achid Djailani, un jeune de banlieue comme vous en croisez à tous les coins de rue des villes intérieures de banlieue. Tête cramée et fringues hip hop, ce jeune lascar, vous l'auriez fourré dans la catégorie des rappeurs, au mieux, et au pire des racailles. Ceux qui ne parlent pas un français correct, c'est à peine s'ils savent lire vous pensez. Pourtant Rachid a pondu un roman qui est venu percuter les œuvres de Marguerite Yourcenar dans les rayons des librairies. Un des premiers romans écrits par ce que les médias appellent communément
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un jeune de banlieue. Des bancs de la cité aux confortables fauteuils des salons littéraires, le pas a été lentement et péniblement franchi. Rachid n'a pas vraiment fait Normale Sup. plutôt " une classe CPPN, répond l'intéressé, t'as pas pu faire une sixième, ton parcours scolaire est trop dégradé pour que tu puisses accéder à quoi que ce soit, c'est la voie de garage, ça te brise la tête." Rachid et moi, on s'est rencontrés à Radio-France. On faisait une émission sur la culture hip hop. J'ai apprécié son indépendance d'esprit ainsi que son esprit critique affûté. Je marche avec lui dans le tourbillon urbain de Paname. Discutant hip hop et politique, boxe et cinéma. Rachid exhibe une triple casquette : boxeur, auteur et acteur. Son roman, Boumkœur, est devenu rapidement un best-seller avec plus de 90 000 exemplaires vendus. Les médias se sont rué sur ce phénomène de banlieue qui vend plus que les prix Goncourt. Des effets de la médiatisation sur Rachid : " Elle a pas vraiment nui à ma crédibilité, mon image authentique, ça a propulsé mon livre, certes, mais j'ai pas fait la pute. J'ai permis qu'on se serve de mon image.
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Boumkœur est le premier livre d'un mec de banlieue, avec toutes ses blessures. Quand je me regarde dans une glace, j'ai pas l'impression d'avoir perdu quelque chose. " Rachid était-il exhibé dans ces émissions de T.V. comme on montre un singe savant à une assemblée chicos ? " L'émission Bouillon de culture a propulsé mon livre, surtout avec mon numéro de cirque ! Je revenais de la boxe, j'étais bien excité, j'ai fait mon intéressant, mon show, j'ai pas essayé de faire passer un message de révolte et de haine, j'ai pas juré la vie de ma mère sur le plateau. On s'attend à ce que je joue un rôle. Il se trouve simplement que ma façon de m'exprimer correspond aux critères télévisuels. Mon phrasé s'adapte au tube cathodique. " Nous abordons le chapitre crucial de la manipulation cathodique, Rachid connaît le système, la télévision qui, par exemple, ne fait voir de NTM que les aspects les plus controversés. " Ma force est de rester naturel, il faut jouer avec la T.V. Tu peux ainsi enrayer le circuit. Trop d'artistes ont été victime de la supercherie cathodique. Ils font tellement de contorsions pour apparaître beau,
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appliqué et intelligent que c'en est grotesque. Les journalistes T.V. peuvent te sodomiser avec une seule question. Un jour, dans le Gai Savoir sur Paris Première, ils cherchaient à me déstabiliser en me cuisinant sur mon entourage. J'ai réagi avec souplesse, avec deux trois jeux de mot…"
Rachid est un écrivain de rue, la rue l'inspire et il expire la rue. Ses potes sont rarement de hauts dignitaires. Il se considère comme un galérien qui a écrit un livre. " Et ça, les gens ne l'admettent pas. On faisait hurler les micros, maintenant on fait transpirer les stylos. " Que cela plaise ou non, Rachid est un écrivain. " Au même titre qu'Aragon ou Molière " précise-t-il avec un petit sourire en coin. " La littérature, elle est française et nous on est considérés comme des mecs énervés. Nos blessures deviennent des best-seller de la rue, du quartier, du RER. "
Salle de boxe, des larmes, du sang et de la sueur. Certains boxent avec leur ombre ( la technique dite du shadowboxing), d'autres optent pour le corps à corps. Je resserre les gants d'un pugiliste. Rachid, à l'instar de Mohammed Ali, est un
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boxeur-poète. Il en possède la verve et l'insolence. Comme Ali qui boxait les ouragans et les cyclones, Rachid a sorti la tête de l'eau. " J'étais fier de rencontrer les gens que j'ai rencontrés mais après, je reprenais mon RER. Je traînais pas à l'Académie Française, je traînais pas avec les prix Goncourt. Je tape pas sur l'épaule de Claude Cherki, le patron du Seuil. " On a beau vendre 90 000 exemplaires, on reste quand même suspect. " J'ai été invité à une émission récemment, j'ai ramené un pote qui s'appelle comme toi, Karim. On débarque et j'ai vu le regard de mes attachés de presse sur Karim et sur moi. Ils nous traitaient comme des pique-assiettes. Leur comportement m'a blessé. Je suis en froid avec la presse, je sais pas si j'écrirais un autre bouquin au Seuil ou un autre bouquin tout court. " Rachid a dû retravailler des passages de son bouquin jugés trop hardcore. " Les détenus se sodomisaient mutuellement. Et les matons faisaient de même. Ça a été retiré ainsi que des regards durs et crus sur la France. Avec le recul, ces coupes ont été un bon choix." Et pourquoi ? " Les
