éministe à poigne, militante pragmatique, sévère et généreuse, Mimouna Hadjam est la porte-parole d'Africa, une association de la Cité des 4000, à La Courneuve. Installée place Georges-Braque, au pied des " 4000 ", Africa recouvre une foule d'activités à travers lesquelles les habitants de la cité s'entraident et prennent en main leur destin. L'association fournit une aide aux devoirs du CP à la terminale pour les jeunes, des cours d'alphabétisation aux femmes qui arrivent dans le cadre du regroupement familial - un cours étendu
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depuis peu aux hommes ; elle vient aussi de mettre sur pied une formation de fond pour les bénéficiaires du RMI. Depuis un an, elle a lancé, en collaboration avec le collectif franco-argentin Malgré Tout, l'Université populaire de la Cité des 4000 - deux journées de débats publics ont déjà eu lieu, l'une sur l'insécurité, l'autre sur la condition féminine aujourd'hui. Rencontre autour d'un café avec Mimouna, dans l'appartement qui sert aux réunions des femmes, un peu à l'écart des locaux de l'association.

- Quelle est la philosophie d'Africa ? Comment est née l'association ?

Mimouna Hadjam : Africa a été créée en 1987, à la suite de trois crimes racistes qui avaient eu lieu dans la cité : la mort du petit Toufik en 1983, celle d'Abdel en 1986, et celle d'Ali en 1987. Les deux derniers ont été tués par des flics, et le premier, qui avait neuf ans, par un voisin soi-disant excédé par la chaleur, alors que le gamin jetait des pétards, un 14 juillet. A chaque fois, on créait des groupes informels pour réclamer qu'une enquête ait lieu. Ça a foiré la première fois : le gars est passé aux Assises et il a
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pris dix-huit mois avec sursis. Pour le deuxième, on s'est beaucoup plus mobilisés, on a tenu les Assises pendant trois ou quatre jours. Et ça a été la première fois en France qu'un flic était reconnu coupable d'homicide volontaire, et condamné à sept ans de prison. Nous n'étions pas là pour crier vengeance, mais c'était une victoire très importante pour nous. L'année suivante, quand Ali a été tué, comme il avait déjà eu des problèmes avec la police, le flic a été libéré. Là, on a eu l'idée, plutôt que de créer des comités après la mort des jeunes, de tenter quelque chose pour prévenir tout ça, et on a monté l'association.

C'était l'époque où Pasqua, après le meurtre d'un policier, avait lancé à tous les flics de France son fameux " Tirez, je vous couvre ". On avait fait des affiches avec ce mot d'ordre. C'était aussi la montée en force du Front national, qui accréditait l'idée que les immigrés tuaient la sécurité. Son influence déteignait sur les partis de gauche qui géraient la ville ou le département : ils ne le disaient pas, mais ils étaient obligés d'en tenir compte. A l'origine, Africa a une philosophie antiraciste et antisécuritaire très
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marquée. Avec l'entrée en vigueur des lois Pasqua, il y avait beaucoup d'expulsions au titre de la double peine ; on a beaucoup bataillé, mais on ne s'est pas contentés de faire ça : parallèlement, on a essayé de mettre en place des activités pour les jeunes, les moins jeunes, les femmes, les enfants… La première activité pour laquelle il y avait un besoin réel et immédiat, c'était la permanence juridique, qui s'est démultipliée ensuite en plusieurs permanences, comme celle de l'écrivain public, qui apporte une aide pour remplir les papiers au quotidien, et l'accompagnement des victimes du racisme, qui est devenu aussi un accompagnement social et une écoute psychologique des personnes. La permanence juridique concerne l'entrée et le séjour des immigrés, le droit de la famille, les divorces, les problèmes conjugaux… On travaille avec le Gisti [Groupe d'information et de soutien des immigrés] et avec des avocats de la Seine-Saint-Denis qui acceptent d'apporter une aide judiciaire, ce qui permet de traiter les dossiers plus vite. Pour divorcer, une femme victime de violences, par exemple, devrait attendre un an la réponse pour une aide judiciaire de l'Etat, si on n'avait pas un avocat qui acceptant de la prendre tout de suite et de se faire payer - très mal - un an plus tard.

