Chronique


oirée : moins un mot qu'un concept (celui de se retrouver dans un même temps plutôt que simplement dans un même lieu) qui prête ainsi à ladite
soirée des pouvoirs, au moins celui de donner à la fête un caractère d'exception.
Scream : mot anglais qui signifie selon l'emploi : "hurler", "hurlement".
Et titre d'un film d'horreur américain.
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Boulevard de Rochechouart, 8 mai, deux heures du matin, deux files devant l'Elysée-Montmartre. Une longue, ordonnée et patiente de garçons en T-shirt, l'autre très courte, éparpillée, les mêmes mais avec un carton V.I.P. Je suis content d'être un V.I.P.
Trop de monde, trop de monde sur les marches avant d'arriver dans la salle. Et c'est pareil en haut, juste avant les portes, et puis à l'intérieur vraiment, encore plus, à peine j'avance dans la musique traversée d'effets lumineux, jusqu'à voir. Quoi ? un DJ sur la scène, bientôt remplacé, pendant que les garçons torse nu applaudissent. Et sur les murs, partout, en blanc sur fond noir, bien net, format A3, ceci : "Toute personne prise en possession de drogue sera immédiatement remise à la police".
Trop de monde, et trop de monde qui tient sans tomber. Regards reptiliens, sueur, impossible de tenir debout sans être bousculé à moins de danser. Trop de monde drogué.
Besoin d'air, trouver un coin tranquille autant que la démarche qui permettra d'y

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parvenir, idéalement souple et ferme, impossible, l'entrée là-bas, entre les portes, tout en haut du grand escalier ?
Va-et-vient autour de moi, débuts de phrases, des filles, des étudiantes ? des fées, des inventions, des kikis et des garçons arabes un peu maigres, la colonne vertébrale déformée mais la tête droite, l'oeil interrogateur, prêt, captif de la demande ?
Un hurlement. Un hurlement de derrière les portes, lointain d'abord et qui s'approche. Des têtes se tournent, reprennent bientôt leur objet. Mais le hurlement. On se tourne encore. Dans un flux soudain des battants qui claquent, un type porté par quatre autres en T-shirt noir, qui le tirent vers la sortie pendant qu'il hurle en se débattant dans tous les sens, corps suspendu, le visage fou.
Autour, tout est normal, sans doute, puisque le peu de consternation a vite laissé place à des rires, d'autres cris, comme si c'était un jeu ou, qui sait ? le thème de la soirée, pendant que le type évacué, qu'on descend maintenant dans les escaliers, continue de hurler, un hurlement insupportable. Est-ce qu'il crie parce qu'on le fout
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dehors ? parce qu'on va le balancer aux flics ? Est-ce qu'on le fout dehors parce qu'il crie ? Parce qu'il est devenu dingue ? A cause de la drogue ?
A l'intérieur, toujours les affiches noires et les garçons musclés, l'oeil défoncé. Essayer d'atteindre le bar, passer entre les gouttes de sueur, attendre, réussir à boire ma bière sans la renverser, danser mais pas longtemps, patienter encore pour pisser, parmi les regards fatigués, qui ont soif et qui attendent en file qu'un chiotte se libère. Retourner dans l'entrée.
Mais être saisi par un autre hurlement, la même scène, quelqu'un qu'on sort malgré lui, dans les cris, les rires en écho.
Partir. Mais rencontrer sur le chemin du vestiaire deux anciens élèves, l'un grassouillet, l'air méchamment ravi de la coïncidence, le verbe facile, qui me rappelle à l'autre, gêné en revanche, en me balançant son nom et son prénom comme un indic, pour provoquer un "Bonsoir monsieur" du timide, à moins qu'il ne soit honteux de se retrouver là, la main protocolairement tendue, une main molle, tandis
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que l'autre jubile.
Et au vestiaire ceci : deux types contre le mur, dans la lumière pâle, torse nu, blafards et gris, l'expression de la plus totale terreur dans les yeux pendant que les vigiles en T-shirt noir les fouillent et balancent le contenu de leurs poches sur le comptoir.
La fouille dure, et les questions. Les deux types n'ont rien à répondre, la tête et les yeux qui disent non, le corps qui tremble, de supplier de partout, les muscles, les pores, les organes, le regard aboli dans ce qu'il voit.
Cinq heures, je suis dehors. Il y a une voiture de flics devant la boîte, et puis une sirène dans mon dos, un bruit de pneu, un coup de frein, une autre voiture vient d'arriver.
Les deux types vus au vestiaire sont là, dans la lumière verte du jour qui se lève, toujours torse nu, toujours le regard terrorrisé, mais le corps cassé, passant des mains des vigiles aux mains des flics.
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J'apprendrai le lendemain que la soirée s'est interrompue à six heures, rallumage des lumières et annonce au micro, il y a déjà huit personnes aux urgences, alors ça suffit. Et le surlendemain que des dealers fourguaient une drogue sous forme liquide, dangereuse, incompatible avec l'alcool. La rumeur ? La traditionnelle paranoïa de l'infiltration d'un corps étranger ? Mais dans quel corps, le mien ? le corps social ? le corps d'élite ? celui qui paye ? celui qui empoche ?

 

Philippe Guéguen, Paris, le 16 novembre 1999

 

 

 

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