Petites natures mortes
au travail,
de Yves Pagès
éditions Verticales, 85 F.

Bernard Wallet : Quand as-tu commencé la rédaction de ces récits ?

Yves Pagès : J'ai écrit le premier de ces textes courts il y a quatre ans ; et tout de suite, j'ai senti que ça en appelait d'autres, comme en série. J'avais rencontré un ami d'ami, José, qui bossait comme acteur de complément à Euro-Disney. Là-bas, il jouait Pluto.
Comme j'avais déjà écrit un roman qui s'intitulait Plutôt que rien, la
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coïncidence verbale m'a plu. Et puis, José s'est mis à me raconter sa vie comme personnage de cartoon : le pire des cauchemars. Un mois après, ça m'est revenu en tête. J'ai transcrit cette confession en essayant de respecter les détails concrets qu'elle comportait. Et puis, j'ai conclu : " C'est un clebs qui parle, un clebs salarié. "

Et dès cet instant, je me suis dit : il y a tellement de boulots autour de moi qui peuvent se résumer à des paradoxes vivants, pourquoi ne pas leur faire un sort sur le papier. Ensuite ça m'a pris quatre ans, parce que je n'ai pas cherché à faire des enquêtes systématiques. J'ai attendu que ces bribes de réalité viennent à moi, me soient rapportées par des proches. Il me fallait une proximité émotive pour ne pas tomber dans un ersatz de sociologie vaguement drolatique.

- Tu fais des Natures mortes avec ce que tu appelles des " paradoxes vivants ", ce n'est pas contradictoire ?

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Ça doit être ça la dialectique, non ? Plus sérieusement, en choisissant de me focaliser sur de très petits moments de travail, sur des bribes de situation caractéristiques, des quintessences du labeur moderne, c'était comme pour un peintre figer les couleurs d'une coupe de fruits sur une table. Aller au cœur de l'anodin, du plus banal, et y redécouvrir de quoi m'étonner ou m'énerver.
Quand à la morbidité, il n'y a pas besoin de creuser beaucoup pour en retrouver trace au cœur des activités salariées ou précaires. Je veux dire par là que l'intuition de Karl Marx - dans le processus de production celui qui loue sa force de travail devient lui-même marchandise - est aussi à prendre poétiquement. Les concepts barbares de " réification ", " chosification ", ont des équivalents élémentaires dans nos lieux de travail. Et là, il n'est plus question de bourgeois ou d'ouvriers, tout le monde a déjà été un pot de fleurs au boulot, ou un regard cadré par des œillères, ou des petites mains coupées du reste du corps… Il suffit de prendre la vie quotidienne au pied de la lettre. Je crois beaucoup aux évidences de premier degré.

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- Tu parles d'évidence, on a pourtant l'impression que tu donnes à voir des choses, des êtres, des situations qui d'ordinaire passent inaperçus.


Justement, c'est là que je crois toucher à un point sensible. Pour une part, je m'en tiens à une sorte de témoignage documentaire. Mais à peine veux-t-on rendre compte du métier de quelqu'un, du détail des tâches qui le compose, qu'on s'affronte à des phrases toutes faites, bref la langue de bois macro-économique qui, depuis vingt ans, tente d'effacer les traces du travail pour ne plus parler que de motivation, de participation, d'excellence.
C'est contre cette idéologie de l'abstraction à grande échelle que je me bats entre les lignes. Parce que les discours de la Kommunication et du Management ont déjà vaincu. En rebaptisant les balayeurs "techniciens de surface ", par exemple, c'est dans la chair même du langage que nous perdons de vue les évidences premières. L'euphémisation de pans entiers de la réalité par la novlang dominante
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et ses sous-jargons médiatiques nous met en état de cécité mentale. D'ailleurs, j'ai écrit un texte là-dessus : à propos du déficit oculaire des taupes et des mineurs de fond.
On est en train de nous refaire le coup de la séparation de l'âme et du corps. D'un côté, nos têtes lévitent dans un charabia désincarné, de l'autre nos corps se plient aux intelligences artificielles de la Bureautique. Pour revenir au bouquin, je dirai que j'essaye de remettre le maximum d'idées, de gestes, de choses dans des rapports directs, élémentaires.

- D'accord, mais il y a aussi de la fiction pure dans ces récits. Tu ne colles pas toujours à la réalité.

C'est certain. En fait, une fois le socle documentaire établi, je me laisse porter. Disons plutôt que je suis rattrapé par autre chose, l'émotion que m'inspire chaque personnage. D'autant qu'ils ont tous des modèle dans mon entourage immédiat.
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Alors, je leur invente un destin délirant, une ligne de fuite dans leur vie. Je m'amuse à les mettre en porte-à-faux. J'invente une situation limite où le train-train du travail déraille. L'hôtesse d'accueil de l'ANPE, je la mets enceinte à retardement ; le correcteur typographique, je lui fais traverser la Manche à la nage ; le taulard-vidéaste, je le fais s'évader par correspondance, etc. Et hop, ils passent tous de l'autre côté du miroir : dans mon livre. Ce que j'aimerais, c'est les venger par la fiction.

- En résumé, tu fais du documentaire-fiction, un peu comme au cinéma.

Exactement. Je crois que j'ai été irradié très jeune par le cinéma italien. Avec Allemagne, année zéro, de Rossellini, on est à l'apogée de ce que je cherche : mêler les choses vues historiques, sociales, urbanistiques, etc. à la dérive d'un petit blondinet post-nazi qui pète les plombs. Même dans les comédies de Dino Risi, il y
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a ce mélange des genres détonnant. Ensuite, il faut ajouter que j'adore mentir, ça fait partie de mon travail, non ? Et sans fabulation, les documentaires me semblent incomplets. F for Fakes, le documentaire factice d'Orson Welles sur un vrai faux peintre faussaire, c'est un modèle du genre. Ou plus récemment, Roger and me, de Michael Moore, bidonné en partie à partir d'une situation sociale réelle. Pour aller au bout de l'imposture de chaque profession dont nous endossons le rôle, il faut mentir, tricher, et moi pareil, en manipulant le lecteur. Mais bon, là on entre dans ma petite cuisine d'écriture personnelle ; et ça me dépasse …


Yves Pagès a notamment publié Prières d'exhumer aux éditions Verticales et Les fictions du politique chez L.-F. Celine, aux éditions du Seuil.
Bernard Wallet est directeur des éditions Verticales. Nous le remercions pour son autorisation de publier ici cet entretien.

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