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la fiction, la villeUne résidence, cela veut dire qu'on habite. Une résidence d'auteur, qu'on habite avec l'écriture. Je crois que le contrat est d'abord d'une curiosité. Voir, écouter, comprendre. Et qu'au bout de comprendre il y a le travail de chacun, ce que chacun cherche de soi-même quand on ne se contente pas de ce qu'on fait, mais qu'on cherche à déplacer, influer, construire. Je suis désormais témoin de tous ceux qui ici s'y obstinent. On ne me demande pas d'en rendre compte. Mais c'est le récit de toujours de l'histoire des hommes. Une ville se modifie sans cesse. Chaque visage est dépositaire d'un trajet, ce qui l'a mené jusqu'ici et s'est parfois amorcé bien des générations auparavant. Chaque visage est dépositaire d'un peu d'attente, de ciel, mais en tout cas quelque chose qu'on demande et qui déborde ce qui vous entoure au présent. On ne me demande pas d'en rendre compte, mais c'est un récit très ancien, celui des hommes dans leur ville. Alors on pousse sur les bords, on essaye des mots comme là, devant nous, les grues reconstruisent un immeuble, les engins refont une rue. Une résidence, cela veut dire qu'on habite par l'écriture. Qu'on soumet son écriture à ces visages, à ces attentes, à ces questions qui font qu'on marche ensemble, qu'on construit et reconstruit. Et cette ville n'est pas un monde qu'on rejoindrait au terme d'un long voyage, qui apparaîtrait depuis le lointain, comme les ports depuis un paquebot, l'oasis depuis la traversée des sables. On y déboule brusquement, dans cette ville, par la bouche du métro. On y gare sa voiture à peine passé le périphérique. Et qu'on continue un kilomètre ou deux, on est déjà dans la ville voisine : c'est côté du cimetière, d'anciennes fortifications, c'est en suivant le canal jusque vers le carrefour dit des Limites, c'est simplement en traversant aux Quatre-Chemins. C'est de cela qu'ensemble nous devons être curieux, c'est-à-dire fabriquer la curiosité, et l'armer. Tout change ici en permanence. Les équipements, les immeubles, les commerces, et les livres qu'on propose, qui en sont le miroir. On doit l'équiper, la curiosité, se mettre en équipe pour que cette curiosité se porte à ses limites, comme le nom du carrefour tout là-bas. Alors ce serait ça le travail ensemble, et pourquoi l'écrivain, armé seulement de son cartable, et quelques livres dans la tête, vient ici discrètement se fondre à qui l'accueille. Dans ces récits qu'on nous fait, dans ces visages qui nous parlent, qu'est-ce qui parle de l'ancien récit ? Et ce dont nous disposons d'imaginaire, est-ce qu'on peut l'armer, aussi, à un imaginaire neuf de la ville ? Ce dont on devient curieux, alors, c'est ce qui change de soi-même : aux visages, aux paroles à quoi ici on se confronte, parce qu'on y est souvent, parce qu'on y est longtemps. Curieux des histoires à naître, pas forcément leur histoire : mais ce qu'on en partage, d'histoire, le dire. J'invente une ville : mais c'est moi qui ai changé de place, puisque c'est depuis ici que je l'invente. J'écris mon propre ciel, mais je l'écris cette année depuis Pantin, dans l'écho de paroles, de visages, que nous avons décidé de faire partage. ateliers d'écritureS'il y a bien une question que je n'aime pas, c'est celle qui ne nous est posée que par de mauvais journalistes : « Vous leur apportez quoi, en somme ? » La seule réponse que j'aie, c'est que je me guide plutôt à ce qu'eux m'apportent. Travailler avec des apprentis, comme nous l'avons commencé avec le CIFAP de Pantin, je ne l'avais jamais fait. Ils alternent une semaine d'enseignement avec une semaine de pratique, dans une boulangerie, un garage, un salon de coiffure. Ils sont maîtres de leur petit salaire : qu'est-ce qu'on voit alors, de la vie, qu'on ne voit pas autrement ? Et qu'est-ce que cela nous dit à nous, parce qu'ils ont dix-sept ans et qu'un métier c'est pour toute la vie ? Peut-être que la différence de notre monde d'aujourd'hui et de ce qu'il était il y a quelques décennies, c'est la masse d'invisible. On partage les mêmes rues, le même métro, on voit et écoute pareil, mais l'expérience de l'autre nous est inaccessible. Parce que nous travaillons un jour sur les trajets et les heures, voici que nous avons à subir les combats de chiens dans les caves, ou bien les runs , ces rassemblements nocturnes de voitures sur les parkings d'un supermarché pour d'étranges courses préparées. C'est les symboles par quoi on se construit et s'affirme. Un jeune une fois nous écrivit cette phrase : « Oui à la dégradation des lieux publics. » Il apparaît qu'il était tagger , et que peindre un logo sur les murs interdits, s'enfuir en courant, passer des barrières, c'était la seule façon de dire : ceci est mon territoire, le pays que j'habite. L'atelier d'écriture n'est pas une leçon, d'eux à nous ou de nous à eux. C'est un partage, mais l'essentiel c'est que la langue nomme ce qui sinon n'a pas de nom. On ne parle plus d'origine ni même de racisme, on n'est plus des jeunes « issus de l'immigration ». On travaille ensemble à ce dont nous héritons, de noms, de généalogies, de langues et d'exil. Avec ces électrotechniciens du lycée Félix-Faure, la sensation du bébé porté dans un tissu sur le dos de sa mère devient soudain souvenir commun. Avec les apprenties-coiffeuses du CIFAP, qui se mettent à deux côte à côté pour décrire minute par minute , pendant une heure ce qu'on voit dans la rue depuis les vitres de la bibliothèque Jules-Verne, et qui ne disent rien de la même façon même si c'est les mêmes silhouettes, les mêmes micro-événements qu'elles disent, c'est la sensation du monde qui un instant devient double, et dans cette distension du réel la langue prend le dessus. Ce que nous avons en partage pour faire comprendre à l'autre ce qui pour nous compte, ce qui pour nous est beauté, ou révolte, ou drame. Alors ces mots qui peu à peu font dépôt, c'est renouer ou restaurer ce qui fait le partage. Cela s'appelle culture parce que c'est ce qui fonde la communauté. Elle est aujourd'hui à réinventer, et c'est un effort quotidien. Contre la misère et la peine, contre souvent mépris et cynisme. Et pas le choix. Alors nous avons décidé, à Pantin, de l'entreprendre de façon volontaire. Et d'abord avec eux, les moins de vingt ans. Et bienvenue. Et si, de ces heures passées ensemble, à lire, à s'écouter, à armer nos mots pour dire la complexité du monde, ils sortent eux aussi renforcés d'un peu de beauté, de quelques fenêtres dans l'écoute, et d'un soubassement plus dur à la volonté, nous aurons rempli notre rôle.
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