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L'aide aux devoirs est une activité qui nous a posé beaucoup de questions, et qui continue à nous en poser : vu l'échec scolaire trop important des enfants, on se demande si on est là pour pallier les insuffisances du système scolaire, ou pour apporter simplement une aide, un coup de pouce. On est obligés de faire les deux, parce qu'il y a de très grosses lacunes. C'est une activité qui nous prend beaucoup de temps, mais qui nous donne aussi beaucoup de satisfactions : la plupart des bénévoles, aujourd'hui, sont des jeunes qui ont été bénéficiaires de cette aide dans les années quatre-vingt dix, qui sont aujourd'hui étudiants, et qui viennent aider. On ne la conçoit pas comme une aide purement scolaire : toutes sortes d'activités se mettent en place autour. Pendant les vacances scolaires, en hiver, on n'échappera pas à la patinoire ou au bowling, mais on essaie aussi de les emmener voir, peut-être pas le film qu'ils souhaiteraient, mais un film qui porte une réflexion plus large sur la société ; ou alors, on va voir une pièce de théâtre ensemble… On leur demande ce qu'ils souhaiteraient faire, et ils nous donnent leur avis. Pour le cinéma, comme ils nous connaissent aussi un peu, ils savent d'avance ce qu'on n'acceptera pas [sourire]… Mais il y a aussi des
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activités purement ludiques. Pour la Nouvelle année, on a organisé un grand karaoké au restaurant, où c'étaient les filles qui invitaient les garçons. Ils ne pouvaient pas venir s'ils n'étaient pas invités par une fille.

- Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de communautarisme ?

- La dimension culturelle d'Africa a été mise en avant pour faire peur aux gens : " Vous voyez, ils créent des associations entre eux… " Au début, l'association a été portée par des Algériens et des jeunes issus de l'immigration algérienne. Mais venez tout à l'heure à quatre heures, ou même à deux heures, au cours d'alphabétisation, et vous verrez : les Algériens, et même les Maghrébins, il n'y en a plus beaucoup. Les gens qui participent à l'association sont le reflet de ce qui existe dans la cité, à savoir majoritairement Africains, Indiens et Pakistanais. On aurait pu dire aussi : étant donné qu'il n'y a plus d'Arabes qui arrivent, on ferme l'association. Notre action dépasse les victimes du racisme, elle s'adresse aussi aux Français, pour leur expliquer, pour
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combattre le discours sécuritaire. Maintenant, si le fait d'organiser des activités culturelles, de mettre de la musique de différents pays, ça gêne les gens et ça fait de nous des communautaristes, eh bien, tant pis, on est communautaristes !

Nous, on pense qu'il y a une oppression spécifique à l'immigration, de la même manière qu'il y a une oppression spécifique contre les femmes, contre les Bretons, les Corses, les Basques… Le racisme est quelque chose qui touche toujours les mêmes personnes, que je sache ; il ne touche pas les Français, il touche les immigrés : eh bien, il faut des réponses spécifiques. Maintenant, ça ne veut pas dire qu'on va mener ce combat tout seuls. Dans la lutte des sans-papiers, heureusement que beaucoup de Français nous ont aidés, se sont joints à nos revendications ! Cela, les élus ne l'ont pas toujours compris, ce qui nous a valu pas mal de problèmes avec la mairie [communiste], et notamment l'expulsion du local où on était avant 1995. Ils ne l'ont pas dit ouvertement, mais la visibilité des luttes qu'on menait leur apparaissait comme gênante pour l'électorat français dans la cité. Ça dépend de ce qu'on appelle être français
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aujourd'hui… Si c'est être blond aux yeux bleus, en Seine-Saint-Denis, avec 30% d'immigrés, sans compter tous ceux dont on pourrait regarder d'un peu plus près les origines, on va avoir un peu de mal ! Dans le département, la question, elle est réglée.

