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n décembre 95, je découvre avec stupeur, en parcourant
le journal d'information d'Amnesty International, la réalité
des condamnations à mort aux Etats-Unis, question à
laquelle je ne connaissais rien. Mineurs et débiles mentaux
condamnés, illettrisme, pauvreté et avocats commis
d'office en partage de la plupart de ces prévenus : ce que
j'apprends me sidère. Un petit encadré évoque
les questions posées par l'administration pénitentiaire
à un condamné le jour de son exécution.
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Comment ça va aujourd'hui ? Que veux-tu manger ce soir ? etc. À
ce moment précis, j'ignore et ignorerai toujours pourquoi, ça
me décide à écrire un roman sur ce thème.
J'écris en effet, pendant quelques jours. Mais sur quoi ? Je suis
entrain de faire un texte totalement imaginaire sur une question qui,
elle, ne l'est pas du tout. Des centaines d'hommes attendent d'être
exécutés dans les couloirs de la mort américains.
Est-ce que je peux raconter n'importe quoi ? Ça me paraît
difficile ! Je décide alors de m'informer, puis d'aller sur place.
Une Française, en contact étroit avec plusieurs condamnés,
me donne tous les éléments pour m'y rendre. C'est elle qui
contactera Harvey Earvin pour moi.
Le 3 janvier 1996, à Huntsville, Texas, je
rencontre Harvey Earvin dans le couloir de la mort de la prison Ellis
Unit. Il a été condamné à mort à 19
ans pour le meurtre, aggravé de vol, d'un boutiquier de Houston,
il y a 19 ans. Nous avons droit à deux heures de discussion, dans
le parloir, à travers une grille et une vitre. Harvey a accepté
de me rencontrer, bien qu'il sache que je viens le voir pour préparer
un roman*.
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Le texte qui suit est la retranscription de notre
dialogue. Retranscription malheureusement tronquée car au fil de
mes déménagements, je n'ai jusque là retrouvé
qu'une des deux cassettes enregistrées lors de cette rencontre.
Je ne désespère pas de retrouver la deuxième.
*Blue Moon, éd. Gallimard, 1998
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3 janvier 1996, Ellis Unit
J'expose rapidement mon projet à Harvey
et nous parlons de Sam, un homme qui a été exécuté
quelques mois auparavant, après vingt ans dans le couloir de la
mort. Sam était devenu un sage, un intellectuel, il était
l'ami de Harvey.
Dominique Sigaud : Je
suis venue essayer de comprendre comment il est possible de rester ou
de devenir un homme, dans les conditions du couloir de la mort, enfermé
pendant 23 heures sur 24 dans une cellule de 4m2, sans sortir, avec la
mort au bout.
Harvey Earvin : Sam, le premier, a réussi à grandir
et se développer avec force malgré ces conditions. Nous
avons tous des racines comme les plantes, des racines humaines à
partir desquelles nous pouvons grandir. Sam l'a fait, jusqu'à devenir
le nouveau Sam. Le voir survivre, changer et se développer m'a
inspiré, m'a donné le désir de trouver
mes propres racines. Parfois ici tout va mal à l'intérieur
de soi.
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Mon principal objectif est de conserver mon humanité car nous sommes
dans un système qui essaie de nous la dérober (rob),
cette humanité.
Pourquoi ?
Prenez un alcoolique. Vous le mettez dans un système de réhabilitation
; le but est de lui faire prendre conscience qu'il a un problème
avec l'alcool. Cette reconnaissance, sous forme de confession est la première
étape pour s'en sortir. Ici, ils veulent nous faire admettre que
nous sommes des animaux, nous faire prendre conscience de notre inhumanité,
nous la faire confesser.
Pourquoi ?
Ils veulent nous faire dire que nous méritons d'être là.
Si je dis ça, je reconnais aussi que je dois être exécuté,
que je ne suis pas habilité à vivre en société.
