f o n d a t i o n s
Ici quelques lectures, quelques écrivains, rencontrés dans l'enfance et un peu après, lectures qui demeurent à l'intérieur, comme des fondations oui, quelque chose comme ça.
En tout premier, c'est Edgar Poe qui arrive. Avec ses Nouvelles Extraordinaires. Edgar Poe qu'une drôle de copine à moi à qui les professeurs reprochaient de ne pas avoir « des goûts de son âge » - m'avait fait découvrir. J'avais 11 ou 12 ans. J'ai vécu cette année-là dans une espèce d'ambiance intérieure parallèle au réel quotidien, très mystérieuse, pressentant la part invisible cachée derrière les êtres et les choses, appelant un de mes jouets Mortella... On s'envoyait toutes les deux des petits mots en classe avec des allusions à tel ou tel esprit dont nous étions les seules à connaître l'existence et pardonnant peu aux autres de ne rien comprendre à notre univers fantastique. Les images et les scènes furtives qu'il me reste, incendie, chat noir, corps emmuré dans un mur de cave, font encore résonner en moi quelque chose dont j'ignore les raisons.
Il y a eu ensuite des poètes, apportés toujours par cette « meilleure amie » : Baudelaire, Verlaine, et puis Lamartine. J'avais un petit carnet dans lequel je notais des vers ou des poèmes entiers de ce dernier. Relisant quelques extraits des Méditations poétiques il y a peu de temps, j'ai retrouvé ce que je ressentais alors, comme un immense élan de lyrisme romantique (!) qui sous-tendrait en permanence mes paroles à moi. Et malgré tout, et c'est ce à quoi je reste sensible, beaucoup de vers sont d'une grande sobriété.
Le soir ramène le silence (1)
Et puis il y a eu Antigone, celle d'Anouilh d'abord, puis celle de Sophocle, à l'envers dans mes lectures, comme souvent. Antigone à laquelle je me suis tellement identifiée ! J'avais 13, 14 ans, c'était mon héroïne
Son refus des concessions, ses entêtements, la pureté de ses sentiments, je les faisais entièrement miens. Je me répétais souvent je veux tout et tout de suite intérieurement, face à quelqu'un qui s'accommodait d'une situation désagréable, et qui tentait de m'expliquer qu' «on ne fait pas toujours ce qu'on veut dans la vie ».. Elle était brune (j'avais une cousine blonde agaçante qui avait toujours peur de tout !), plutôt têtue, un peu sauvage, et elle disait mes vérités à moi. Je disais que comme elle je mourrai jeune, plutôt que de céder à de quelconques influences !
Je veux être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit
aussi beau que quand j'étais petite ou mourir (2)
Dans la même période, j'ai lu Le Petit Prince et puis L'étranger, La peste, sans doute avec le collège. Bizarrement, quand j'ai lu récemment Pilote de guerre et que j'ai entendu un discours de Camus rediffusé à la radio, j'ai retrouvé d'emblée la même intensité que dans mes souvenirs de lecture de ces deux auteurs. Comme s'ils me reconnectaient à « un essentiel » de moi, sans doute. Ce n'est pas si fréquent finalement, des lectures qui ne se contentent pas de susciter chez vous un intérêt intellectuel, ou de vous plaire grâce à une esthétique particulière, mais qui fait bouger autre chose, de déjà connu de vous mais oublié peut-être.
L'essentiel est invisible pour les yeux (3)
Une petite note pour René Crevel, disparu très tôt. Je me rappelle avoir lu La mort difficile et Mon corps et moi. Je ne pourrai pas vous parler des livres ici, qui sont trop loin. Je sais juste qu'ils ont été importants, et que je les relirai certainement, pour savoir à nouveau ce qui m'avait bouleversée à l'époque.
