur paniers défoncés et leurs murs grafités. Pour
décrire ce monde glacial (avec une rare ironie), Thirstin a écrit
cette rime «I'm a citizen of a cold world/i'm the alaskan fisherman»
(je suis le citoyen d'un monde froid/je suis le pêcheur d'Alaska).
Les premiers gosses à revendiquer l'étiquette Lo Life
viennent de deux sections différentes de BK (Brooklyn) : Crown
Heights et Brownsville. Ces gosses s'organisent en «posse»,
en bandes. Le terme posse renvoie à l'époque de la Frontière,
où des hordes de cow-boys se formaient dans le but de contrôler
les villes nouvelles. Ces posses (dont les scénaristes de
western furent avides) employaient exclusivement le langage de la poudre
et contribuèrent à forger une iconographie violente de la
ville. Le posse de Crown Heights prit le nom de Ralphie Kids (toujours
cette référence à Ralph Lauren). C'est un lo-lifer
appelé G-George, vivant entre St John Street et Utica Avenue,
qui est à l'origine de l'appellation
contrôlée.
Le posse de Brownsville (des gosses des cités Marcus Garvey
et Van Dyke pour la plupart) se baptisa POLO USA (USA pour United Shoplifters
Association,
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l'association des voleurs de magasins unis !). Thirstin se rappelle cette
époque où les posse cohabitaient en harmonie : «C'est
marrant, mais avant qu'on devienne des Lo Life, on se croisait
tous dans le train, et on avait même élaboré des plans
pour dépouiller d'autres posse, parce qu'ils portaient la
marque Ralph Lo, comme nous, mais ça n'a jamais été
jusque là. Je me souviens que c'est au Deuce, situé dans
la 42ème et Broadway, qu'on a formé la première coalition
des posse de tireurs. Ce secteur, le Deuce, était bourré
de galeries, de billards, de salles de ciné, et plein de filles
craquantes ! Une des attractions majeures, c'était le stand de
photographes, tu pouvais te faire tirer le portrait avec plein de décors
différents en arrière plan. Un samedi soir, on a vu débarquer
un contingent de Ralphie Kids, avec des fringues Polo magnifiques sur
le dos, et ils avaient choisis un énorme panneau publicitaire Polo
pour la photo de groupe ! Nous, les membres de POLO USA, on était
tous habillés avec les dernières sapes Ralph Lo, on brillait,
mec, et un des gars du posse Ralphie a dit prenons cette photo
ensemble ! C'était dingue, on avait ça en commun, ce
goût prononcé pour la
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sape Ralph Lo, tu trouves ça nulle part ailleurs au monde !»
Les deux posse fusionnent et le reste appartient à l'histoire
des rues de Brooklyn. Une authentique légende urbaine était
née.
Cette attirance pour les produits Ralph Lauren a son
explication brutale : les gosses pauvres des inner-city trouvent une identité
dans la consommation ostentatoire de marques prestigieuses. La famille
a échoué, l'école a échoué, l'Etat
a échoué : les gamins prendront leur revanche. La rue n'échoue
pas. Pas besoin d'aller dans des universités hors de prix pour
acquérir une chemise Ralph Lauren. Il suffit de prendre le métro
jusqu'à Manhattan. En France, les jeunes banlieusards ont adopté
la marque Lacoste, mais n'ont jamais pratiqué le boostin'
pour s'en procurer, n'en déplaise à Sarkozy (cela aurait
pu être un excellent argument électoral). «Le fait
de voler dans un magasin (shoplifting) est devenu un crime sérieux
à cause de nous. Passible de prison. Avant le petit chapardeur
opérait en solo, et s'il se faisait piquer, il s'en sortait au
pire avec un coup de pied au cul. Avec nous, le shoplifting, c'est
devenu de la criminalité de haut vol ; des fois, on volait tellement
qu'on
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allait en soirée chacun avec cinq chemises Polo sur le dos, tu
te rends compte ? Je me rappelle qu'on avait l'habitude de jeter des chemises
sur la foule des danseurs. Plus tu jetais de chemises, plus tu gagnais
des «props», du respect, dans notre argot. La générosité,
ça signifiait vraiment quelque chose dans le temps... Et la solidarité
aussi... »
C'était avant que la vague du Black On Black
Crime (crime commis entre Noirs) ne déferle sur les rues de
New York. Les posse dépouillaient les grandes enseignes
et non leur propres frères. Thirstin Howl se fait presque mélancolique.