Aussi longtemps que vous êtes là, ils veulent que vous conserviez
ces sentiments, vous haïr vous-même.
Ils en ont besoin pour
eux-mêmes ?
Oui, précisément. Car si vous êtes
inhumain, vous ne pouvez faire
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aucune objection contre un traitement inhumain
; s'ils vous punissent, vous dites je mérite la façon dont
je suis traité. Quand ils vous exploitent dans un atelier de la
prison sans aucune compensation, vous vous dites j'ai mérité
tout ça. Vous ne vous révoltez pas en disant mais je suis
un homme !
Vous n'êtes pas
du tout payés pour votre travail ?
Non, rien.
Comme en Chine ?
Oui, comme en Chine.
Vous souvenez-vous quel
était votre sentiment par rapport à la vie quand vous étiez
jeune ?
J'étais pauvre, je ne pensais pas à
ma vie, les gens qui pensent à leur vie ont des buts, les poursuivent.
Très peu était attendu de moi, notamment dans ma famille,
alors je n'attendais rien de moi-même. Je vivais jour après
jour, c'est tout. La vie n'était que du hasard (Life was a chance).
Je vivais dans un environnement hostile avec la mort, la drogue, les adolescentes
enceintes. J'étais sur la voie de la prison et je ne le voyais
pas.
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Vous êtes surpris quand ça arrive.
Vraiment ?
Oui Il faut regarder en arrière pour comprendre qu'en fait, on
se dirigeait vers ça presque depuis le début. La plupart
des jeunes ne le voient pas, leurs parents oui, ils vivent dans une peur
permanente mais ils ne savent pas quoi faire, ils se contentent de détourner
leur regard (turn their face).
C'est ce qui vous est
arrivé ?
Oui.
Vous souvenez-vous comment vous en êtes arrivé au meurtre
?
J'avais 19 ans. J'avais souvent eu des problèmes
avec la police, vous savez je suis un Noir américain, je les ai
toujours perçus comme des ennemis de ma communauté ; dans
mon esprit ils n'étaient qu'un gang comme les autres. Tous mes
amis vivaient la même vie de rue que moi. Ils étaient voleurs,
dealers, petits revendeurs de trafic. Très vite vous vous rendez
compte que vous devez vous faire respecter pour survivre, devenir un voyou,
porter des armes, écouter les histoires de succès des autres
voyous.
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Il suffit d'avoir une arme, les gens ont peur, vous donnent ce que vous
demandez. J'étais surpris, tous ceux qui me racontaient ce qu'ils
avaient volé grâce à une arme, aucun n'avait jamais
été blessé ni tué, ça semblait si facile,
il suffit d'avoir le courage, sortir et faire son coup. Mais pour moi,
la première fois que je suis sorti, tout a mal tourné.
Que s'est-il passé
?
C'était une petite boutique. Quand il nous a vus, le propriétaire
a paniqué, il a sorti son arme. J'étais avec une fille,
un garçon gardait la voiture dehors.
Vous avez tiré
?
Oui.
Vous vous en souvenez
?
Oh oui ! Bien sûr. Parce que j'en ai fait de terribles rêves.
Je ne pensais jamais que ça arriverait, j'avais pris la vie d'un
homme. Je ne peux pas expliquer pourquoi je n'avais même pas envisagé
cette possibilité avant de faire le coup, je pensais que tout se
passerait bien. Mais c'est arrivé.
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Maintenant je dois vivre avec. J'ai essayé d'oublier mais il y
a les rêves, les cauchemars qui rendent impossible d'oublier ce
moment. Je pense que c'est une façon pour la réalité
de s'imposer (And I guess reality has this imposing way). Tout
de suite après, je suis revenu à la maison. Je ne savais
pas si le type était mort. Quand la nouvelle est arrivée,
j'étais assis, j'ai demandé à un ami de me dire ce
qui s'était passé, je voulais savoir et en même temps
je ne voulais pas. Il m'a dit exactement ce qui venait de se passer, que
le type était mort. Je suis allé dans une autre pièce
et je suis devenu fou. J'ai essayé d'oublier ça, j'ai bu,
j'ai fumé..
