un jeune de banlieue. Des bancs de la cité aux confortables
fauteuils des salons littéraires, le pas a été
lentement et péniblement franchi. Rachid n'a pas vraiment fait
Normale Sup. plutôt " une classe CPPN, répond
l'intéressé, t'as pas pu faire une sixième,
ton parcours scolaire est trop dégradé pour que tu puisses
accéder à quoi que ce soit, c'est la voie de garage, ça
te brise la tête." Rachid et moi, on s'est rencontrés
à Radio-France. On faisait une émission sur la culture
hip hop. J'ai apprécié son indépendance d'esprit
ainsi que son esprit critique affûté. Je marche avec lui
dans le tourbillon urbain de Paname. Discutant hip hop et politique,
boxe et cinéma. Rachid exhibe une triple casquette : boxeur,
auteur et acteur. Son roman, Boumkur, est devenu rapidement
un best-seller avec plus de 90 000 exemplaires vendus. Les médias
se sont rué sur ce phénomène de banlieue qui vend
plus que les prix Goncourt. Des effets de la médiatisation sur
Rachid : " Elle a pas vraiment nui à ma crédibilité,
mon image authentique, ça a propulsé mon livre, certes,
mais j'ai pas fait la pute. J'ai permis qu'on se serve de mon image.
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Boumkur est le premier livre d'un mec de banlieue, avec toutes
ses blessures. Quand je me regarde dans une glace, j'ai pas l'impression
d'avoir perdu quelque chose. " Rachid était-il exhibé
dans ces émissions de T.V. comme on montre un singe savant à
une assemblée chicos ? " L'émission Bouillon
de culture a propulsé mon livre, surtout avec mon numéro
de cirque ! Je revenais de la boxe, j'étais bien excité,
j'ai fait mon intéressant, mon show, j'ai pas essayé de
faire passer un message de révolte et de haine, j'ai pas juré
la vie de ma mère sur le plateau. On s'attend à ce que
je joue un rôle. Il se trouve simplement que ma façon de
m'exprimer correspond aux critères télévisuels.
Mon phrasé s'adapte au tube cathodique. " Nous abordons
le chapitre crucial de la manipulation cathodique, Rachid connaît
le système, la télévision qui, par exemple, ne
fait voir de NTM que les aspects les plus controversés. "
Ma force est de rester naturel, il faut jouer avec la T.V. Tu peux
ainsi enrayer le circuit. Trop d'artistes ont été victime
de la supercherie cathodique. Ils font tellement de contorsions pour
apparaître beau,
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appliqué et intelligent que c'en est grotesque. Les journalistes
T.V. peuvent te sodomiser avec une seule question. Un jour, dans le
Gai Savoir sur Paris Première, ils cherchaient à me déstabiliser
en me cuisinant sur mon entourage. J'ai réagi avec souplesse,
avec deux trois jeux de mot
"
Rachid est un écrivain de rue, la rue l'inspire et il expire
la rue. Ses potes sont rarement de hauts dignitaires. Il se considère
comme un galérien qui a écrit un livre. " Et ça,
les gens ne l'admettent pas. On faisait hurler les micros, maintenant
on fait transpirer les stylos. " Que cela plaise ou non, Rachid
est un écrivain. " Au même titre qu'Aragon ou Molière
" précise-t-il avec un petit sourire en coin. " La
littérature, elle est française et nous on est considérés
comme des mecs énervés. Nos blessures deviennent des best-seller
de la rue, du quartier, du RER. "
Salle de boxe, des larmes, du sang et de la sueur. Certains boxent avec
leur ombre ( la technique dite du shadowboxing), d'autres optent
pour le corps à corps. Je resserre les gants d'un pugiliste.
Rachid, à l'instar de Mohammed Ali, est un
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boxeur-poète. Il en possède la verve et l'insolence.
Comme Ali qui boxait les ouragans et les cyclones, Rachid a sorti la
tête de l'eau. " J'étais fier de rencontrer les
gens que j'ai rencontrés mais après, je reprenais mon
RER. Je traînais pas à l'Académie Française,
je traînais pas avec les prix Goncourt. Je tape pas sur l'épaule
de Claude Cherki, le patron du Seuil. " On a beau vendre 90
000 exemplaires, on reste quand même suspect. " J'ai été
invité à une émission récemment, j'ai ramené
un pote qui s'appelle comme toi, Karim. On débarque et j'ai vu
le regard de mes attachés de presse sur Karim et sur moi. Ils
nous traitaient comme des pique-assiettes. Leur comportement m'a blessé.
Je suis en froid avec la presse, je sais pas si j'écrirais un
autre bouquin au Seuil ou un autre bouquin tout court. " Rachid
a dû retravailler des passages de son bouquin jugés trop
hardcore. " Les détenus se sodomisaient mutuellement.
