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En passant


 

 

 

J'ai enlevé toutes les photos des cadres, et j'ai remis les cadres vides à leur place. Ensuite j'ai fait un premier tri : j'ai mis ce qui ne m'appartenait pas dans deux grands sacs en plastique, que j'ai entreposés dans le placard, avant de faire un ménage rapide. Je n'ai pas changé les draps ; je pouvais bien dormir dedans une nuit de plus ; de toute façon, j'avais déjà mis une machine en marche, et le sac de linge sale était plein.

Plus tard, un ami est passé me rendre visite. Je l'ai rapidement mis au courant. Il n'a pas posé de questions ; on a parlé d'autre chose. Au bout d'un moment — je ne sais pas ce qui m'a pris, tout de même, c'était moi qui venais de me faire plaquer —, je lui ai fait remarquer qu'on parlait de lui depuis deux heures. Ce qu'il m'a répondu m'a scié : « Ah bon ? Depuis deux heures ? C'est la première fois qu'on me fait remarquer que je suis narcissique à ce point ! » Et on a continué à parler de lui, jusqu'à ce que je lui rappelle qu'il n'était pas venu à la lecture que j'avais faite deux jours plus tôt à la Villette, il m'avait promis qu'il viendrait, déjà qu'il n'avait pas lu mon premier livre — soixante pages, il aurait pu faire un effort —, alors que je le lui avais offert.
Je me suis arrêté quand j'ai eu l'impression que je m'acharnais — pourtant je lui avais parlé calmement —, d'autant que je ne me suis pas senti soulagé. Il avait suffi que je me retrouve seul pour ne plus supporter qu'on soit toujours sur son terrain. De toute façon, j'avais juste besoin d'être diverti, je ne lui aurais pas parlé de moi. Comme la dernière fois, il m'aurait sans doute répondu qu'il n'avait pas éprouvé le besoin de me consoler, puisque je n'avais pas l'air de souffrir.

Le lendemain, j'ai nettoyé les vitres et l'entourage des fenêtres en faisant attention à ne pas tomber avec l'eau sale qui coulait. J'ai déplacé les meubles pour pouvoir rouler les tapis. J'ai passé l'aspirateur avant de laver le linoléum à la serpillière. J'ai attendu que ça sèche. J'ai rincé. J'ai nettoyé ensuite le bac de la douche, les rainures du carrelage, le rideau de douche et puis toute la salle de bain. J'ai fait le tri dans les deux armoires à pharmacie. J'ai jeté des médicaments périmés. J'ai mis de côté ce qui n'était pas à moi, un tas d'échantillons d'eaux de toilette et de crèmes hydratantes. J'ai fait plusieurs lessives à la suite : les draps et les sous-vêtements, et puis les vêtements d'hiver, des pulls et des écharpes, une robe de chambre, une paire de chaussons, une descente de lit. Entre deux machines, j'ai vidé le frigo, que j'ai nettoyé avec une éponge neuve trempée dans l'eau de Javel. J'ai mis à la poubelle des fruits et des légumes pourris, des bocaux entamés, un morceau de viande qui avait été oublié dans le freezer. J'ai appuyé sur le bouton du dégivrage. J'ai rangé la vaisselle sèche et j'ai lavé la vaisselle sale, celle du dernier repas. Il n'y avait que des choses que j'aime bien, mais ça n'avait pas de sens d'avoir voulu me faire plaisir, comme d'être allé chercher, les trois jours précédents, des croissants et Libération pour mon petit-déjeuner. Évidemment je n'avais pas faim. En plus je pleurais, ça n'est pas facile de voir ce qu'on mange quand on pleure.

Les jours suivants, j'ai trié un stock de vieux magazines. J'en ai jeté la plupart, en particulier ceux qui dataient des six derniers mois. J'ai aussi rangé le tiroir de mon bureau. J'ai trié des papiers administratifs, des fiches de paie, des factures, des facturettes. Je me suis attardé sur des dates et des noms de restaurants. J'ai relu des listes entières de course. J'ai cessé d'utiliser certains objets. J'en ai sorti d'autres, des oreillers, un stylo à plume, dont je ne m'étais pas servi depuis deux ans. J'ai téléphoné à ma banque après avoir effectué un virement d'un livret d'épargne sur mon compte courant. Il fallait que je sorte une grosse somme d'argent en liquide, et je voulais m'en débarrasser au plus vite.
Je n'ai pas éprouvé de tristesse, ni de colère. J'étais sonné. Comme si j'avais passé la nuit à faire la fête dans un palace et qu'on m'avait cassé la figure le lendemain.

