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«Nos causes nous étouffent. Nous les portons, nous serions prêts à leur sacrifier notre vie, mais elles nous étouffent.» C'est ce que disait Elias Sanbar lors d'une intervention au Centre Pompidou, en décembre 2001. Et il citait son ami le poète Mahmoud Darwich, dont il est le traducteur en français : «Ce n'est pas seulement de l'occupation que nous aspirons à nous libérer, c'est aussi de la Palestine.» La cause palestinienne, aujourd'hui comme hier, c'est peu dire qu'Elias Sanbar la porte, en effet : il la porte au fil de son actualité politique et culturelle, en tant que rédacteur en chef de la Revue d'études palestiniennes, mais aussi en codirigeant des ouvrages collectifs consacrés à des questions cruciales pour toute négociation de paix future : Jérusalem, le droit au retour question qu'il connaît bien : en 1992, il dirigeait la délégation palestinienne aux négociations sur la question des réfugiés palestiniens. Difficile de lui en vouloir si, de temps en temps, il n'en peut plus de se faire dévorer le foie chaque matin, enchaîné à distance à la situation taraudante, douloureuse, qui est celle de son peuple. Quelles que soient les qualités d'historien et d'essayiste d'Elias Sanbar, c'est donc avant tout de littérature qu'il a été question dans cet entretien. Après avoir été longtemps, comme
ses camarades, «assigné au politique», selon
sa propre expression, il a publié en 2001 un court et émouvant
récit autobiographique : Le Bien des absents. Sans linéarité
narrative, en laissant un souvenir en appeler un autre, il y raconte la
fuite de sa famille loin de Haïfa, en 1948, peu après sa naissance,
l'enfance au Liban, les premières années de militantisme
pour la libération de son pays, les souvenirs de ses amis résistants
tués au combat, ses rencontres, et finalement, à la faveur
des accords d'Oslo, le retour à Haïfa, la visite à
la maison natale dont il n'a aucun souvenir, mais dont on lui a tant parlé
Dans ces pages, cinquante ans d'une histoire si souvent réduite
à un champ de bataille pour idéologues se mettent à
vivre, à palpiter, s'incarnent, se déploient avec une exceptionnelle
densité. Une autre façon, peut-être la plus belle
qui soit, de rendre justice aux siens, et en particulier à ce père
qui lui disait, au lendemain de la défaite arabe de 1967, à
laquelle il ne devait pas survivre : «Ne sois pas triste. Personne
ne parviendra à se débarrasser de nous. La Palestine est
une arête plantée dans la gorge du monde. Personne ne parviendra
à l'avaler.»
Jusqu'ici, on vous connaissait essentiellement comme historien et
comme essayiste. Avec Le Bien des absents, vous êtes passé
à une écriture plus littéraire, plus personnelle
En un sens, oui. Mais je dois dire qu'il m'a toujours
été extrêmement difficile de tracer des limites de
genre enfin
difficile, non : je n'ai jamais eu envie de tracer
des frontières. Mes publications antérieures ont d'ailleurs
souvent suscité une réaction dont on me faisait part en
s'excusant, mais qui, à moi, me faisait très plaisir
même si je n'en disais rien : «Pourquoi as-tu fait plusieurs
livres en un ?» Cela m'amusait. J'y voyais le signe que ce que
je voulais, j'étais en train de le faire. J'étais très
rassuré quand on me disait : «Ce livre est difficile à
classer.» C'était particulièrement net avec mon
ouvrage précédent, Palestine, le pays à venir,
qui était un livre totalement mélangé. Je ne prétends
pas que cette forme-là soit meilleure ou moins bonne qu'une autre
: c'est ce que, moi, j'aime faire, et ce que je sais faire. Cela dit,
il me semble quand même que cette histoire de classifications est
très française. Elle relève peut-être d'un
souci de se rassurer en se disant : «J'aborde un texte, mais
je sais déjà où je vais le mettre.» Elle
répond à une inquiétude qui est davantage, je crois,
celle du lecteur que de l'auteur. Dans aucun autre pays au monde vous
ne trouverez un tel souci de coller en dessous de chaque titre : «récit»,
«roman», «autobiographie»
,
comme pour bien annoncer la couleur. Dans les pays anglo-saxons, on voit
bien qu'il n'y a pas de genres, en réalité. On pourrait
mettre cela sur le compte du cartésianisme français, mais
ce serait certainement une explication un peu bête et courte. D'ailleurs,
je ne sais pas ce que c'est que le cartésianisme français,
pas plus que la pagaille italienne
Voulez-vous dire que, quelle que soit sa forme, un livre reste avant
tout un moyen de poursuivre ce qui vous obsède ? Dans Le Bien
des absents, vous racontez avec humour comment, lors d'un séjour
à New York, vous vous arrangez pour entraîner votre fille,
«obsession paternelle oblige», au Musée de
l'Indien nord-américain et à Ellis Island, où débarquaient
les immigrants
Oui, je me moque un peu de moi
Disons ce qui
me passionne, plutôt que ce qui m'obsède, parce que je travaille
aussi sur d'autres sujets : on ne peut donc pas vraiment parler d'obsession.