- Vous jugez bénéfique de valoriser les cultures d'origine ?

- Oui, on n'a pas à avoir honte de ça, bien sûr. Remarquez, aujourd'hui, même les Français dansent sur Khaled ou Faudel ; c'est un point positif, même si je n'apprécie pas énormément ces chanteurs. La France était peut-être aussi en mal d'exotisme. Nous, on continue à se battre pour faire connaître aussi la vraie culture algérienne. On pense qu'aucune culture n'est supérieure à une autre. Soit dit sans méchanceté de ma part, je trouve les Français très ethnocentristes. A les écouter, sur terre, il n'y a qu'eux, qui ont tout inventé, et les Américains, qui les oppriment. A Noël, on a offert à chaque enfant de l'aide aux devoirs un disque avec douze morceaux de musique qu'on avait sélectionnés : on a veillé à ce qu'il y ait tout sur le disque. De toute façon, ceux qui
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nous entraînent dans ce débat le font pour nous foutre la merde, c'est une fausse question. Les amis français qui participent à nos activités s'amusent autant que les autres. Je mets beaucoup d'espoir dans les jeunes, en particulier. L'autre soir, on avait organisé une soirée pour laquelle chacun devait préparer une surprise : ça a été très varié, il y en a qui ont chanté des chansons de Boris Vian, d'autres d'Elvis Presley… Tout le monde a repris en chœur, les mamans, les grands-mères arabes qui étaient là, les Africaines… Tout le monde s'est amusé.

- Il paraît que vous avez refusé de soutenir les demandes de régularisation pour les deuxièmes et troisièmes épouses sans-papiers…

- Non, on ne l'a pas vraiment refusé. Mais on réclame que le statut des femmes immigrées soit un statut autonome. Une femme qui demande sa carte de séjour dans le cadre du regroupement familial, en cas de divorce, son mari peut demander qu'on lui retire ses papiers, car elle était " rejoignante ". C'est très peu appliqué, mais s'il se
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trouve un mari salaud, il peut le faire. Le problème de la polygamie, on y est confrontées quotidiennement. On ne veut pas que les hommes profitent de la régularisation, que ça les encourage à faire venir les quatre épouses qu'ils veulent. Moi ça ne me dérange pas, toutes les femmes d'Afrique peuvent venir ici si elles veulent, mais je ne veux pas qu'elles viennent faire le malheur d'une autre femme. On est contre la polygamie, pour la régularisation des femmes en dehors de leur statut d'épouse. On trouve des secondes épouses qui sont des victimes, qu'on essaie d'aider à s'en sortir, qui n'ont pas de sécu, pas de carte de séjour… On tient aux acquis que les Françaises ont obtenus ici : on n'a pas envie de voir s'ouvrir une brèche à la polygamie en France. Car, de fait, c'est une brèche. Mais, bien évidemment, qu'on les régularise, comme n'importe quelle femme et comme n'importe quel sans-papiers qui vit en France… On n'est pas comme ces associations qui font de la charité mal placée, sur le thème : " C'est leur culture ! "

