Patrick Cahuzac : Jean-Luc Moulène, au cours de notre précédent entretien, lors de la mise en ligne d'Inventaire/Invention en octobre dernier, tu annonçais un tournant " pornographique " dans ton travail. Est-ce que cette image relève de ce tournant ?

Jean-Luc Moulène : Mon modèle a été payé, mais son image ne fait pas partie de la série en cours que j'avais appelée pornographique. Cette image-ci se rattache plus
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à la tradition de l'étude documentaire. Elle a été produite au cours d'un protocole de prise de vue : visite quotidienne du modèle à l'atelier, pas d'objets, pas de bijoux, lumière du jour au nord ainsi que zénithale, prise de vue en chambre 4 X 5 inches, Ektachrome. Ces conditions ont été réunies à Rome dans un des ateliers de l'Académie de France. Ce protocole a produit une quarantaine d'images, une seule a été choisie.

- Pourquoi celle-ci plutôt qu'une autre ?

Ce qui distingue l'œuvre de l'expérience, c'est qu'elle est réflexive et qu'elle met en forme les conditions de l'expérience, et cette image restitue, à mon sens d'une manière particulièrement juste, les conditions de cette expérience. Ce qui m'intéresse, c'est de poser une présence qui manifeste la beauté comme une chose incarnée, sans rapport avec un quelconque artifice ou langage, même si mon travail,
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et peut-être tout travail, est un jeu d'apparat. Il s'agit de sauver la présence et la beauté de la représentation.

- Pourquoi, dans le cadre de la collaboration que nous avons engagée il y a quelques mois maintenant, m'as-tu aujourd'hui proposé cette photographie ?

Parce que je la trouve exacte et parce que je crois que cette présence-lumière trouvera un bon support à l'écran, même si ce n'est pas le support le plus efficace en terme de définition.

- En quoi le type de collaboration que nous avons mis en place - carte blanche sur une période indéterminée - t'intéresse-t-il ?

Ici, la notion de commande est très différente de l'habitude. Par exemple, pour le
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calendrier Pirelli douze images sont livrées en un seul bloc, c'est à dire comme une prophétie, alors que dans la revue on s'occupe " d'actualité ". C'est cette liberté du temps, six images livrées une par une au cours de l'année, qui nous permet d'échapper aux formes instituées du photo reportage, et de nous consacrer à d'autres formes de constitution du réel.

Jean-Luc Moulène et Patrick Cahuzac,
Paris le 5 janvier 2000

 

 

 

 

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