qu'ils puissent être simplement des mots, et cela parce que collectivement nous sommes sourds. Parce que nous attendons toujours les hurlements. Ils qui ne savent ni lire ni écrire, ils qui font trop de fautes d'orthographe, ils qui parlent trop mal le français, ils qui n'auraient tenu un stylo si on ne leur avait pas proposé une feuille blanche, pour qui l'écriture ne sert qu'à remplir un formulaire administratif et se trouve au plus loin d'eux-mêmes, pour ceux-là, nous ne pensons pas qu'il puisse être question de littérature, qu'il puisse y avoir quelque chose à lire. Et pourtant A force de prêter l'oreille à ces mots improbables venus du " bas de l'échelle sociale", à force de chercher à leur faire place en nous, est née l'idée d'une publication.
Les textes que vous retrouverez dans cette rubrique sont puisés dans la revue Avant-Demain publiée par le GITHEC. Avant-Demain se borne à publier les textes issus des ateliers d'écriture du GITHEC, ateliers libres ou ateliers animés dans le cadre de la formation professionnelle. Leurs auteurs sont souvent le sujet des discours, ils sont les jeunes sans travail, les étrangers, les exclus, et parce que c'est toujours trop long d'apprendre à parler la langue des autres, ils sont pris, cachés dans le grand boucan de l'exclusion sociale, dans les mots des autres. Avant Demain s'attache simplement à recueillir leurs mots, les sortir de l'ombre puis les porter à la lecture, en restant attentif au récit, à la littérature qui s'y trame.
maison, à ce moment nous étions dans une ancienne ferme, entourée de verdure et remplie de soleil à la bonne saison. Nous l'avons délaissée pour une autre toute neuve dans le Sud-Ouest de la France. A ce moment-là, si je me souviens bien, j'avais 6 ans. La nouvelle école primaire où j'étais était située à quelques kilomètres et avec mes frères nous y allions en vélo. Elle ressemblait à toutes celles de campagne où il y a vingt élèves au maximum. Mais la classe était ennuyeuse, c'est aussi pourquoi il me tardait toujours les vacances avec ces randonnées, ces parties de pêches et toutes les soirées d'été. Au moment où je suis rentré au collège, une lassitude s'est installée en moi, une fainéantise envers les études, injustifiées mais certaines, m'a fait tout arrêter. Ayant fait le maximum, je ne me faisais aucun reproche. Pourtant aujourd'hui j'ai quelques regrets. Les études lâchées, je me retourne vers l'armée en essayant de m'engager. Mais je m'adapte mal, et au bout de dix mois je retourne à la
vie civile. Cela m'apporte un plus, car j'ai passé mon permis au service, et quand je rentre à Paris, il me sert à trouver mon premier boulot de livreur. Et maintenant je cherche à faire de la mécanique, peut-être trouverai-je un jour ? J'avais 16 ans, je venais juste de finir l'école. Maintenant la vie était devant moi, je voulais goûter à tous les plaisirs de l'existence, mordre la vie à pleines dents. Mais la vie n'est pas ce qu'on imagine. Il y a tant de contraintes, d'obligations à remplir que je me suis écroulé sous un tel fardeau.
En arrêtant l'école je me suis libéré de l'emprise familiale, bien que j'aie commencé à vivre tout seul très tôt. Ma première ambition était d'économiser franc par franc pour arriver à mes fins. Pour moi la couleur de la peau ne change rien entre les hommes, ce qui fait la différence entre nous, c'est le compte en banque. Une chose qui a toujours été claire pour moi, c'est si tu n'as rien tu n'auras jamais rien. Certains ont la vie facile, d'autres l'ont plus rude. Il y a une phrase qui résume bien ce que je veux dire : "Certains naissent dans les choux, les autres dans la merde". Pourquoi fortune et infortune, pourquoi mes poches sont vides, pourquoi les siennes sont pleines de tunes ? Enfin bref, je voulais absolument de l'argent pour satisfaire n'importe lequel de mes délires. Je me suis privé de tout, je me suis interdit certaines choses, j'ai même
Mon père il a fait de la politique. Mon père a travaillé : il fait artisan dans le bâtiment. S'il trouve pas de travail, il fait le maçon. Il a travaillé chez quelqu'un comme maçon. Après, l'année 1995, on est entrés en France. Quand je suis descendu de l'avion j'étais content parce que ça fait sept ans que j'ai pas vu mon père. Après on a pendant quinze jours habité chez mon oncle. Après on est entrés dans un foyer. Il est dans le département 58, à Clamsy. Là-bas c'est une petite ville mais très belle ville. J'ai fait beaucoup d'amis. Une fille est amoureuse de moi mais moi j'étais pas amoureux d'elle. Mais j'étais toujours avec mon père. Je l'aime mon père et j'aime ma famille aussi. J'ai une sur, elle a 20 ans. Et ma mère elle a 49 ans. Mon père il a 48 ans. Après pendant quatre mois on était là-bas et mon père il a travaillé. Moi et ma sur on fait du français. Après on a déménagé à Paris.
