Inventaire/Invention :
Comment avez-vous découvert ce livre, The New Beats, de
Squiz Fernando ?
Arnaud Reveillon : C'était dans un fanzine
hip hop spécialisé, à peine un entrefilet, j'ai lu
ce papier et quand je me suis rendu à Londres, peu de temps après,
j'ai fait l'acquisition du livre. J'ai commencé à le parcourir
et je l'ai trouvé vraiment intéressant. Quelques années
plus tard, j'ai rencontré Alexandre Laumonier qui avait conçu
la revue Nomads Land. On était en phase sur la revue et
on a commencé à parler de musique noire. Alexandre a aimé
le livre et on a décidé de se lancer dans sa traduction.
C'est l'un des premiers livres à sortir aux éditions Kargo.
I/I : C'est donc ta première
traduction de livre ?
A.R. : Oui, avant j'avais traduit essentiellement
des textes courts sur Miles Davis ou bien de réflexion socio-politique
sur le courant musical appelé jungle, en fait pas mal de
textes pour la revue Nomads Land.
I/I : Quel a été
ton parcours ?
A.R. : Au niveau musical, je viens plutôt
de la scène qui a donné les prémisses de la musique
électronique. Electro des années 80, indus,
c'est à cette époque que j'ai découvert les breakbeats.
Je suis arrivé au hip hop par le biais de la musique électronique.
A l'époque ces musiques étaient encore marginales, le hip
hop et la techno n'avaient pas l'ampleur qu'ils ont aujourd'hui. J'ai
acquis une culture rock, j'ai rencontré des jazzeux et de fil en
aiguille j'ai abordé de nouvelles dimensions musicales.
I /I : Dans votre travail
y a-t-il la musique et une réflexion sur la musique ?
A.R. : C'était le postulat de départ.
Quand tu ne fais que parler de la musique, ce n'est pas intéressant,
autant acheter un disque. Il faut aller plus loin que la musique, donner
des pistes d'interprétation au lecteur. Il s'agit plutôt
de remettre la musique en connexion avec le reste de la création
artistique et avec la société dans laquelle on vit. Comment
la société influence la musique et comment la musique a
son tour influence la société.
I/I : Vous avez aussi
évité l'écueil de l'ouvrage de sociologie musicale
universitaire et soporifique.
A.R. : La musique procure du plaisir, et il
faut trouver une ligne médiane entre la rigueur analytique et le
plaisir.
I/I : Comment conçois
tu l'arbre généalogique de la musique ?
A.R. : Déjà cette image me plaît
beaucoup, il y a énormément de ramifications. Par exemple,
on croit que la funk a donné d'un côté le hip
hop et de l'autre la house, et on se rend compte aujourd'hui qu'avec toutes
ses évolutions la house a donné naissance à la jungle
en Angleterre, et puis quand tu analyses la jungle tu remarques les traces
du hip hop. Quand deux courants musicaux donnent naissance à quatre
voire à cinq styles nouveaux, tu constates que tout cela est un
enchevêtrement profond.
I/I : Comme ces producteurs
de hip hop qui utilisent des samples de musique classique? (échantillons
d'un morceau déjà existant et qui servira a l'élaboration
d'un nouveau titre, Nda)
A.R. : Ils font le grand écart (rires).
C'est des mecs qui ont tout compris au hip hop. Ils ne prétendent
pas que le hip hop soit une voie à sens unique. Et puis ce courant
était multiple à sa source, et il se doit de l'être
encore.
I/I : Quelle fut le processus
de traduction ?
A.R. : Ça commence déjà
par une lecture approfondie du livre. S'en imprégner, voir ou cela
te mène, et puis dégrossir le travail, dégager une
trame. The New Beats est écrit dans un style journalistique
mais le propos n'est pas neutre. Il a fallu concilier ces deux aspects.
Etablir des correspondances entre les schémas linguistiques et
culturels des deux langues en présence, surtout une langue anglo-saxonne
et une langue latine.. Après on affine, on élague, on garde
le manuscrit original encore sous les yeux, et enfin on ne le consulte
plus. En tout cas c'est comme ça que je travaille. Il faut pratiquement
donner l'impression que le livre a été écrit en français.
I/I : Tu as du retranscrire
le vernaculaire noir américain en français ? Exercice périlleux,
non ?
A.R. : Tout à fait, il faut se documenter.