Quand les policiers vous
ont arrêté, plus tard, avez-vous réalisé les
conséquences de ce meurtre pour votre avenir ?
Non. L'ignorance est une chose terrible. Même ici, dans le
couloir de la mort, certains ne sont pas conscients de leur situation,
ne croient pas qu'ils seront exécutés. Quand j'ai été
arrêté, je savais que j'avais des ennuis mais j'étais
incapable d'imaginer leurs conséquences, ni ce qui m'attendait
: la condamnation à mort.
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Je suis surprise. Vous
parlez comme un homme qui sait beaucoup de choses, qui sait ce qu'est
la vie...
Je ne suis plus un ignorant. Je veux savoir (I want to know). Quand
je suis arrivé ici, j'étais illétré, incapable
de lire. J'ai arrêté l'école à neuf ans. C'est
ici que j'ai décidé d'apprendre. Et j'ai appris. Alors j'ai
lu des livres qui pouvaient m'aider, notamment à me comprendre.
Je suis comme vous. Je veux comprendre. J'ai même lu des livres
de psychologie pour me comprendre. Non pas forcément connaître
les autres mais me connaître moi, je voulais me connaître.
Je continue. J'ai trouvé le courage de m'asseoir, de rester tranquille,
et de me regarder.
Qu'est ce qui vous a
aidé à le faire ?
C'est parce que je ne suis pas différent de
l'enfant que j'étais, des autres prisonniers, des autres Noirs
dans le monde. Il y a une expérience commune. J'ai compris ça,
que j'appartenais à quelque chose. Ça m'a aidé.
Est-ce que quelqu'un
vous a soutenu quand vous êtes arrivé ici ?
Non, ici personne ne vous aide, vous devez vous
débrouiller seul.
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Est-ce que la vie est
aussi violente ici qu'elle l'était dehors ?
Non mais elle est plus morbide, mortifère. Dehors, bien sûr,
vous pouvez être tué par une balle, écrasé
par une voiture mais vous pouvez aussi rentrer chez vous, vous reposer.
Pas ici. En plus, ici, il y a un processus psychologique, un traitement
pour vous reconditionner. Chaque jour il faut être sur ses gardes,
vous répéter que vous êtes un être humain. Et
le jour où vous arrêtez de vous le dire, vous êtes
mort, avant même d'être physiquement exécuté.
... Comment faire quand chaque jour je vois autour
de moi des hommes être écrasés, pleurer des larmes
sèches ?
Comment faites-vous
pour désirer grandir encore malgré ce risque de mort sur
votre tête ? Vous pourriez abandonner..
Non, parce que ma propre histoire est inclue dans
l'histoire d'une race. La raison pour laquelle je survivrai est que
j'ai découvert l'histoire d'esclaves déterminés
à vivre et que moi aussi je suis déterminé à
vivre désormais.
Et les Blancs enfermés
ici, essaie-t-on aussi de les déshumaniser ?
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Oui, mais d'une autre façon. Ce qui nous réunit ici est
souvent la pauvreté de départ, des raisons sociales. Mais
c'est encore différent d'être pauvre et noir. Une race pauvre
et un homme pauvre sont deux notions différentes.
Quelles sont les choses
les plus importantes que vous ayez apprises ici ?
Je suis ici depuis vingt ans. Il y a tant de choses
que j'aie apprises. Je sais qu'il y a des gens qui ne peuvent supporter
ce que nous vivons ici, ils ne peuvent tout simplement pas. Un juge et
un jury qui représentent la société nous ont dit
que nous n'étions personne, que nous sommes des animaux, que nous
ne méritons pas de
vivre, d'être aimés. Mais quand je vous
vois en face de moi, que vous êtes concernée parce que
je suis, ce que je vis et que c'est une façon de me dire "je
veux que vous viviez", alors je suis humain, cela confirme ce que
je dois me répéter tous les jours. Je suis un être
humain.