C'est pareil pour l'excision. La meilleure manière d'éviter les dérapages racistes,
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c'est d'interdire et de réprimer. Aux procès des exciseurs, il faut qu'il y ait des associations féministes qui se portent partie civile, bien sûr, mais aussi des associations antiracistes qui soient présentes, parce qu'il y aura toujours un abruti de service pour dire : " Vous avez vu, ce sont des sauvages ! " Nous, on a une cassette vidéo sur l'excision qu'on veut passer à l'intérieur du groupe de femmes, et on réfléchit sérieusement à la manière dont on va l'aborder, rien qu'à l'intérieur du groupe. On a des Africaines, des Arabes, des Indiennes… On n'est pas sûres des réactions des femmes qui ne sont pas concernées. Je n'accepterai pas que les femmes maghrébines viennent dire aux Africaines : " Chez vous, ce sont des barbares ! " Oui, ça peut arriver, donc il faut faire attention. Ce qu'on a décidé, c'est de réunir d'abord les Africaines - et ce n'est pas du communautarisme ! - pour en discuter avec elles, voir comment ça se passe, pourquoi elles ont excisé leurs filles… On n'est pas là pour donner des leçons à ces femmes, mais on n'est pas non plus là pour leur mentir. On est contre toutes les mutilations faites aux femmes : l'excision et le viol, pour nous, c'est la même chose.
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S'attaquer au corps d'une petite fille et la mutiler pour la vie, c'est un viol. Maintenant, il faut les convaincre. Car pour elles, c'est une douleur, aussi : " Si je n'excise pas ma fille, elle n'aura pas de mari ! " Elles sont convaincues d'agir pour le bien de leurs filles. Mais il n'est pas question d'accepter ce genre de pratiques sous prétexte d'accepter les autres cultures. Pour moi, la culture… C'est tout ce qu'on disait tout à l'heure, la musique, le cinéma ! Et puis vous remarquerez que le respect de la culture, comme par hasard, ça se fait souvent sur le dos des femmes…

- La présence très forte des femmes dans Africa vous a valu des problèmes avec les islamistes…

- L'un d'entre eux nous a agressées physiquement, une formatrice et moi. Il ne supportait pas qu'on aide les femmes à devenir autonomes. Il a été condamné à un an de prison ferme. On a pris des coups, ça a failli se transformer en bataille rangée. Nos locaux ont aussi été cassés plus d'une fois par les islamistes. On n'avait rien pour leur
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plaire : on était communistes, donc athées… Aujourd'hui, ils ont perdu de leur influence, mais en 1988, ils avaient 250 mètres carrés de locaux dans le quartier. Jusqu'en 1994, ils étaient plus forts que nous. Et puis, cette année-là, deux touristes espagnols ont été tués à Marrakech par trois jeunes des cités, dont deux de la Courneuve. Ils ont été condamnés à mort au Maroc. Notre association est contre la peine de mort, et on a voulu clamer que ces jeunes étaient des victimes : l'un avait une mère handicapée, l'autre vivait carrément dans la rue ; ils avaient été travaillés par les intégristes. Ils avaient tué, il fallait qu'ils paient, mais on a monté un comité pour qu'ils soient jugés en France, qu'ils soient condamnés à la prison à vie et échappent à la peine de mort. On a organisé des collectes dans les cités, on a envoyé des colis. Aujourd'hui, ils sont toujours en prison au Maroc, et on reste en contact avec leurs avocats. Inutile de dire que ceux qui les avaient mis dans cette merde n'ont pas levé le petit doigt pour les aider.

Aujourd'hui les islamistes se sont donné un autre vernis, ils se prétendent laïcs, ils
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disent qu'ils ont changé, que tout ça c'est du passé, mais ils ne nous la feront pas, parce qu'on sait que les vrais chefs sont toujours là, dans l'ombre. Les jeunes musulmans ne me dérangent pas - c'est ça, aussi, qui emmerde les intégristes : nous négocions depuis dix ans avec la mairie pour qu'il y ait une mosquée à la Courneuve. Et elle va voir le jour : on a trouvé un terrain, il faut encore que les différentes nationalités de l'islam se mettent d'accord entre elles. Pour nous, c'est très positif, ça permet d'éviter les ghettos, " l'islam des caves "... Cette mosquée devra être aussi un centre culturel, un centre de recherche. Parce que la Seine-Saint-Denis, ce n'est pas n'importe quoi. C'est très rouge, d'accord, mais c'est aussi très musulman.


Mona Chollet






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