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attaques sur la France auraient pu sembler gratuites. J'étais barbare et cru. " Rachid a t-il été domestiqué par cette plongée dans le microcosme littéraire ? " Qu'est-ce que ça aurait pu changer ? Je ne suis pas une baltringue (un blaireau, nda), je n'ai pas fait de coup de bluff. Le système ne retourne que les trompettes. Et puis si j'avais voulu devenir super-médiatique, je serais devenu rappeur de Variet'. Putain, je me fais toujours recaler en boîte de nuit, je me tape toujours des contrôles d'identité au faciès ! " Rachid a-t-il couru le risque d'être exhibé comme une curiosité exotique, vu des salons lambrissés du 7ème arrondissement. " Je peux pas dire que j'ai pas été montré comme une curiosité. Mais en fait, ce sont eux qui s'exhibent. Ils faisaient le parallèle entre l'actualité de Boumkœur et celle de la banlieue, le gros raccourci facile. J'ai assez de recul pour pouvoir m'exprimer sur la banlieue et la politique. Je ne suis pas un animal savant. " Les journalistes n'invitent pas Rachid pour s'exprimer sur son livre mais pour parler de la banlieue. Le bouquin semble passer à l'arrière-plan. Ecrivain ou écrivain de
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banlieue ? Question-crochet qui travaille Rachid au corps. " Ça dépend du degré d'ouverture du journaliste en face de moi. Je ne renie pas mes origines banlieusardes. Mais je ne venais pas avec un album de rap ou un match de basket. Je me suis fait à partir de mon imagination. Je dois le succès à mon stylo et à moi-même. Ça m'ennuie de devoir toujours me justifier : la banlieue, la cité. Cyril et Stéphane, en interview, ils viennent sur un terrain conquis, moi faut que je bataille."
Rachid et le monde littéraire. " C'est un univers froid dans lequel les gens se parlent sans s'écouter. Des mecs comme moi donnent l'impression de déranger. Les poignées de main sont inexistantes. Les anciens gardent le monopole. J'ai pas envie de faire des courbettes, c'est pas parce que t'es directeur d'édition que tu vas avoir mon respect. Je place tout le monde à la même hauteur. " Certaines maisons d'éditions déploient le tapis rouge, il suffit de vendre à grande échelle. " Tu es le bienvenu, si tu ramènes pas tes chiens et tes potes, parce que là on te
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regarde comme un animal. On me juge, on me demande d'enlever mon blouson au Procope. Jean d'Ormesson, on lui demande pas ça, on va pas l'interrompre, d'Ormesson, quand il parle avec ses amis. Les gens de la presse, quand ils ont vu mon pote, c'était moi qu'ils voyaient, hier encore parfaitement inconnu. " Rachid revêt sa tenue d'entraînement. Exécute des mouvements tout en aspérités. Glisse dans les anfractuosités de la pensée. " Ils croyaient qu'ils pourraient bander sur le fantasme de me rendre lisse avec le succès. Ils pourront jamais me contrôler." Voilà pour l'industrie du livre. Rachid était ce qu'on pourrait appeler un dossier classé. Fils d'immigré, banlieusard et sans diplôme si ce n'est une maîtrise d'argot suburbain, l'avenir de Rachid ne présageait rien de très excitant. Une recrue de plus pour grossir les rangs de l'armée des bancs, les réserves industrielles de cage d'escalier et autres Rmistes hétistes ( littéralement : qui tient les murs.) " Un bon prolétaire, me faire casser les couilles comme mon père à l'usine. " Sur le ring, comme dans la vie, il pleut des coups durs, pour paraphraser Chester Himes.
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" Je ne suis pas le mec le plus stoïque que la terre ait jamais vu. Si demain on essaie de m'enfoncer, mon insolence rejaillira. Je suis un mec de rue confronté à la rue. Si demain on me fait passer pour un bouffon, la rue me le fera ressentir. J'irai habiter où ? " Rachid file la métaphore pugilistique, envoie le poétiquement correct dans les cordes, truffe le langage d'hématomes. Quand on lui parle, à propos de Boumkœur, de phénomène de mode et de récupération, Rachid répond : " C'est pas une paire de basket. Vaut mieux être récupéré par les médias que par Bois d'Arcy ( prison de la région parisienne, nda), je préfère les interviews que le terminal des keufs. Le livre m'a permis de m'exprimer donc d'exister. "
Rachid prépare un deuxième roman. Qui servira de test car il n'abordera pas le thème des cités. On verra alors si l'engouement suscité l'était pour la qualité intrinsèque du roman ou pour la surenchère fantasmatique autour des banlieues. " Ça prendra peut-être cinq ans. Je bosse un bon cru. Je travaille sur le millésime. " Rachid maintenant doit aller courir. Authentique et incisif, il prend la vie comme
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elle est, une série de round qu'il faut encaisser et styliser. Comme Mohammed Ali, il peut se battre contre un alligator et arracher la poésie à la foudre.

 

 

Rachid Djailani est l'auteur du roman Boumkœur, éditions du Seuil.

 

 

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