La culture du boostin' était avant tout une culture de survie.
La fétichisme autour du vêtement griffé s'inscrivait
plus dans un processus de ritualisation des pratiques de survie, de la
débrouillardise. Les Lo Life ne se sont jamais considérés
comme des pilleurs. Plutôt des artistes du vol à l'arraché.
Les «tireurs» de Crown Heights et de Brownsville affichaient
un respect mutuel. Leurs cibles se trouvaient toujours aux mêmes
endroits : les centres commerciaux du nord de l'Etat de NY et les stores
de Manhattan. «On dépouillait même des Mc Do, on volait
tout depuis les déodorants
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jusqu'à nos céréales pour le petit déjeuner.
On était pourtant loin d'être kleptomanes. On aidait maman
à payer le loyer. Notre mentalité a été forgée
autour du boostin'. C'est un style de vie.» Illegal American
Way Of Life. Thirstin en connaît un bout sur l'économie parallèle.
Sur la pochette de son album, il exhibe une photo anthropométrique
de sa mère, Milagros De Jesus, prise dans un commissariat du Queens.
From the cradle to the precint : du berceau au stepo (poste de police
nda), voilà une formule que De Jesus emploie régulièrement.
Ce rappeur n'est pas en quête de street credibility, son
dossier criminel plaide pour lui. Contrairement à beaucoup de rappeurs
mythomanes comme Jay Z. ou Nas, Thirtstin Howl a réellement vécu
les événements qu'il relate dans ses textes. Des textes
crus, sardoniques, teintés d'un humour dérangeant et décapant.
A propos d'une célèbre marque de sportswear, il n'hésite
pas à lancer : Moi porter la marque FUBU ! C'est comme si le cow-boy
des pubs Marlboro fumait une Winston. Cette rime est contenue dans l'un
de ses morceaux les plus connus, The Polorican. Jeu de mot intraduisible
entre Puerto-Rican et Polo-Rican : Un portoricain qui aime
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tellement la marque Polo qu'il acquiert la double nationalité !
«Le boostin' est devenu une véritable culture, qu'on
a même exportée dans d'autres villes comme Philadelphie.
Je ne parle même pas de NY où des posse Lo Life ont
vu le jour à Harlem et dans le Bronx. Ces posse du Bronx
dépouillaient si vite qu'on devait presque battre des records de
sprint pour trouver les victimes (rires)» L'un des épisode
les plus mémorables de la culture Lo Life fut celui de la
patinoire «The Empire». Les «tireurs» s'y retrouvaient
tous les dimanches. Les tireurs arboraient fièrement les dernières
collections Ralph Lauren, et la patinoire se transformait en défilé
de mode. La patinoire avait des horaires drastiques, elle fermait à
cinq heures de l'après-midi. Les tireurs dévalisaient les
boutiques de Manhattan, pour aller ensuite parader à la patinoire.
