Les
fantômes sont là, partout
Entretien
avec Suzanne Doppelt (propos recueillis par Xavier Person)
Partons du titre,
Quelque chose cloche. Quelque chose cloche dans les choses ?
Dans la nature des choses ? Votre travail me paraît tourner autour,
peut-être, du souvenir d'une leçon de choses enfantines,
d'un désir ancien d'expliquer les choses.
En effet, même
quand il ne s'agit pas de travailler directement l'idée de l'Encyclopédie,
comme j'ai pu le faire récemment à Royaumont, puis
à Stains, je retombe toujours sur quelque chose qui travaille
cette question. Dans Totem, par exemple, je me retrouve à
faire des divisions, des classifications thématiques qui ont
à voir avec l'entreprise encyclopédique. Pourquoi cette
fascination ? Dans un premier temps, il y a quelque chose de rassurant,
au sens où chaque chose dans l'Encyclopédie trouve sa
place, dans une classification en quelque sorte infinie. C'est tout
d'abord assez excitant, mais finalement de plus en plus abstrait, comme
si cette chose que l'on pensait maîtriser, appréhender,
se mettait à trembler, à perdre complètement de
sa réalité. De rassurant, cela devient inquiétant,
au sens de l'inquiétante étrangeté. Comme le dit
Roland Barthes, l'Encyclopédie fabrique quelque chose de proprement
déraisonnable, alors que c'est la raison qui est en branle. Totem
avec sa matière pseudo ethnologique et Quelque chose cloche
avec la philosophie des présocratiques, laquelle s'intéresse
à des choses encore très matérielles, c'est toujours
du même passage qu'il s'agit, de l'objet trivial à quelque
chose de plus abstrait, de plus incertain, plus indéterminé.
Ce n'est pas
toujours aussi quelque chose qui renvoie du côté de l'enfance,
du primitif, dans sa dimension magique ou poétique ?
Si, certainement.
En tout cas, les fragments des philosophes présocratiques renvoient
à une enfance de la pensée rationnelle. C'est un cheminement
très hésitant et compliqué qui va du mythe à
la réflexion. Ces pensées qui se tiennent sur un fil,
entre le trivial, le familier, le prosaïque, le somptueux et le
sublime et qui tentent de comprendre, entre autres choses, le monde
extérieur, ont, je trouve, une dimension magique. C'est ce qui
m'a avant tout fascinée et intéressée. Empédocle
était considéré comme un poète par Horace
et comme un philosophe par Aristote.
Regardant vos
photographies, on pourrait se demander : " c'est quoi cette chose
? ", comme face à une matérialité improbable,
qui renverrait à une sensation indécise.
L'image est là
comme une autre tentative de présenter un objet qui est "
imprésentable ". De rendre compte de quelque chose mais
pour la brouiller. Pour rendre cet objet de plus en plus indécis,
avec des bords flous, une échelle incertaine. Comme autant de
tentatives pour cerner un objet et dire que cet objet est " incernable
" : on ne le voit jamais que sous un angle. Il n'y a pas de vérité
de l'objet. En effet, les viscosités, les apparences gélatineuses
incertaines participent de ça, tout comme les motifs géométriques.
J'ai de plus en plus de mal à ne pas troubler, déranger
les objets.
Certaines images montrent comme des angles vides, des angles morts.
Beaucoup de photographies
dans Quelque chose cloche proposent des objets en suspension, assez
improbables, dont on ne reconnaît pas toujours la matière,
tout comme les mouches de la 4è des plaies vole. Pour
aboutir à ces objets flottants, j'ai besoin d'en passer par des
descriptions qui tentent de cerner ces objets. Mes séries, sur
le culte des âmes du Purgatoire et le lotto à Naples,
ou sur la magie en Corse, partent d'un travail très précis
de documentation, d'un matériau accumulé, que j'utilise
ensuite à ma manière mais tout en le respectant toujours.
La philosophie
présocratique, tout autant que l'Encyclopédie, se constituent
en vous en savoirs troués, en " miettes philosophiques ".
