Patrick Cahuzac : L'image de la couverture de la revue est extraite de ta dernière exposition. Elle s'intitulait "24 objets de grève présentés par Jean-Luc Moulène", et s'est tenue à La Galerie, à Noisy-le-Sec, du 20 mai au 13 juillet dernier. Quel était le principe qui fondait cette exposition ?

Jean-Luc Moulène : "24 objets de grève présentés par...", je dis bien présentés car il ne s'agit pas de représentation mais d'une tentative de produire une icône, c'est à

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dire d'ouvrir un passage vers la réflexion. Je n'ai pas voulu montrer les objets eux-mêmes mais une image de chacun d'entre eux afin de créer une sorte d'équivalence, d'équidistance entre eux et celui qui les regarde. Quant aux objets, ils ont été produits pendant des grèves, généralement à des fins manifestes, par réappropriation des outils de production des entreprises. Ces objets sont une production collective liée à ses modes d'apparition (le premier temps d'apparition serait la diffusion de ces objets dans les différentes luttes et le deuxième leur présentation, leur exposition, comme un ensemble non clos, posant la question de l'art.)

- Comment est né ce projet ?

Ce projet était en germe depuis longtemps. Je connaissais l'existence de plusieurs objets de grève, notamment ce numéro du Herald Tribune sans images mais avec les
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légendes et les textes, objet qui m'avait sérieusement interpellé car j'étais dans des recherches relatives aux médias face à la question de l'apparition. La découverte de ce journal avec un blanc à la place des images faisait soudainement surgir le mode de production, comme constitutif de l'apparition.

- Comment cette exposition a-t-elle été accueillie ?

Cette exposition a connu une forte diffusion mais il est symptomatique, à mon sens, que la question de l'art ait été évacuée par les différents médias qui en ont parlé. Ce n'est pas une surprise. A mon sens, le but sera atteint lorsque cette exposition parviendra à s'auto-entretenir, à trouver en elle-même sa propre manière de se reconduire. Car de même que je ne crois pas à la fin des luttes, je ne crois pas à la fin de ce projet.

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- Cette exposition n'est-elle pas une manière de rendre actuelles ces luttes pourtant déjà anciennes, pour la plupart ?

Cette exposition les commémore, en effet, mais ne les efface pas. Elle leur donne une sorte de double visibilité qui permet un regard réflexif, rétrospectif, sur ces luttes passées mais également une interrogation sur les formes de luttes contemporaines. Ce serait quoi, par exemple, une résistance concrète et générale, à la virtualité aujourd'hui ? Quel type de sabotage envisager ? Une question posée par ces objets de grève m'intéressait également beaucoup. Ces ouvriers en grève, producteurs de ces objets, réunissaient au sein de leurs groupes les fonctions de production et de conception, traditionnellement séparées par le mur dressé entre fabrication et maîtrise, entre ouvriers et "cols blancs". Cette position nouvelle est assez proche de certaines recherches de l'art contemporain même si un mouvement inverse réintroduit aujourd'hui des rapports de classe dans l'art en déléguant la
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fabrication, par exemple, en faisant produire les œuvres ou en soutraitant des produits d'art.

- Comment expliques-tu la force d'expression de ces objets, leur extraordinaire présence ?

Je crois tout simplement que les produits manufacturés dans le cadre d'une production classique ont comme seul discours leur horizon publicitaire alors que les objets de grève ont comme horizon la parole publique, l'espace public dans lequel ils font irruption, dérogeant à l'organisation du spectacle.

- Quels enseignements tires-tu de cette exposition ?

J'ai une grosse critique à me faire. Un ami économiste m'a fait sentir ce que je
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considère aujourd'hui comme un défaut et qui explique pour une bonne part le succès même de l'exposition. Ce succès m'a surpris et par succès j'entends la réponse très positive à l'exposition, unanime en fait, du monde de l'art aux ouvriers, de Beaubourg aux Arts et métiers. Une telle unanimité m'a inquiété.

- Quel "défaut" as-tu observé ?

Il semblerait que cette exposition ait assumé un désir de grève qui existe dans pratiquement toutes les couches de la population mais qu'on n'ose pas mettre en jeu au sein de sa propre entreprise. Que la fonction de grève soit assumée de façon cathartique via l'art est un fait que je n'avais pas prévu. J'aurais préféré que l'exposition mette les gens en grève plutôt que de répondre à leur désir passif de grève. Il est vrai que depuis quelques années ce phénomène se reproduit régulièrement où l'on voit la population se réjouir lorsqu'un mouvement social
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éclate, lorsque la grève est faite. Un plaisir naît ainsi de ces grèves par délégation et l'exposition a fait naître un plaisir de cette sorte. Et ce plaisir, à mon sens, explique son succès.

- Que peux-tu faire à cela ?

Je suis en train de travailler à des entretiens de telle façon qu'un nombre de choses soient dites qui servent de complément à ce qui a été fait. Je travaille également au développement du projet avec recherche d'autres objets, discussion et prospective. Si le mot sabotage est effectivement produit par la grève des Canuts, comment va-t-on faire avec le prochain film de Spielberg ?

- Quelle place cette exposition occupe-t-elle dans ton cheminement ? Lui reconnais-tu une importance déterminante ?
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Est-ce un tournant plus important que celui que je m'apprête à prendre vers la pornographie ? Je ne sais pas. Cela m'a fait néanmoins passer de la conception de l'œuvre comme apparition à celle de l'œuvre comme coup monté.

- Sur la première page de ce premier numéro d'Inventaire/Invention se trouve une de tes images. Tous les deux mois environ, les lecteurs de la revue te retrouveront, c'est à dire qu'ils retrouveront une nouvelle image dont tu seras l'auteur. Ainsi, ils pourront suivre même sommairement l'évolution de ton travail. Si je t'ai proposé cette collaboration, c'est précisément parce que ce travail m'intéresse. La problématique du réel y est très présente tandis que le réalisme en est absent.

Courbet a eu pour moi une grande importance. Ce que je trouve réel dans le travail de Courbet, c'est la production concrète d'un objet tableau que personne n'avait jamais vu et qui, à un moment donné, a fait violemment irruption dans l'espace des
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objets concrets.

- Le réel n'est-il pas ce qui est toujours hors langage, hors symbolique et qui met violemment en danger l'ordre, tous les ordres symboliques institués ?

Je suis pour cette violence. Contre la barbarie, mais pour cette violence, cette énergie qui traverse les choses, les corps. Le soleil, quand il se lève, le matin, c'est une violence radicale. Un lever de soleil organisé, puis ultra-socialisé, ça, c'est la barbarie !

- Est-ce que le réel, comme le soleil, ne fait pas partie de ces choses impossibles à regarder en face ?

C'est tellement évident après cette éclipse ! Le réel est violence. C'est une des
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conditions de la création.

 

 

 

Jean-Luc Moulène et Patrick Cahuzac,
Aubervilliers le 13 août 1999

 

 

 

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