Voulez-vous dire que
vous avez plus appris ici que dehors ?
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Dehors, je ne me posais pas la question de l'humanité. Appartenir
à une communauté pauvre est simplement une question de survie
dans un monde en noir et blanc, simplement partagé entre voyous
et victimes.
Vous étiez un
enfant noir, pauvre, illettré et j'ai devant moi un homme accompli.
Que s'est-il passé ?
Je n'ai pas voyagé, je n'ai pas vu le monde,
je vis dans un environnement fou, mais tant que c'est tout ce que je connais,
ça va. Tout a commencé en lisant, notamment d'autres confessions
; j'ai pris conscience de moi, de mon expérience. Je vis dans la
communauté noire ; ma famille, mes amis le sont. Il n'y avait pas
de blancs dans mon environnement ou seulement des gens capables de nous
virer de la maison, de nous mettre en prison. Ma conception des blancs
était mauvaise, on me l'a dit, je l'ai vu dans la police. Mais
j'ai rencontré des blancs différents. Dominique Malon par
exemple (la Française qui m'a guidée jusqu'à Harvey),
la rencontre avec elle a changé quelque chose en moi, elle a modifié
ma perception.
Tout ce que nous voulons, ici, c'est être défini,
être quelqu'un. Le
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système essaie de nous définir et nous essayons de trouver
notre propre définition de nous-mêmes.
Est-ce qu'il vous arrive
encore d'être déprimé ?
Oui. Je suis un homme. Parfois quand je suis angoissé, je prends
mon stylo et j'écris, j'écris, j'écris. Mais je ne
les laisse pas me mettre une pression telle que je finisse par exploser.
En prison nous sommes frustrés sexuellement, en même temps
nous sommes totalement privés de contact physique affectif avec
la famille, les amis.
De plus, d'une certaine manière nous sommes
un peu infantiles et infantilisés parce que notre développement n'a pu se faire vraiment
comme si nous avions continué à grandir normalement dehors.
Avez-vous déjà
demandé une aide psychologique ici ?
Ils n'en donnent pas, sauf dans les cas extrêmes
mais à ce moment-là, ils se contentent de fournir des
médicaments. Ici c'est un système de punition, pas de
réhabilitation. On ne vous aide pas à prendre conscience
de ce que
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vous avez fait, à comprendre le processus des décisions
que l'on prend sur sa propre vie. Le seul discours c'est : vous avez fait
quelque chose de mal, on vous punit. Mais quand vous avez enfin conscience
de ce que vous faites, pourquoi faire quelque chose de mal ? Vous savez
que c'est à vous que vous allez en faire.
Vous aimez la vie ?
Plus que ça encore ( I don't like it, I love
it). C'est la capacité d'avancer et de poursuivre ses buts
et ses rêves. Ici bien sûr c'est aussi la vie mais est-ce
vraiment une existence ? Je ne peux pas dire vraiment que je vis.
Qu'avez-vous ressenti
pendant votre procès ?
J'ai réalisé que j'avais fait quelque
chose de terrible, le pire qu'on puisse faire. Ça a pris une
fraction de seconde et elle a défini 19 ans de ma vie.
Saint-Ouen, le 23 juillet 1999. Je n'ai jamais
cherché à savoir si Harvey était encore en vie.
Je n'ai jamais eu ce courage. Après notre rencontre, je lui ai
envoyé une lettre, à laquelle il n'a pas répondu.
Je sais que tous ses recours juridiques sont épuisés.
Sa vie ne dépend donc plus
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que d'une décision
du gouverneur du Texas, le fils de Georges Bush, virulent partisan de
la peine de mort.
P.S. Harvey Earvin est vivant. (nldr, le 25 novembre 1999)
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