En l'occurrence, ce qui m'a passionné, avec Le Bien des absents,
c'est le fonctionnement de la mémoire, et tout ce qui relève
des résonances : quel est le son qui provoque un écho qui
fait résonner non pas un retour d'écho, mais autre chose
?
J'ai aussi eu un plaisir ludique à constater que l'ordre
des séquences de la mémoire n'est jamais tel qu'on le croit.
Mais bien sûr, en commençant à écrire, je ne
me suis pas dit : «Tiens ! Je vais dévoiler un mécanisme
de mémoire
» Je ne m'en suis rendu compte après
coup. À la base, il y avait simplement une envie de raconter. J'ai
eu envie de raconter ces histoires en fonction des résonances qu'elles
avaient en moi, non pas pour fournir une théorie, mais parce que,
encore une fois, c'est ce qu'il me semblait savoir faire, et ce qu'il
me semblait juste de faire.
Vous écrivez aussi que vous êtes parti en Palestine
avec le Parlement international des écrivains, au printemps dernier,
parce que vous saviez que vous pourriez en rapporter des histoires
Oui ; mais j'aurais dit la même chose si j'étais
parti à Naples, ou au Pérou ! Même si, bien sûr,
j'ai un rapport plus personnel, plus particulier aux histoires de chez
moi. Et finalement, en lisant les textes des autres écrivains,
je me suis rendu compte que, alors que j'étais le seul Palestinien
du voyage, le texte le moins «palestinien», le moins prévisible,
c'était le mien. Sans doute parce que j'étais chez moi :
je n'avais pas besoin de dire que j'étais chez moi ! Mon rapport
au lieu n'était pas le même que celui des écrivains
américains ou chinois qui, eux, découvraient le pays, sa
situation. Souvent, ce sont les liens les plus proches qui permettent
d'écrire les choses les plus éloignées.
Vous disiez un jour que les récits intimes concernant la
Palestine, les récits de l'exode de 1948, par exemple, avaient
mis du temps à surgir ; que les militants de la cause palestinienne
avaient longtemps été «assignés au politique».
Est-ce lié selon vous à la tonalité plus doctrinaire
des années soixante-dix, qui incitait à laisser les histoires
personnelles dans l'ombre ? Non, je ne crois pas. En France, ce qui a fait irruption
depuis la fin de cette période, c'est le fait que l'on raconte
effectivement davantage d'histoires, mais d'histoires étroitement
autobiographiques, ce qui ne me semble pas être une très
bonne chose pour la littérature. Dans Le Bien des absents,
j'ai utilisé un matériau biographique, mais ce livre n'a
rien d'une autobiographie à mes yeux. Il y a eu un enfermement
sur soi, sur un espace familial conflictuel. Le territoire de la famille
est devenu l'élément le plus lourd en littérature,
au détriment du territoire du monde, en réaction au politique
des années soixante-dix. C'est au point que peu de gens aujourd'hui
continuent à savoir raconter une histoire. C'est une grosse reculade,
même si, en revenant à leur nombril, ces écrivains
se croyaient les fers de lance d'une avancée monumentale, tant
sur le plan de la culture que sur celui de l'écriture. Je ne pense
pas qu'on puisse parler de soi sans passer par le monde.