Si j'écoutais la voix souterraine qui toujours a raison de mes raisons,
à l'instant, je m'agenouillerais (4)
Un peu plus tard, un ami m'offrait Le chercheur d'or, et ce fut le début de mes années Le Clézio, guettant la sortie de chaque nouveau livre chez Gallimard, trop impatiente pour raisonnablement attendre leur parution en poche. C'est un écrivain qui m'a accompagnée, longtemps, beaucoup. J'aimais et j'aime toujours - l'apparente sauvagerie de ses personnages, et leurs quêtes humaines si raffinées finalement. Je vivais alors au 4ème étage d'un immeuble de Nantes, mais j'habitais aussi cette petite plage pour une personne au bout du monde, sur laquelle je rêvais de me sécher de la baignade en m'allongeant directement sur le sable. Il y avait de l'air dans les pages, des grandes étendues désertes, et des personnages qui ne parlaient pas beaucoup, ou qui parlaient autrement. Je crois que parmi tous les écrivains d'aujourd'hui, il est celui pour lequel je garde le plus fortement une admiration de petite fille. Je me rappelle d'ailleurs avoir demandé son adresse à l'ami poète Daniel Biga il y a quelques années. Je voulais en effet lui écrire une lettre dans laquelle je lui aurais dit combien je me sentais vivante dans ses livres. J'ai toujours cette adresse aujourd'hui, notée précieusement dans mon carnet, mais je n'ai jamais osé lui écrire ma lettre...
Il fait nuit à présent, j'entends jusqu'au
fond de moi
le bruit vivant de la mer qui arrive (5)
Un autre auteur que j'ai beaucoup lu dans les années de mes vingt ans, et que je lis encore régulièrement, c'est Christian Bobin. Je sais la mauvaise réputation qu'il a dans le milieu littéraire, et parfois je me demande s'il en serait autrement s'il n'avait pas autant de succès auprès du « grand public » ? Bref. J'aime dans ses livres l'extrême présence manifestée aux individus et aux évènements, l'attention permanente à ce qui entoure vraiment, la force et le poids en même temps de l'enfance toujours debout, et la limpidité de l'écriture pour faire circuler tout ça (mais c'est sans doute ce qu'on lui reproche, avec Dieu !).
On ne peut pas vivre sans, de temps en temps, changer de place (6)
Dans les mêmes temps, j'ai découvert aussi Charles Juliet, ses poèmes, son journal, et je me souviens de mon sentiment en apprenant qu'il arrêtait ses études de médecine pour se consacrer à l'écriture. C'est comme si en secret, il me donnait la permission de mes folles décisions.
La difficulté est là : être compact,
robuste, en même
temps que poreux, souple, léger, ouvert à tout (7)
Il y a eu aussi Giono, plus proche. Son Chant du monde, son Hussard sur le toit. Des livres nourrissants, qui me font l'effet de me rassembler moi-même.
Sans bien savoir au juste, il se voyait dans son île, debout,
dressant les bras, les poings illuminés de joies arrachées au monde,
claquantes et dorées comme des truites prisonnières (8)
Je terminerai avec Antoine Emaz, dont la découverte de l'écriture il y a une quinzaine d'années, a été un choc pour moi. Le choc de me reconnaître dans une langue inconnue, de me sentir chez moi dans ses livres, ce choc me donne chaque fois une sorte d'impulsion à poursuivre ma propre écriture...
Le plus souvent, on parle autour, puisqu'on ne parvient pas à parler dedans (9)
Ce choix d'auteurs est bien sûr très restreint. Je me suis volontairement limitée à ceux qui me sont arrivés spontanément en pensant au mot « fondations », comme si ces lectures, lointaines pour la plupart, avaient coulé en moi quelque chose de solide dans un chantier un peu fragile.
Albane Gellé janvier 2005
Notes :
(1) extrait du poème « Le soir », Méditations Poétiques, Alphonse de Lamartine.
(2)
extrait de Antigone, Jean Anouilh.
(3)
extrait de Le petit Prince, Antoine de St Exupéry.
(4)
extrait de Mon corps et moi, René Crevel.
(5)
extrait de Le chercheur d'or, J-M.G Le Clézio.
(6)
extrait de Tout le monde est occupé, de Christian Bobin.
(7)
extrait de Journal I, Charles Juliet.
(8)
extrait de Le Chant du monde, Jean Giono.
(9)
extrait de Lichen, lichen, Antoine Emaz.
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Albane Gellé
Extrait du collectif
Les Etats Provisoires du Poème,
Cheyne éditeur, 2005.