Pourquoi est-ce important de bien savoir lire, écrire et parler le français? Fatoumata. - Pour trouver un travail. Diotime. - Alors pour un enfant qui peut pas travailler c'est pas important ? Faudel. - Si. Pour s'instruire. Diotime. - Faut-il faire une différence entre parler le français et bien le parler ? Ali. - Tu veux dire savoir bien sortir les phrases avec des mots difficiles, avec du vocabulaire ? Diotime. - Oui. Ali. - Non c'est pas important. On peut parler le français et être compris, on est pas obligés d'employer des grands mots. Faudel. - Oui mais y a deux choses, parler et comprendre : parce que si c'est elle qui te parle avec des grands mots Ali. - Je lui demande de traduire. Faudel. - L'autre, elle va penser que t' as rien dans ta tête. Fatoumata. - On est vexé quand on comprend pas, humilié, géné.
Faudel. - Pour un étranger ça s'explique, mais pour quelqu'un qui a grandi en France, il a de quoi se cacher parce qu'il a eu la même éducation que les autres. Ça signifie que ça fonctionne pas bien dans sa tête. Ou bien il a pas voulu. Ali. - Y en a qui sont en France depuis peu de temps et ils savent bien parler. Entre nous, on cherche pas des grands mots. On peut bien parler avec des mots courants, il faut savoir bien les placer dans les phrases. Marie-Christine. - Alors pourquoi le dictionnaire a deux tomes ? Diotime. - Quand quelqu'un parle et réfléchit, il utilise en moyenne vingt pour cent de son vocabulaire, donc plus on a de mots &agra; sa disposition, mieux on réfléchit, puisqu'on réfléchit en partie avec des mots, non ? Marie-Christine. - Ça nous fait mal au cur, cette histoire de vingt pour cent. Parler français c'est très important parce que c'est une langue très répandue en Afrique et en Europe, une langue des plus importantes dans le monde. Par exemple, dans les DOM-TOM, ils parlent français. S'ils parlaient que créole
Diotime. - Peu importe la langue. Disons, est-ce que c'est important de bien savoir parler le kabyle ? Ali. - Pour un Algérien qui n'est pas kabyle, c'est important pour que tous les Algériens puissent se comprendre, qu'il puissent vivre ensemble. Mais on a été colonisés cent trente-deux ans par les Français, les rues sont écrites en français. Faudel. - Par rapport au patron, il faut bien parler, employer des bons mots. Diotime. - Est-ce que quelqu'un de Neuilly, par exemple, peut faire semblant de parler comme nous? Ali. - Moi je pense qu'on peut faire semblant. J'en connais un, il parle soutenu à l'université mais dans la cité il parle comme nous, le verlan, le langage normal. Diotime. - Mais celui dont tu parles, il fait pas semblant, il parle les deux langues, celle de l'université et le verlan. Faudel. - Moi je pense qu'on ne peut pas faire semblant. Le patron, il voit tout de suite, même quand je me force à dire des bons mots, il le sait que je me force, que
dehors je parle pas comme ça. Des fois, avant, j'allais à Lyon ; là-bas, ils parlent pas verlan, ils me disaient : tes copains, on les comprend pas mais toi ça va. Si je veux pas que la troisième personne elle comprenne, je parle verlan avec mon copain. Marie-Christine. - En fait le verlan, c'est employé par les Maghrébins, les Antillais le parlent peu. Faudel. - Si je suis un patron, je vois un Maghrébin, y parle à l'envers, je me dis ça y est il va me retourner la tête celui-là. Ali. - Pourquoi ? Au contraire, il peut dire celui-là il fait des efforts, il l'embauche. Faudel. - Les filles, elles parlent verlan, elles parlent comme les mecs mais moins. Pas parce que le verlan, c'est que pour les mecs, mais parce que quand on parle verlan c'est pour des sujets louches. La drogue Même si on comprend pas ce qui est dit, on comprend qu'il y a quelque chose de louche. Si quelqu'un passe et qu'on ne veut pas qu'il comprenne, on dit put put put et on parle verlan. Diotime. - Et est-ce que c'est important de bien parler le verlan?