Dans votre cas, même si vous aviez voulu parler de vous en
faisant l'économie du monde, vous n'auriez pas pu
On peut toujours introduire le monde dans sa vie.
Dans les grands textes, même ceux qui semblent les plus absolument
intimes, le monde est présent. La terre entière est chez
Kafka. Cet univers de reclus, apparemment tourné vers lui-même,
est aussi parmi les plus grands textes d'humour de la littérature.
Cela ne se joue pas au niveau des mots, du formel, mais au niveau du rapport
au monde. Et à cet égard, le rapport à la famille
est une catastrophe. Il y a quelque chose de très rétrograde
dans le rapport à la famille.
À un moment donné, quelques pseudo-courants
de pensée, sous couvert de parler de l'humain en réaction
au totalitarisme, au stalinisme dont je ne me fais évidemment
pas l'avocat , ont réduit le monde aux dimensions d'une philosophie
de supermarché. Quiconque avait envie de s'épancher sur
n'importe quoi a pu le faire et il en avait le droit : je ne suis
pas en train d'établir des règles pour interdire ou autoriser
les épanchements. Ce n'est pas l'épanchement en lui-même
qui posait problème, mais la façon dont le marché
en avait organisé la distribution, et le distinguait comme le grand
uvre. On a vu fleurir tout un discours sur le thème : «Enfin
des livres qui nous ressemblent, qui parlent de nous, qui parlent comme
nous
» Et pourquoi les livres devraient-ils nous ressembler
? Et d'ailleurs, qui peut dire si tel ou tel livre me ressemble ou pas
? C'est une espèce de nivellement par le bas. On entendait : «Enfin
des gens comme nous
» Mais qui oserait me dire que Les
Frères Karamazov ne sont pas «des gens comme nous»?
Tout beau livre recèle quelque chose qui relève du mystère
de son lecteur, qui le trouble de façon mystérieuse. Les
ressemblances telles que je les définissais, et non pas la reconnaissance,
non pas l'effet de miroir, ne troublent personne. Ou alors, ce sont des
troubles à trois sous.
Avez-vous une idée du secret qui fait que certains parviennent
à raconter leur histoire «en passant par le monde»,
et d'autres pas ? Le cosmopolitisme peut-il y aider ? Oui, sans doute pour certains. Mais il y a des gens
qui sont incroyablement cosmopolites sans avoir jamais bougé de
leur chambre. Le cosmopolitisme ne se situe pas au niveau formel du déplacement.
Il n'y a pas plus marcheurs que les grands poètes, et pourtant,
dans beaucoup de cas, ils sont restés confinés à
des espaces très limités
Dans Le Bien des absents, vous décrivez les gens de
votre entourage, qui parlent d'une manière très emphatique
; vous rapportez les interjections de bienvenue, celles qu'on lance
pour complimenter la maîtresse de maison, les exclamations d'extase
lors des concerts
Et tout cela, dans une écriture très
sobre. Oui
C'est par goût personnel. J'ai beaucoup
de peine à être séduit par les écrivains baroques.
Je n'accroche pas. Et si j'essaie d'écrire dans la retenue, c'est
parce que je crois qu'il y a plus de force là que dans le foisonnement
même si, tout en vous parlant, je pense déjà
à des exceptions, à des écrivains foisonnants que
je trouve pourtant très émouvants
Mais quand on écrit,
quoi qu'on en dise, on cherche avant tout à s'émouvoir soi-même
; on se confronte à sa propre façon de fonctionner. Pour
Le Bien des absents, j'aurais pu écrire 5000 pages, sans
exagérer. Au lieu de cela, j'ai eu l'obsession de la note de trop.
J'ai eu le souci de ces séquences de silence qui séparent
deux mouvements musicaux, non pas pour interrompre la musique, mais pour
qu'elle puisse continuer. D'ailleurs, dans la psalmodie arabe traditionnelle,
dans le chant, toute la technique d'apprentissage repose sur les pauses,
sur les moments où la voix s'arrête. Et les très,
très grands sont ceux qui savent faire les silences pas
seulement ceux qui ont une belle voix. C'est là que se produit
l'envoûtement : quand la musique se coupe. Parce qu'en réalité,
elle continue dans la tête.