Et les matons faisaient de même. Ça a été
retiré ainsi que des regards durs et crus sur la France. Avec
le recul, ces coupes ont été un bon choix." Et
pourquoi ? " Les
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attaques sur la France auraient pu sembler gratuites. J'étais
barbare et cru. " Rachid a t-il été domestiqué
par cette plongée dans le microcosme littéraire ? "
Qu'est-ce que ça aurait pu changer ? Je ne suis pas une baltringue
(un blaireau, nda), je n'ai pas fait de coup de bluff. Le système
ne retourne que les trompettes. Et puis si j'avais voulu devenir super-médiatique,
je serais devenu rappeur de Variet'. Putain, je me fais toujours recaler
en boîte de nuit, je me tape toujours des contrôles d'identité
au faciès ! " Rachid a-t-il couru le risque d'être
exhibé comme une curiosité exotique, vu des salons lambrissés
du 7ème arrondissement. " Je peux pas dire que j'ai pas
été montré comme une curiosité. Mais en
fait, ce sont eux qui s'exhibent. Ils faisaient le parallèle
entre l'actualité de Boumkur et celle de la banlieue,
le gros raccourci facile. J'ai assez de recul pour pouvoir m'exprimer
sur la banlieue et la politique. Je ne suis pas un animal savant. "
Les journalistes n'invitent pas Rachid pour s'exprimer sur son livre
mais pour parler de la banlieue. Le bouquin semble passer à l'arrière-plan.
Ecrivain ou écrivain de
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banlieue ? Question-crochet qui travaille Rachid au corps. " Ça
dépend du degré d'ouverture du journaliste en face de
moi. Je ne renie pas mes origines banlieusardes. Mais je ne venais pas
avec un album de rap ou un match de basket. Je me suis fait à
partir de mon imagination. Je dois le succès à mon stylo
et à moi-même. Ça m'ennuie de devoir toujours me
justifier : la banlieue, la cité. Cyril et Stéphane, en
interview, ils viennent sur un terrain conquis, moi faut que je bataille."
Rachid et le monde littéraire. " C'est un univers froid
dans lequel les gens se parlent sans s'écouter. Des mecs comme
moi donnent l'impression de déranger. Les poignées de
main sont inexistantes. Les anciens gardent le monopole. J'ai pas envie
de faire des courbettes, c'est pas parce que t'es directeur d'édition
que tu vas avoir mon respect. Je place tout le monde à la même
hauteur. " Certaines maisons d'éditions déploient
le tapis rouge, il suffit de vendre à grande échelle.
" Tu es le bienvenu, si tu ramènes pas tes chiens et
tes potes, parce que là on te
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regarde comme un animal. On me juge, on me demande d'enlever mon
blouson au Procope. Jean d'Ormesson, on lui demande pas ça, on
va pas l'interrompre, d'Ormesson, quand il parle avec ses amis. Les
gens de la presse, quand ils ont vu mon pote, c'était moi qu'ils
voyaient, hier encore parfaitement inconnu. " Rachid revêt
sa tenue d'entraînement. Exécute des mouvements tout en
aspérités. Glisse dans les anfractuosités de la
pensée. " Ils croyaient qu'ils pourraient bander sur
le fantasme de me rendre lisse avec le succès. Ils pourront jamais
me contrôler." Voilà pour l'industrie du livre.
Rachid était ce qu'on pourrait appeler un dossier classé.
Fils d'immigré, banlieusard et sans diplôme si ce n'est
une maîtrise d'argot suburbain, l'avenir de Rachid ne présageait
rien de très excitant. Une recrue de plus pour grossir les rangs
de l'armée des bancs, les réserves industrielles de cage
d'escalier et autres Rmistes hétistes ( littéralement
: qui tient les murs.) " Un bon prolétaire, me faire
casser les couilles comme mon père à l'usine. "
Sur le ring, comme dans la vie, il pleut des coups durs, pour paraphraser
Chester Himes.
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Je ne suis pas le mec le plus stoïque que la terre ait
jamais vu. Si demain on essaie de m'enfoncer, mon insolence rejaillira.
Je suis un mec de rue confronté à la rue. Si demain on me
fait passer pour un bouffon, la rue me le fera ressentir. J'irai habiter
où ? " Rachid file la métaphore pugilistique, envoie
le poétiquement correct dans les cordes, truffe le langage d'hématomes.
Quand on lui parle, à propos de Boumkur, de phénomène
de mode et de récupération, Rachid répond : "
C'est pas une paire de basket. Vaut mieux être récupéré
par les médias que par Bois d'Arcy ( prison de la région
parisienne, nda), je préfère les interviews que le terminal
des keufs. Le livre m'a permis de m'exprimer donc d'exister. "
Rachid prépare un deuxième roman. Qui servira de test car
il n'abordera pas le thème des cités. On verra alors si
l'engouement suscité l'était pour la qualité intrinsèque
du roman ou pour la surenchère fantasmatique autour des banlieues.
"
Ça prendra peut-être cinq ans. Je bosse un bon
cru. Je travaille sur le millésime. " Rachid maintenant
doit aller courir. Authentique et incisif, il prend la vie comme
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elle est, une série de round qu'il faut encaisser et styliser.
Comme Mohammed Ali, il peut se battre contre un alligator et arracher
la poésie à la foudre.
Rachid Djailani est l'auteur du roman Boumkur, éditions
du Seuil.
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