Ali. - Non, quelqu'un qui parle bien le verlan ça pue la merde. Diotime. - Je répète la question d'une autre manière : pourquoi est-ce important de bien savoir lire, écrire et parler sa langue maternelle ? Fatoumata. - Bien parler l'arabe ou une autre langue que le français, le malgache, le créole, le haïtien ? Moi par exemple, je parle ingala, etilouba, souaéli, kinko. C'est ça ? Connaître la langue de son pays d'origine. Ali. - Il y a des gens qui connaissent pas leur langue d'origine j' suis dégoûté. Le fait de savoir pour soi-même qu'on sait parler arabe, c'est savoir d'où on vient, sinon on se sent un intrus. Pour aller au pays faut savoir parler et comprendre . Diotime. - Et si tu n'y vas pas ? Faudel. - Alors ça n'a pas d'importance. Ali. - Ta langue, tu la sais pas et y a rien qui cloche dans ta tête ? Faudel. - T' as raison. Ça tient aussi à la religion, si l'enfant ne sait pas parler arabe, il ne comprendra plus le Coran, même si l'arabe du Coran est différent.
Ali. - Un arabe qui se détache de l'islam, il se détache de sa langue et donc de ses origines. Regarde, les harkis, il y en a qui se détachent de leur langue, de leurs origines, ils prennent des noms français, ils oublient, ils se détachent. Faudel. - Notre vraie langue c'est l'arabe littéraire. Mais pour moi c'est dur, je connais deux ou trois mots. Marie-Christine. - C'est vrai tout ça, c'est très important de bien parler sa langue : j'ai eu un enfant avec un Yougoslave, mon fils a 3 ans et il ne sait pas parler la langue de son père, c'est un problème parce que les parents de mon mari quand ils appellent à la maison, mon fils il ne sait pas leur parler. En famille on parle le créole mais tout ce qui se passe à l'école c'est en français. Moi je parle pas le serbe et c'est difficile. Fatoumata. - La langue c'est central même dans l'amour. Un jour ou l'autre si tu restes ici en France, si tu as des enfants, tu seras confronté à ce problème. La question des origines est liée à la langue.
Ali. - Je sais. Faudel. - L'arabe, c'est important même si on va pas au pays. Ma femme, si elle sait pas parler l'arabe, mon enfant il saura pas. Mais un jour, lui, il dira : mes origines c'est l'arabe, alors il critiquera ses parents et ça c'est grave. C'est pas une question de racisme, mais ma femme, il faut qu'elle soit arabe, musulmane. Marie-Christine. - Je suis antillaise et mes parents parlent le créole, moi je parle que le français. Je voudrais qu'ils parlent la même langue que moi. Diotime. - Si la langue c'est l'origine, mal parler c'est mal s'occuper de ses origines, non ? Ali. - Ma mère, ça fait trente ans qu'elle est en France, elle parle trois mots de français. Mon père, il dit ici tu parles arabe, dehors tu parles français. J' suis fier d'être comme ça. Je parle bien l'arabe quand je vais en Algérie, les gens sont contents, ils m'adorent, à la douane je passe avant tout le monde. Et toi ? Faudel. - Je parle français avec mon père. Mon père il parle arabe mais moi je
comprends pas. J' suis dégoûté de pas parler ma langue, l'arabe. Fatoumata. - Pourquoi ils ont choisi le français, tes parents ? Faudel. - C'est n'importe quoi. Ils me parlaient en français parce qu'ils étaient pas trop croyants. L'arabe c'est aussi le point de vue de la religion. Le Coran, on aura beau le traduire, le verset en français il vaut rien. Les mots, ils sont plus beaux en arabe, vis-à-vis du Coran le français ça n'existe pas. Diotime. - Et pourquoi c'est si important de parler l'anglais ? Ali. - C'est par rapport aux autres pays. C'est international. Pour moi, ici l'anglais c'est comme le français, ça me sert pour communiquer. Je préfère partir dans un pays arabe pour apprendre l'arabe. Marie-Christine. - Pour toi qui veux trouver un boulot dans la sécurité, l'anglais c'est important. Qu'est-ce que tu préfères, apprendre l'arabe et consolider tes origines ou l'anglais et avoir plus de chance de trouver du travail ? Faudel. - C'est pas l'utilité de la langue c'est le fait que ça définit des origines. Oui,
je choisis l'arabe. Fatoumata. - Parce que tu crois que tu vas trouver du travail avec l'arabe ? Faudel. - C'est comme un Indien aux USA. Les Indiens, ils ont tout perdu, ils ont la haine. Diotime. - Si bien parler sa langue, c'est respecter son origine, alors c'est quoi bien parler français. Ali. - Moi la France elle a fait quelque chose pour moi. Bien apprendre le français c'est pour vivre ici. On s'en fout si c'est pour trouver du travail ou pour avoir un examen. Mais on peut pas parler l'arabe n'importe comment. Ce que je parle c'est ce que je suis, si je parle mal je suis mal. Des fois je fais des fautes en arabe mais je suis en bonne relation avec l'arabe. Si on parle mal sa langue, c'est qu'on est mal avec son origine. Diotime. - Que ce soit le français ou l'arabe ?
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