Ah, oui
Même dans une langue foisonnante comme l'arabe
[Sourire.] Vous savez, le foisonnement de la
langue arabe, c'est comme le rationalisme français et la fantaisie
italienne
! L'arabe classique, quand il est maîtrisé,
est une langue auprès de laquelle Racine passerait pour un bavard
! Malheureusement, il y a de moins en moins de gens qui savent l'écrire
Mais c'est une langue inouïe de la contraction. Les écrivains
qui s'évertuent à montrer leur maîtrise, c'est précisément
dans la contraction qu'ils déploient leur langue. La langue arabe
blablateuse, très répandue aujourd'hui, est apparue à
une époque où précisément on commençait
à parler même si c'est un concept à nuancer
de la déchéance culturelle arabe
La période
classique est à l'opposé de cela. Il y a un mode, dans l'écriture
classique, qu'on appelle «le simple difficile». Et
même : «le simple interdit». C'est-à-dire
qu'il faut être sacrément fort pour y arriver !
Vous disiez tout à l'heure que vous pensiez à des
écrivains baroques qui vous séduisent
Qui sont-ils
? Je pense à certains Espagnols, par exemple
Juan Goytisolo. Ou au Cubain Guillermo Cabrera Infante, l'auteur de Coupable
d'avoir dansé le cha-cha-cha. Ou encore à Pierre Michon,
pour parler d'un écrivain français contemporain pour qui
j'ai beaucoup d'admiration. Sinon, Raymond Carver, aussi, est pour moi
un immense modèle, mais ma grande amitié va à Tchekhov.
J'ai l'impression d'être l'un de ses petits cousins ; pas du tout
en tant qu'écrivain : simplement, j'ai pour lui de la tendresse,
je me sens faire partie de la famille. C'est une de ces écritures
dont on ne sait pas si elles relèvent principalement du rire ou
de la peine.
Dans vos récits aussi, on trouve beaucoup d'humour dans des
situations de gravité. Absolument. Pour moi, Le Bien des absents est un livre de rire
aussi. C'est aussi dans le rire que j'ai vécu toutes ces histoires,
et que je les ai revécues et non pas racontées
en les écrivant. Dans votre récit de votre dernier voyage
en Israël, il y a cet épisode où, dans le hall de votre
hôtel à Tel Aviv, en sortant de l'ascenseur, vous vous retrouvez
soudain au milieu de centaines de soldats israéliens, à
qui l'hôtelier a offert un week-end gratuit parce que, du
fait de la mobilisation, ils ne pouvaient pas passer la Pâque juive
en famille
Eh, oui
Un Palestinien qui se retrouve entouré de 500
soldats israéliens, le cliché voudrait qu'il fasse un
petit traité sur l'occupation de sa terre. Mais ce n'est pas
du tout ce qui m'est passé par la tête : j'ai eu un fou
rire. Ça ne me rend pas les soldats plus sympathiques, évidemment
Mais c'est très important de pouvoir s'échapper par le
rire parfois. Je me souviens d'un jour où Mahmoud Darwich et
moi répondions à un feu roulant de questions de journalistes
sur la paix, la guerre, la colonisation, la mémoire
Et,
à un moment, on a explosé. On leur a dit : «Mais
vous savez, nous sommes vivants, il nous arrive aussi très, très
souvent de ne pas penser aux juifs, aux Israéliens, aux colons
et d'être dans autre chose.» Toujours un moyen d'échapper à cette «assignation
au politique» ?