Je connais la culture hip-hop mais pour comprendre toutes les expressions,
il faut être né là-dedans. Toutes les semaines, tu
as des nouveaux mots qui apparaissent. Un brillant écrivain américain
maîtrisant parfaitement la langue anglaise ne comprendrait pas la
moitié des paroles d'un texte de rap. Les champs lexicaux sont
complètements différents, alors il faut perpétuellement
chercher des informations, appeler un tel ou un tel pour savoir s'ils
connaissent certains mots, recouper ses sources.
I/I : Certains mots ont
été de véritables casse-tête pour toi ?
A.R. : Certains mots font référence
à des séries télévisées qui n'ont pas
toujours été adaptées en France, et dont les titres
sont des noms communs aux Etats-Unis. Par exemple la série Hawai
Five O (cinq zéro), eh bien c'est le titre original de Hawaï
Police d'Etat (série largement diffusée en France au milieu
des années quatre-vingt, nda), et maintenant ce terme five O désigne
un flic, un inspecteur, spécialement dans les textes de rap. Tout
est codé, un gars du Bronx ne comprendra pas le slang (
argot)
d'un mec de la côte ouest. Dans le hip hop il y a un côté " je parle aux miens " qui est très présent. I/I : Aux États-Unis
les institutions considèrent le broken english (l'anglais
noir parlé dans le ghetto) comme un appauvrissement de la langue.
Comment tu analyses cela ?
A.R. : il est effectivement dommage que tout
le monde ne puisse pas parler un anglais correct mais ce n'est pas uniquement
un appauvrissement, c'est simplement la résurgence d'une réalité
sociale. Au départ l'anglais n'était pas la langue des esclaves,
c'est la langue des immigrés qui sont arrivés au 19è
siècle, et les personnes fondatrice des États-Unis ne parlaient
pas correctement l'anglais. Tu sais ça s'est joué à
un millimètre pour que l'anglais soit la langue dominante, ça
aurait pu être l'espagnol. Dans certains quartiers, vaut mieux savoir
parler espagnol pour se faire comprendre. Le broken english fait office
de trace, de mémoire...
I/I : S.Fernando, l'auteur
de The new beats, écrit aussi pour le magazine The
Source, sous titré
the magasine of culture hip hop and politics. En France, on verrait
mal un magazine musical utiliser le terme politique dans son intitulé.
A.R. : Le terme politique est utilisé
ici dans le sens grec du terme, l'art d'énoncer des idées
qui sont bonnes pour la société. Source émet
des idées afin d'enrichir le débat politique, ramener les
idées dans la cité. En France on est peut-être désespéré
par la politique (rires). La politique en France, elle est incarnée
par des gens auxquels on n'a pas trop envie de s'identifier.
I/I : Qui est Fernando,
au juste ?
A.R. : C'est un journaliste. Il a étudié
à Harvard et il a travaillé dans pas mal de canards puis
il s'est progressivement spécialisé dans le hip hop. Il
a écrit pour Source et maintenant il se consacre à
son label World Sound, où le hip hop sonne différemment.
Il essaie de frotter le hip hop à des musiques électroniques,
prenant des samples un peu partout, avec des ambiances dark. Le
label ne vend pas des millions de disques comme
Def Jam (gros label new-yorkais qui signa Public Enemy entre autres, nda). Mais la cohérence éditoriale est réelle. Il a mis un an et demi à écrire ce livre, c'est un planning monstrueux quant on sait qu'il a rencontré EPMD, Public Enemy, Rakim et tous les vieux DJ's comme Kool Herc. Il les a tous rencontrés, même des artistes hors circuit qui n'ont plus d'intérêt promotionnel. Le passage sur les sources du hip hop est important car il remet les pendules à l'heure. Combien de rappeurs aujourd'hui pratiquent le hip hop sans réelle connaissance des débuts ! Par exemple Africa Bambaata a été l'un des premiers à recadrer la notion de gang, il a amené des jeunes de gangs différents à se rencontrer et à parler, cela a contribué à véhiculer le contenu de la culture hip hop sans toutes ces frontières à la con. I/I : L'analyse de Fernando
du gangsta rap (un courant du hip hop basé sur des expériences
criminelles ayant pour toile de fond la rue) est assez pertinente
A.R. : En fait par rapport aux phénomènes
de gang, il y a toujours eu chez les Noirs
américains cette volonté de se regrouper en microcosme, il suffit de penser aux Black Panthers qui a peut-être été un des premier gangs noirs, dont les membres protégeaient les jeunes Noirs des agressions policières. Aujourd'hui la réalité sociale se durcit et le gang protège son territoire et contrôle le trafic de dope, simplement pour subsister. I/I : Ce qui est frappant
dans cette partie sur le gangsta rap, c'est la résurgence de vieux
mythes africains.