Oui, dans les deux
cas il y a des lacunes. La pensée des Présocratiques nous
parvient avec des pertes énormes, nous n'avons plus que des traces,
des résidus, et avec des incertitudes dans les traductions. Pour
l'Encyclopédie, l'idée m'est venue à partir d'un
vol commis il y a une vingtaine d'années à Royaumont,
lors duquel toutes les planches ont disparu. Mon travail a consisté
à m'inspirer et à jouer avec ces planches, ce que j'ai
continué à Stains, d'autant plus que le projet se faisait
avec une bibliothèque. J'ai pu ainsi, puisque l'Encyclopédie
décrit les différents métiers, associer certaines
planches à la réalité de Stains, autour des maraîchers,
serruriers, tourneurs, couturiers, ferrailleurs. Ce n'était pas
évident, a priori, de trouver des équivalences, mais,
par exemple, je me suis aperçu en cherchant à y faire
des images que Stains était une ville très fleurie
et qu'on y trouvait de très beaux carrelages ! Alors qu'au départ
je pensais ne trouver aucune matière photographique, je me suis
rendu compte du contraire, en fouillant, en revenant souvent fouiller,
en détournant. C'est souvent ainsi que ça se passe, où
que je me trouve. C'est toujours une question de temps et d'insistance
: je prends assez peu de photos, mais je passe du temps à fouiller.
Peut-on dès
lors parler d'un travail archéologique ?
Oui, en un certain
sens. Je fouille les différentes strates, celles des lieux et
aussi celles de la mémoire, qui fonctionne ou pas. D'ailleurs
je préfère les ratées. En fait, je traque les fantômes.
On imagine un
travail de mise en scène à chaque fois.
Oui, le travail
se fait en partie à la prise de vue, mais essentiellement au
laboratoire. C'est vrai qu'il s'agit souvent pour moi de combinaisons
d'objets, d'installations, même si cela reste de la photo. Je
pars d'une vague idée au départ, la chose se fabrique
au fur et à mesure, sans que je sache exactement ce que je vais
avoir. Puis je bricole, beaucoup, lorsque je fais les tirages, c'est
ce qui m'intéresse peut-être le plus, avec la phase de
documentation au départ. Au final, je suis surprise moi-même
par des choses auxquelles je n'avais pas pensé. J'utilise tout
: mes incompétences, le hasard, les accidents, etc.
Le travail sur
le texte ne doit pas être très différent.
En effet, il s'agit
souvent d'un travail d'agencement. Par exemple, dans Quelque chose
cloche, j'essaie de partir d'un fragment et de voir autour ce que
je peux construire, assemblant un mélange d'écriture,
de citations personnelles, comme si tout se combinait, les images, le
texte. Mon idée est celle d'un réservoir considérable
où puiser. C'est la raison pour laquelle les images, les phrases
reviennent d'un livre à l'autre, modifiées, réagencées
autrement. Cela m'amuse de voir comment une image ou une phrase peuvent
changer de nature dans un autre contexte. Cela rejoint la question du
lieu où l'on regarde, du point où l'on se trouve. "
On voit bien mieux un objet en le regardant de travers plutôt
que de face ", c'est écrit dans Quelque chose cloche.
Diriez-vous que
vous écrivez de travers plutôt que de face ? Qu'est-ce
que cela pourrait vouloir dire, une écriture de travers ?
Peut-être,
alors au sens où regarder de travers signifie regarder avec suspicion,
mais une suspicion sans contenu, et agir à tort et à travers.
Mais quant à qualifier vraiment une écriture de travers,
je ne saurais pas trop.
Ce travail de transformation, cela évoque le fonctionnement
du rêve.
Oui, et aussi le
côté obsessionnel, ces retours, comme ceux, incessants
des mouches. Ces toutes petites bêtes qui sont de véritables
figures du harcèlement. C'est pour ça que j'ai voulu leur
rendre hommage dans La 4è des plaies vole. Ou comme dans
l'inconscient, cela se construit par strates, les strates archéologiques
évoquées plus haut : les inférieures demeurent
et informent le reste et parfois le reste réinforme les couches
inférieures. Les fantômes sont là, partout. Et tout
n'est que métamorphose incessante, hybridation.