Oui, sûrement ; mais ça ne relève pas d'un choix
technique ! Certaines situations, certaines peines physiques ou morales
et je suis extrêmement privilégié par rapport
à la grande majorité des Palestiniens : je ne parle donc
pas de mes peines à moi développent une telle violence
chez celui qui les vit, qu'à un certain point, il ne peut pas
en réchapper s'il n'a pas un fou rire. C'est presque cela qui
permet de continuer à vivre. Parce qu'il y a un moment où
ça devient tellement intolérable surtout quand
on est un peu impuissant face à cet intolérable
Toutes les situations de souffrance ont développé leur
forme d'humour particulière. Ainsi, il y a un humour très
spécifiquement palestinien. L'humour du cinéaste Elia Suleiman, par exemple ? Complètement. Ou celui d'Emile Habibi, ou d'Anton
Shammas
Mais on le rencontre aussi dans la vie quotidienne. Je me
sens fondamentalement arabe, avant toute chose, mais je remarque de petites
différences par rapport aux pays voisins : ils rient aussi, mais
autrement. Ce qui déclenche un fou rire chez nous ne suscitera
pas chez eux la même réaction, ou alors seulement un sourire.
C'est un humour très particulier, très arrondi ; un humour
de bonhomie. Très keatonien, oui, à la façon de Suleiman
même si la quasi-totalité des Palestiniens n'a jamais
vu un film de Buster Keaton ! Ce n'est pas du tout Chaplin, en revanche,
parce que Chaplin peut être très agressif, mordant.
Cela me rappelle ma première conversation avec
l'écrivain israélien Avraham Yehoshua. Il a commencé
par me raconter à quel point il était content de sa villa
sur les hauteurs de Haïfa. Puis il me demande : «D'où
est-ce que tu viens en Palestine ?» Je lui réponds :
«De Haïfa.» Il s'exclame : «Ah, bon !
De Haïfa !» Et il reprend les histoires sur sa maison,
avant de me demander : «Et aujourd'hui, où vis-tu ?»
«À Paris.» «Et quand as-tu été
à Haïfa pour la dernière fois ?» Cette conversation
a dû avoir lieu en 1993 ou 1994 ; c'était avant que je retourne
chez moi. Je lui ai donc répondu : «Le 18 avril 1948.»
Il n'a pas compris. «Et pourquoi est-ce que tu n'y vis plus ?»
Et moi : «Parce que c'est toi qui y vis !» De ma part,
c'était vraiment pour rire pas pour marquer des points !
Certains pourraient dire : «Quel salaud, il est confortablement
installé dans sa maison, et il ne se rend même pas compte
que d'autres ont été mis à la porte
»
Mais pour moi, c'est une scène comique ! C'est aussi une manière
d'être dans la distance, ce qui ne veut pas dire qu'on n'est pas
aussi dans l'état du concerné du concerné
jusqu'au plus profond de ses tripes. C'est se dire : dans l'imbécillité,
je vais avoir le dessus, parce que j'aurai plus d'humanité. C'est
tout.
Sans oublier que, tout simplement
On peut aimer
rire ! Sans avoir besoin de savoir à quoi ça sert
C'est comme tous ces traités sur la calligraphie arabe, qui fascine
tant de monde : depuis quelques années, on voit paraître
une foule d'essais qui parlent de littérature de signe, de contenants,
de contenus, et la calligraphie reproduit-elle mouvement des astres ?,
et en quoi les courbes du calligraphe permettent-elles l'échappée
mystique ?
Parfois c'est passionnant, et parfois c'est d'un hermétisme
absolu, personne n'y comprend rien. Mais au bout du compte, il faudrait
peut-être dire aussi que cet attirail magnifique servait à
écrire !
À ce propos, vous-même, vous avez choisi d'écrire
en français
Il y a ce vers très beau de Mahmoud Darwich : «Et la
terre se transmet comme la langue.» Je crois que c'est profondément
vrai, et que c'est aux antipodes d'une transmission chauvine. La langue
maternelle, c'est celle que l'on comprend déjà avant de
naître. Après la naissance, on n'apprend pas la langue
: on apprend à l'articuler, à utiliser ses cordes vocales
pour la dire. Elle est donnée : on ne la choisit pas. Elle nous
est imposée, mais dans l'amour : je suis sûr d'ailleurs
que les enfants qui ne sont pas aimés ne maîtrisent pas
leur langue maternelle. Le français, pour moi, c'est autre chose :
je l'ai choisi en même temps qu'un pays, dans une démarche
amoureuse. J'ai aimé cette langue. On reproche parfois aux écrivains
arabes qui écrivent en français d'écrire dans la
langue du colon : ça me fait rire. Ce n'est pas que la langue du
colon ! En français, je suis chez Flaubert, pas chez l'adjudant
chef du troisième régiment parachutiste ! Ou chez Racine,
ou chez Pierre-Jean Jouve
Mais peut-être que, si je ne me
pose pas ce type de problème, c'est parce que je suis à
l'aise dans ma langue maternelle aussi. Et que je suis en contact avec
elle à travers mon travail de traduction de l'uvre de Darwich
je crois que j'ai quasiment tout traduit de lui, maintenant. J'alterne
les traductions avec mes propres livres ; c'est une façon de me
faire plaisir dans les deux registres.