A.R. : Tout à fait, cette tradition africaine
sur le sol américain avait été entretenue et enrichie
par les esclaves. Tu as des personnages comme Frère Lapin ou Singe
Vanneur. Singe Vanneur est celui qui chambre, l'insolent qui lance une
plaisanterie acerbe toutes les deux rimes, le mec qui se moque de tout
le monde.
I/I : Cela a un lien direct
avec la tradition des dirty dozen («
sales alexandrins
»,
ce sont des compétitions d'insulte ou le vainqueur est celui dont
la rime est la plus féroce, beaucoup pratiqué dans les ghettos
dans les 60's, nda) ?
A.R. : Oui, le singe vanneur est la figure mythologique qui est à l'origine des dirty dozen, toutes ces joutes verbales, mais c'est aussi plus que des joutes verbales, ce sont des rites initiatiques pour endurcir les hommes, les habituer à l'insulte pour les préparer aux difficultés du monde extérieur. C'est un jeu qui a une utilité sociale. I/I : L'affaire Slick
Rick ( rappeur anglais venu s'installer dans le Bronx et qui a purgé
une peine de 6 ans de prison à New York) est assez symptomatique
du climat social dans le ghetto. Il flingue son cousin parce que son cousin
l'a menacé. Ça rappelle cette phase de Mobb Deep : «
I blast you before you blast me that's my philosophy
»
( «
Je te bute avant que tu me butes voilà ma
philosophie
».)
C'est assez pathétique ?
A.R. : Ça renvoie à la mythique
afro-américaine de la fondation des Etats-Unis au 19éme
siècle, l'époque des cow-boys, la figure de Stagger Lee,
le Noir qui est obligé de tuer un frère pour pouvoir s'en
sortir, exprimer sa liberté. En fait dans la culture hip hop, il
y a une réelle interpénétration de la réalité
et du mythe et cela en permanence,
c'est ce qui fait l'intérêt de cette culture. I/I : Il y a aussi ces
légendes urbaines ? Les histoires criminelles de Kool G. Rap,
par exemple ?
A.R. : La légende se construit petit à petit : tel
gang fait ceci, tel gang fait cela. Nous on appellerait ça le téléphone
arabe (rires), et d'ailleurs je ne sais même pas pourquoi on appelle
ça comme ça ! Il y a une communication directe au sein de
la culture hip hop qui fait que les mots se répandent, c'est une
source d'information que l'on considère plus valable que le journalisme
de la TV, on écoute plus son pote qui fait partie d'un gang et
qui rapporte des propos, bien entendu avec quatre personnes interposées
entre temps ! C'est du journalisme de rue. Peu importe qui a pressé
la détente, l'important pour les rappeurs c'est d'être en
contact direct ou indirect avec la scène du crime, connaître
au moins le pote du pote d'un pote qui l'a fait pour que le rappeur puisse
le dire.
I/I : La femme d'Al
Gore a inventé les fameuses étiquettes «
parental advisory
explicit lyrics » (« avis parental souhaité - textes explicites ») qui tamponnent les disques de rap et de l'autre côté des films violents comme Terminator font des millions d'entrées et tout le monde s'en félicite. Deux poids deux mesures ? A.R. : Il y a un jugement à deux vitesses
sur la violence en fonction du lieu d'où elle provient. Ice Cube
mettait le doigt là-dessus, sur le fait que la culture blanche,
pour schématiser, peut se permettre des écarts par rapport
à la violence, dire et montrer certaines choses qu'on n'accepte
pas des Noirs. Tu as des films très bien acceptés aux Etats-Unis
où l'on voit 42 personnes se faire trucider en live. Le contenu
de certaines paroles de rap n'est pas plus outrageant que le contenu de
certains films produits par une major américaine, seul le médium
est différent, cinéma ou musique.
I/I : Je ne pense pas
que la tuerie de Littleton, Colorado, ait un rapport avec le gangsta rap.