D'autres tireurs avaient pris l'habitude de suivre les «pionniers»
à la trace, dépouillant les mêmes boutiques. Pour
être dans le coup, il fallait être Lo Life. «C'était
vraiment chaotique, se souvient Thirstin en rigolant. Tous les dimanches
le même scénario se répétait. Un jour, on décide
de dépouiller les boutiques de Manhattan juste avant que la patinoire
ouvre ses portes. On
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est descendu sur Manhattan et on a fondu sur les enseignes Lord +Taylor,
spécialisé dans les peignoirs Polo. C'était le rush,
tout le monde arrachait les peignoirs à une vitesse ! On était
au moins cinquante tireurs. Ensuite, on est allé à la patinoire
et il fallait voir le spectacle. Grandiose. Il devait être midi
et tu pouvais voir cinquante tireurs patiner en robes de chambre ! On
a eu toutes les meufs qu'on voulait, on les appelait les Lo-Wives ! "
Pour Thirstin, voler était à la fois un sport et une source
de revenus. Les tireurs partageaient même une sorte d'insouciance
mêlée de candeur juvénile. Mais le système
a eu vite fait de récupérer cette culture de la rue. Cela
a commencé par la chaîne ABC qui voulait produire une série
sur les Lo Life ; Thirstin et sa clique d'authentiques boosters
ont été invités à une réunion mais
les rappeurs et autres «boosters» recrutés par la chaîne
de TV étaient de parfaits imposteurs. Thirstin et la coalition
Lo Life ne les avaient jamais vus à l'uvre dans les «stores»
de Manhattan. Rapidement, l'industrie du rap aussi voit dans la culture
Lo Life un filon commercial à exploiter. «Un jour,
explique Thirstin, j'ai vu une pub dans le magazine The Source. Une pub
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pour des fringues qui s'appelaient Lo Life ! Aucun d'entre nous
n'avait entendu parler de ces fringues, de cette marque et de ses propriétaires.
L'appellation Lo Life, chaque membre originel vit et parfois meurs
pour elle, elle nous appartient de droit.» Problème de droits
d'auteur.
Il apparaît pourtant que les vrais Lo Life
sont les Ralphies Kid et les Polo USA, originaires de BK ; la renommée
de ces tireurs est telle qu'on a localisé des boosters jusqu'au
Japon ! La vie de tireur a évidemment des conséquences indésirables.
Le renforcement policier à NY a eu des effets immédiats
: beaucoup de Lo Life sont aujourd'hui incarcérés,
souvent pour de très longues peines ; certains finissent à
la morgue, abattus par des flics ou des vigiles.
Pourtant à l'intérieur même du
monde carcéral, la culture Lo Life pose ses marques. «Les
Lo Life officiels portaient autant de fringues Ralph Lo en prison
que dans la rue, constate Thirstin. Il fallait être un «vrai
négro» pour pouvoir continuer à porter des fringues
Polo en prison, un endroit où on te dépouille pour une simple
brosse à dents.» La culture du boostin' allait plus
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tard influencer toute une frange d'artistes hip hop, avec des rimes célèbres
autour du «Thieves Theme», le thème des voleurs. Le
rappeur Pacewon, originaire du New Jersey (état célèbre
pour son impressionnant taux de vol de voitures) décrit dans son
album «Won» les vicissitudes du métier de voleur. La
culture Lo Life a imposé ses propres codes, vestimentaires,
linguistiques, musicaux. Thirstin Howl en est un authentique survivant.
«Cette histoire je pourrais l'appeler The Million Man Rush, comme
il y a eu la One Million March de Farrakhan. Seuls certains heureux élus
pourront dire qu'ils y étaient. Je fais partie intégrante
de cette histoire. C'est la mienne.»
Il est vraiment nécessaire d'écouter
certaines chansons de Thirstin pour comprendre que l'environnement de
ces gamins était propice à l'apparition d'une pareille culture.
Des posses prenant le train direction Manhattan pour dépouiller
des enseignes qui les narguent à longueur de journée. L'exhibition
des trophées sur la promenade de Coney Island. Les boosters
en robe de chambre sur la glace de la patinoire de l'Empire Rink Skating.
Cette culture a créé des icônes (Thirstin jouit d'un
respect dingue à New York), des façons
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de penser et de vivre la ville, de la fantasmer. Les dirigeants de Polo
Ralph Lauren n'ont évidemment pas apprécié toute
cette publicité négative créée autour de leur
produits. Les pontes de la société ne voyaient pas d'un
bon il ces jeunes voyous arborer des chemises destinées à
des avocats, des golfeurs, des courtiers en assurance. Pourtant ces jeunes
kids ont dû donner deux ou trois idées à Tommy Hilfiger.
Le street marketing était né. Mais pour les authentiques
Lo Life, le boostin' demeure un sport à jamais
Un
sport de contact.
Thou Shalt Not Steal -Tu ne voleras point /
Karim Madani
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