Dans Le Bien des absents, au moment de votre
retour à Haïfa, lorsque vous filez sur la route vers la maison
de vos parents, vous avez cette phrase très belle : «Mon
pays se bousculait pour me voir.» Et on retrouve cette même
impression dans votre récit de votre voyage avec le Parlement des
écrivains, quand vous contemplez le paysage depuis les hauteurs
de Ramallah : «Je savais surtout au plus profond de moi que cette
terre ne se contentait pas de se donner au regard, mais qu'elle me regardait
aussi et me reconnaissait.» Vous ajoutez : «Je me suis
demandé si les Israéliens ne savaient pas que notre terre
nous reconnaissait au premier coup d'il et si leur inquiétude
la plus intime ne provenait pas probablement de cette connaissance de
l'obstination de la terre à reconnaître ses enfants.»
C'est vrai. À la seconde où j'ai mis les pieds là-bas,
j'ai eu ce sentiment, que je n'avais pas du tout prévu. Un sentiment
d'autant plus fort que je suis allé aussi en Israël : je
ne me suis pas cantonné aux territoires. Curieusement, je me
suis senti chez moi partout. Et ce qui m'a conforté dans ce sentiment
que la terre me reconnaissait, c'est que, bien que je sois d'apparence
assez européenne j'aurais même pu passer pour un
Israélien , partout les badauds israéliens m'ont
repéré et regardé de travers. À Haïfa, j'ai voulu aller voir dans quel
état étaient les tombes de mes grands-parents, à
l'abandon depuis cinquante ans. J'ai dû me faire indiquer le chemin,
puisque je ne connaissais pas la ville. Mes surs m'avaient expliqué
comment y aller, mais leurs souvenirs également dataient de cinquante
ans, et la ville avait incroyablement changé. Je me suis donc renseigné
dans une brûlerie de café, qui vendait aussi des épices,
et qui était tenue par un Palestinien. Il m'a expliqué en
arabe comment y aller, et, comme il me voyait un peu perdu, il a pris
un sac en kraft sur lequel il m'a gribouillé un plan. Je l'ai mémorisé,
parce que je n'avais aucune envie de tourner dans les rues mon plan à
la main : je savais que les gens étaient malades des questions
de sécurité. Je n'avais pas envie de penser à la
politique, à ce moment-là ; j'étais dans autre chose,
je voulais être seul, tranquille. J'ai marché, et, par deux
fois, à un croisement, j'ai eu une hésitation trente
secondes. Eh bien, les deux fois, des Israéliens, m'ayant repéré,
sont sortis de leur magasin pour me demander : «Qu'est-ce que
vous voulez ?» Ils me l'ont demandé sur un mode violent,
qui voulait dire : «Qu'est-ce que vous venez faire ici ?»
Alors je me suis dit : ils savent tout. Et ils savent surtout ce qu'ils
ont fait. Cette agressivité m'a confirmé dans ce sentiment
d'un lien particulier entre la terre et moi. Je me suis senti tout de
suite très à l'aise là-bas. Bien sûr, je ne
suis pas à l'aise avec les colons, je ne suis pas à l'aise
avec l'occupation, je ne suis pas à l'aise avec le racisme
Mais, pour ce qui est du rapport entre moi et le lieu
Oui : une
espèce d'assurance incroyable, à laquelle je ne m'attendais
pas du tout. J'ai presque des comportements de propriétaire terrien
qui se promène dans son domaine !
Propos recueillis par Mona Chollet
Mona Chollet, En passant par le monde. un entretien de Elias Sanbar © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2002 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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