J'ai perdu l'appétit. Les trois premiers jours, je n'ai avalé qu'un quart de baguette au petit-déjeuner, en me forçant, et puis rien de toute la journée, à part de la bière.

J'ai eu des moments d'angoisse. J'ai cru que je pourrais céder à la panique. J'ai eu peur de ne pas y arriver. Mais ça ne durait pas longtemps. J'ai essayé de ne pas me remettre à fumer. Je n'ai pas réussi.

J'ai surveillé mes gestes. Je regardais partout pour m'assurer de ce sur quoi je pourrais m'appuyer. Je me suis tendu. Je suis devenu sec. J'ai maigri.

J'ai écouté en boucle l'album Rose Kennedy de Benjamin Biolay. Et puis la musique de Vertigo , et l'air de Camille dans Le Mépris.

Je me suis remémoré des moments pénibles, des disputes, des malentendus, des silences. J'ai compris après coup ses moments de gentillesse ou de générosité, et aussi des détails, par exemple sa montre, qui était laissée exprès dans la salle de bains, alors que j'avais cru à un oubli.

Je me suis senti seul comme une limande morte.

J'ai imaginé que je me faisais renverser par une voiture, un bus, un car de touristes, ou même par un cycliste qui arrivait en sens interdit et que je n'avais pas vu. Ou alors je passais près d'une vitrine au moment d'une explosion de gaz. Je faisais attention à tout. J'entendais tout le temps qu'on m'appelait, mais c'était quelqu'un d'autre. Je croyais aussi entendre sonner mon portable, mais ça n'était qu'une hallucination auditive.

J'ai voulu être mort. Il a suffi que je monte sur un tabouret pour vérifier que je n'aurais pas besoin d'acheter un escabeau pour lessiver le plafond. J'ai même agité la main comme si je tenais une éponge. Je me suis demandé combien de temps ça allait me prendre, de nettoyer quarante mètres carrés, et puis, de me retrouver tout à coup en hauteur dans la lumière de cette fin d'après-midi, la tête près du plafond, les pieds sur un tabouret branlant, j'ai pensé que je pourrais me pendre. J'ai même imaginé la corde, et le bruit que ferait le tabouret en tombant sur le lino. En redescendant, les architectes n'ont pas prévu d'installer des crochets aux plafonds, c'est la remarque que je me suis faite.
Je suis parti à Pont-Croix. J'ai couru le long du Goyen tous les jours. J'ai vu le printemps, toutes ces nuances de vert clair dans l'air frais, et aussi Abel et Nathan en train de faire les clowns. J'ai fait des photos. J'ai recommencé à manger. Je n'ai pas repris de poids.

Je suis rentré à Paris. J'ai téléphoné à mes amis. J'ai pris soin de noter dans mon agenda les dates où ils devraient s'absenter. Je suis retourné à la piscine. Je me suis fixé des contraintes. Je me suis posé des questions de méthode et d'emploi du temps. J'ai mis en parallèle mes dernières liaisons, la manière dont elles s'étaient enchaînées, comment elles avaient rompu. J'ai cherché où j'avais dérapé, ce que j'avais accepté alors que je n'aurais pas dû et l'inverse. J'ai fait la liste des étapes par lesquelles il me faudrait encore passer avant de m'estimer tiré d'affaire. Ça n'allait pas se régler comme ça. Les sentiments que je croirais avoir surmontés reviendraient, sous une forme inattendue, que je ne comprendrais pas tout de suite.

Je suis sorti, j'ai bu, je suis rentré tard. J'ai dîné avec des amis que je n'avais pas vus depuis longtemps, et aussi avec des inconnus. Il y a eu des promesses de lendemain. Ça m'a occupé, comme d'acheter des CD et des DVD, et de télécharger des séries américaines.

Les jours de beau temps, je me suis surpris à refaire les promenades que nous avions pu faire ensemble, à traîner au Printemps et aux Galeries Lafayette. J'ai aussi réutilisé des parcours de métro que j'avais abandonnés, comme changer à Gare du Nord pour attraper le RER B, sans trop savoir si c'était pour augmenter des chances de retrouvailles ou conjurer le sort, comme quelqu'un qui vient d'avoir un accident de voiture et qui se remet à conduire le lendemain.

 

Philippe Guéguen, Paris, le 20 juin 2008

 

 



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