A.R. : Moi non plus.
I/I : Comment la musique
s'inscrit-elle dans un imaginaire urbain ?
A.R. : On retombe sur cette question : est-ce
l'art qui imite la réalité ou la réalité
qui imite l'art ? C'est un vaste débat. Quand on vit dans un
environnement urbain, on s'en inspire comme le Bomb Squad (unité
de producteurs, nda) avec Public Enemy, qui se nourrissent du son des
médias (TV, radio) parce qu'on est dans une société
d'information.
I/I : C'est comme le sampling.
Certains le conspuent mais il était déjà utilisé
par des écrivains comme William Burroughs ou des plasticiens issus
du pop art
A.R. : Warhol a samplé la boite Campbell
Soup comme on peut sampler deux mesures de Tchaïkovski pour les
intégrer dans un beat de hip hop, c'est la même démarche,
sauf que c'est mieux accepté quand c'est Warhol qui le fait.
I/I : Tu penses qu'on
va aller vers encore plus de sampling ?
A.R. : Difficile à dire, les samples
doivent maintenant être clearer, c'est-à-dire déclarés,
la législation se fait de plus en plus rigide, il y a beaucoup
d'argent en jeu. On
peut utiliser le sample tel quel ou bien le remaquiller totalement, c'est devenu beaucoup plus de l'ordre de la recréation que de la simple citation. I/I : Le bouquin est très minutieux presque un boulot d'entomologiste
quant à la profusion des détails et en même temps
bourré d'anecdotes croustillantes, comme celle où Fernando,
le journaliste, se retrouve en quartier blood (couleur officielle : rouge)
et qui demande la permission d'enfiler sa veste bleue parce qu'il pleut
!
A.R. : Il a pas envie de se choper une balle
(rires). Ça fait partie de la légende du hip hop, les tournées,
les nuits à l'hôtel, c'est très documenté !
I/I : Tu as une totale
liberté de manuvre dans la traduction du livre ?
A.R. : Totalement, et je tiens à préciser
qu'on était deux à le traduire, je l'ai traduit avec Jean-Philippe
Henquel. Jean-Philippe est un très bon traducteur mais il est un
peu plus éloigné du hip hop que moi, mais c'est bien car
il porte un regard extérieur sur la chose, il peut faire une note
pour rendre un passage plus compréhensible pour tout le monde.
On était complémentaire.
I/I : Le travail d'équilibre entre
la spécialisation et la vulgarisation s'est opéré
comment ?
A.R. : S. Fernando a déjà beaucoup dégrossi le
travail. Les passages d'analyse ne sont pas réservés aux
universitaires et les passages plus orientés rue peuvent
être compris par tout le monde grâce aux notes explicatives,
les analyses sont profondes et le style est percutant, il a écrit
ça comme un MC (un maître de cérémonie rappeur,
nda) aurait écrit un texte de rap. Les phrases sont brèves,
sans trop de digressions.
I/I : Le
prochain bouquin sur lequel tu travailles s'appelle Ocean of sound
?
A.R. : C'est un ouvrage sur les musiques ambiantes
au 20ème siècle, les musiques qui se nourrissent de l'environnement,
c'est un bouquin anglais, très transversal. Le point de départ,
c'est Debussy qui s'inspire des musiques balinaises et javanaises après
les avoir les avoir découvertes à l'Exposition Universelle
du début du siècle.
L'auteur, David Toop, considère cela comme le point de départ du 20ème siècle musical et partant de là il explore les musiques nourries de l'environnement comme
l'ambiant techno, le dub qui ont changé notre imaginaire sonore, le jazz et plus particulièrement des artistes marginaux comme Sun Ra, les musiques ethniques ou traditionnelles, c'est une promenade à travers les méandres de la musique du 20ème siècle, tu as des correspondances entre des genres musicaux qu'on ne penserait jamais faire, on ne se doute pas par exemple que Charlie Parker a beaucoup influencé Edgar Varèse. Il y a aussi des analogies plus évidentes comme la résurgence de rites ancestraux (asiatiques ou africains) dans les rave parties de la musique techno The New Beats : culture, musique et attitudes du hip-hop, de
S.H. Fernando Jr
408 pages, 59 francs
ED Kargo tél. : 0143 36 67 17
site internet : http://www.pays-nomade.com/kargo
Ocean of sound de David Toop sort le 25 octobre
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