"Vincent Labaume et Jean-Louis Schoellkopf, Paris 2001", photo Jean-Luc Moulène.


Serrurerie Mario Paluzzano. mpaluzzano@free.fr
Document 26-02-2001, Jean-Luc Moulène.


Patrick Cahuzac :
Ton image de couv. où l'on voyait ensemble Vincent Labaume et Jean-Louis Schoellkopf a suscité pas mal d'interrogations parmi les lecteurs de la revue.

Jean-Luc Moulène :
Ces interrogations sont légitimes. L'historien lui-même exige d'être précisément informé des conditions de production et de diffusion d'un document photographique afin de pouvoir le valider en tant que document historique. De fait, les lecteurs ou les "regardeurs" des images sont souvent gênés par quelque chose qu'ils disent volontiers "vouloir comprendre", et qui fait l'objet de leur interrogation.

- Mon sentiment est que les "regardeurs" de cette photographie ne verraient pas leur gêne disparaître même si tu les informais complètement et avec précision de ses conditions de réalisation et de diffusion.
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La gêne demeurerait parce qu'il resterait toujours à examiner le mode d'apparition propre à l'image. C'est-à-dire sa présence. Ce " quelque chose " qui manque pour " comprendre " serait de l'ordre de l'énigme acceptée. Comme il resterait à l'historien à évaluer la porosité à la fiction des faits d'histoire.


- Comment expliques-tu néanmoins ta décision de nous proposer cette photo-graphie montrant tes amis poète et photographe, Labaume et Schoellkopf ?

Travaillant sur ces trois modes [production, diffusion et apparition des images] et connaissant le type de diffusion des images que je propose à Inventaire/Invention, j'avais envie de maintenir une volonté d'expérience contre les programmes [Moulène pratique depuis quelques mois la prise de vue numérique pour les supports numériques]. En l'occurrence, la même lumière baigne le " regardeur " de l'écran et les personnes à l'image, la même attention
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les anime. L'énigme provient peut-être de ce qu'on ne sait rien de ce qui lie dans cette même lumière le poète au photographe. Nous n'avons pas là un phénomène d'identification comme cette lumière unique pourrait y inviter, mais une bifurcation produisant une sensation d'autre.

- L'image de ce mois-ci présente à mes yeux une résistance toute aussi grande que la précédente mais de nature différente. Là, le rapport que j'ai eu à cette image m'a semblé frontal, violent. J'ai pris Mario Paluzzano pour une "gueule cassée", un gars de la rue...

Il y a peut-être confusion des signes et des symptômes…

- Je n'en suis pas sûr. Je pense que cette image dit aussi la proximité de la classe ouvrière et de la rue, dans tous les sens du terme.

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Oui, c'est peut-être vrai. Nous l'acceptons (rire). Historiquement la classe ouvrière a souvent été dans la rue… À l'image il s'agit d'un visage et d'un portrait à la légende. Un visage parce qu'un certain nombre de traits s'échangent avec le " regardeur " ; ici, tous les traits sont pliés, fait d'entailles, incisés (l'œil, la bouche, les rides d'expression, la ligne du bâtiment derrière Mario, etc.). On n'a plus affaire à une bifurcation mais à une sorte de réduction, une claudication ironique soulignée par le clin d'œil. On est en présence d'un autre réduit à sa part d'exclu ( ou d'inclus). Mario est artisan serrurier indépendant et il exerce à Paris. En cela, par la légende, cette image est aussi un portrait. Le choix de la serrurerie renvoie chez moi aussi bien à une imagerie de braquage, de masques et pieds de biche, de portes cassées que d'assistance en cas de perte de clé. L'homme qui ouvre toutes les portes, toutes les images. J'ai voulu continuer d'introduire des modifications dans le rapport à la légende, qui est aussi un des modes d'apparition essentiels de la photographie. Ici, c'est bien de serrurerie qu'il s'agit. Et il y a de l'effraction dans l'air.

entretien avec Jean-Luc Moulène réalisé par Patrick Cahuzac le 9 mars 2001


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