Bernard Wallet : Quand as-tu commencé
la rédaction de ces récits ?
Yves Pagès : J'ai écrit le premier de ces
textes courts il y a quatre ans ; et tout de suite, j'ai senti
que ça en appelait d'autres, comme en série. J'avais
rencontré un ami d'ami, José, qui bossait comme
acteur de complément à Euro-Disney. Là-bas,
il jouait
Pluto.
Comme j'avais déjà écrit un roman qui s'intitulait
Plutôt que rien, la
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coïncidence verbale m'a plu. Et puis, José s'est
mis à me raconter sa vie comme personnage de cartoon :
le pire des cauchemars. Un mois après, ça m'est
revenu en tête. J'ai transcrit cette confession en essayant
de respecter les détails concrets qu'elle comportait. Et
puis, j'ai conclu : " C'est un clebs qui parle, un clebs
salarié. "
Et dès cet instant, je me suis dit : il y a tellement
de boulots autour de moi qui peuvent se résumer à
des paradoxes vivants, pourquoi ne pas leur faire un sort sur
le papier. Ensuite ça m'a pris quatre ans, parce que je
n'ai pas cherché à faire des enquêtes systématiques.
J'ai attendu que ces bribes de réalité viennent
à moi, me soient rapportées par des proches. Il
me fallait une proximité émotive pour ne pas tomber
dans un ersatz de sociologie vaguement drolatique.
- Tu fais des Natures mortes avec ce que
tu appelles des " paradoxes vivants ", ce n'est pas
contradictoire ?
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Ça doit être ça la dialectique, non ? Plus sérieusement,
en choisissant de me focaliser sur de très petits moments
de travail, sur des bribes de situation caractéristiques,
des quintessences du labeur moderne, c'était comme pour un
peintre figer les couleurs d'une coupe de fruits sur une table.
Aller au cur de l'anodin, du plus banal, et y redécouvrir
de quoi m'étonner ou m'énerver.
Quand à la morbidité, il n'y a pas besoin de creuser
beaucoup pour en retrouver trace au cur des activités
salariées ou précaires. Je veux dire par là
que l'intuition de Karl Marx - dans le processus de production celui
qui loue sa force de travail devient lui-même marchandise
- est aussi à prendre poétiquement. Les concepts barbares
de " réification ", " chosification ",
ont des équivalents élémentaires dans nos lieux
de travail. Et là, il n'est plus question de bourgeois ou
d'ouvriers, tout le monde a déjà été
un pot de fleurs au boulot, ou un regard cadré par des illères,
ou des petites mains coupées du reste du corps
Il suffit
de prendre la vie quotidienne au pied de la lettre. Je crois beaucoup
aux évidences de premier degré.
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- Tu parles d'évidence, on a pourtant l'impression que tu
donnes à voir des choses, des êtres, des situations
qui d'ordinaire passent inaperçus.
Justement, c'est là que je crois toucher à un point
sensible. Pour une part, je m'en tiens à une sorte de témoignage
documentaire. Mais à peine veux-t-on rendre compte du métier
de quelqu'un, du détail des tâches qui le compose,
qu'on s'affronte à des phrases toutes faites, bref la langue
de bois macro-économique qui, depuis vingt ans, tente d'effacer
les traces du travail pour ne plus parler que de motivation, de
participation, d'excellence.
C'est contre cette idéologie de l'abstraction à grande
échelle que je me bats entre les lignes. Parce que les discours
de la Kommunication et du Management ont déjà vaincu.
En rebaptisant les balayeurs "techniciens de surface ",
par exemple, c'est dans la chair même du langage que nous
perdons de vue les évidences premières. L'euphémisation
de pans entiers de la réalité par la
novlang
dominante
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et ses sous-jargons médiatiques nous met en état
de cécité mentale. D'ailleurs, j'ai écrit
un texte là-dessus : à propos du déficit
oculaire des taupes et des mineurs de fond.
On est en train de nous refaire le coup de la séparation
de l'âme et du corps. D'un côté, nos têtes
lévitent dans un charabia désincarné, de
l'autre nos corps se plient aux intelligences artificielles de
la Bureautique. Pour revenir au bouquin, je dirai que j'essaye
de remettre le maximum d'idées, de gestes, de choses dans
des rapports directs, élémentaires.
- D'accord, mais il y a aussi de la fiction
pure dans ces récits. Tu ne colles pas toujours à
la réalité.
C'est certain. En fait, une fois le socle documentaire établi,
je me laisse porter. Disons plutôt que je suis rattrapé
par autre chose, l'émotion que m'inspire chaque personnage.
D'autant qu'ils ont tous des modèle dans mon entourage immédiat.
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Alors, je leur invente un destin délirant, une ligne de
fuite dans leur vie. Je m'amuse à les mettre en porte-à-faux.
J'invente une situation limite où le train-train du travail
déraille. L'hôtesse d'accueil de l'ANPE, je la mets
enceinte à retardement ; le correcteur typographique, je
lui fais traverser la Manche à la nage ; le taulard-vidéaste,
je le fais s'évader par correspondance, etc. Et hop, ils
passent tous de l'autre côté du miroir : dans mon
livre. Ce que j'aimerais, c'est les venger par la fiction.
- En résumé, tu fais du documentaire-fiction,
un peu comme au cinéma.
Exactement. Je crois que j'ai été irradié très
jeune par le cinéma italien. Avec
Allemagne, année
zéro, de Rossellini, on est à l'apogée
de ce que je cherche : mêler les choses vues historiques,
sociales, urbanistiques, etc. à la dérive d'un petit
blondinet post-nazi qui pète les plombs. Même dans
les comédies de Dino Risi, il y
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a ce mélange des genres détonnant. Ensuite, il
faut ajouter que j'adore mentir, ça fait partie de mon
travail, non ? Et sans fabulation, les documentaires me semblent
incomplets. F for Fakes, le documentaire factice d'Orson
Welles sur un vrai faux peintre faussaire, c'est un modèle
du genre. Ou plus récemment, Roger and me, de Michael
Moore, bidonné en partie à partir d'une situation
sociale réelle. Pour aller au bout de l'imposture de chaque
profession dont nous endossons le rôle, il faut mentir,
tricher, et moi pareil, en manipulant le lecteur. Mais bon, là
on entre dans ma petite cuisine d'écriture personnelle
; et ça me dépasse
Yves Pagès a notamment publié Prières d'exhumer
aux éditions Verticales et Les fictions du politique chez
L.-F. Celine, aux éditions du Seuil.
Bernard Wallet est directeur des éditions Verticales. Nous
le remercions pour son autorisation de publier ici cet entretien.