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Jacques Réda,
Accidents de la circulation,
éd. Gallimard,
182 pages, 14,94 euros
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étais avec des amis dans ce genre de périphéries
auxquelles on n'accède qu'en voiture et qu'un conglomérat
de commerces appelés grandes surfaces suffit à transformer
momentanément en centres urbains. On s'était donné
un quart d'heure dans « L'espace culturel » :
en vacances on a toujours besoin de s'acheter quelque chose pour
les vacances, une carte routière, un guide, un roman, le
tube de l'été.
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Est-ce que je cherchais quelque chose en particulier ? En tout cas je
renonçai vite, tant dans ce type d'endroit il ne faut rien vouloir
qui ait plus de trois mois et se contenter de demander le programme, celui
de l'actualité ou celui de l'Éducation nationale, peu importe.
Quoi qu'il en soit, sur la route des vacances, à la dernière
station avant la destination finale, je rencontrai dans la pile des romans
étiquetés littéraires : Accidents de la circulation
de Jacques Réda.
Pourquoi est-ce qu'on se fait attraper par un livre quand celui-ci n'a
été précédé par rien ? Bien sûr
le titre. Celui-là m'a semblé posséder à la
fois l'aveuglante clarté du réel comme l'obscurité
prometteuse de l'imaginaire, rien moins. Mais évidemment que ça
ne suffit pas, on sait bien qu'il y a des romans qui s'arrêtent
à leur titre.
Donc j'ai poursuivi. Après l'épreuve du titre celle des
sous-titres, et puis la première phrase, la première page
et puis n'importe quelle page, la dernière ça dépend,
parfois j'ai le courage d'attendre. Le seul critère c'est le rapport
du rythme et des sonorités. C'est jamais ce que dit le texte. Ça
c'est plus tard. On
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me reproche de ne jamais parler des livres que j'aime,
de seulement dire « vous pouvez lire ça ». J'ai plutôt
de la chance qu'on me fasse confiance. Du coup, ce que j'en entends m'épate,
et je suis content que ce qui m'a plu, m'a plu vraiment plaise à
quelqu'un d'autre, de me retrouver comme un dispensateur de bonheur.
Alors essayer de ne pas échouer à parler d'un livre que
j'aime, cette affaire de rythme et de sonorités, qui ne va pas
sans raisons. Disons qu'avec le rythme la phrase est incarnée,
c'est du corps-langage, ce n'est plus des mots que l'on lit mais une
voix qu'on entend, malgré la technique et la condition propre
au mot de n'être pas la chose. Et il s'avère que cette
voix-là, à seulement l'entendre, nous dit quelque chose,
question de peau dans la réalité, question de pouls dans
l'écriture.
La première phrase commence à la fois
douce et ferme : « Il est cinq heures, » se reprend
: « à peine, » continue alors qu'elle aurait
dû se terminer : « mais si l'on en croit la couleur,
» se poursuit en ayant l'air de s'arrêter cette fois : «
c'est un pastis bien tassé qui remplit son verre ; »
puis reprend, plus
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courte, concentrant dans sa forme le lourd pastis qu'elle vise
en même temps qu'elle signale peut-être sa réprobation
: « un de ceux qu'on mâche plus qu'on ne les boit.
»
Parler de ce qu'on aime c'est parler de soi, et tout à coup se
rendre compte qu'on s'est oublié.
Et puis l'effet soudain de proximité puisqu'on se trouve saisi
dans une relation alors qu'on croyait n'avoir affaire qu'à un
objet.
Si en plus la relation se noue d'un terrain commun, découvrir
par exemple qu'on connaît les mêmes endroits quand les endroits
en cause tiennent dans deux rues, alors c'est parti. Mais d'abord le
battement, le rythme de la phrase donc du regard et de la voix mêlés,
après on pourrait nous amener n'importe où qu'on suivrait.
Dès le premier récit, j'ai reconnu ainsi très précisément
décrit le carrefour Ménilmontant-Sorbier, et jusqu'à
ses habitants puisque j'ai tout de suite identifié le vendeur-réparateur
de cycles et mobylettes dont il est question, les informations émises
sur le personnage confirmant celles que j'avais déjà
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entendues
dans le quartier comme mon expérience personnelle du bonhomme.
À la suite de quoi je suis embarqué avec un narrateur
aussi alerte que mélancolique dans une série de va-et-vient
entre les rues et leur nom, toute une manie joyeuse de la toponymie
qui m'ouvre en même temps qu'un espace un mode de circulation,
comme si la ville devait être lue comme un livre, qui interrogerait
aussi les termes mêmes de la géographie urbaine, le tout
« du point de vue d'une certaine poétique de l'espace
».
Je ne suis jamais indifférent à l'idée de savoir
où je suis et pourquoi l'endroit en question s'appelle comme
il s'appelle, je n'aime pas être tout à fait perdu. De
même, mettre des mots sur des choses, en l'occurrence donner à
un espace une histoire permet sans doute d'éviter cette épreuve,
angoissante au fond : être quelque part et se demander ce qu'on
fout là.
En tout cas, ce qui m'épate ici : que les lieux soient moins
objets de descriptions que de définitions, comme s'il s'agissait
d'en révéler leur essence, au moins leurs limites, et
pour le coup les miennes : la réalité du lieu où
je suis comme preuve de mon existence et bientôt de mon identité.
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Savoir où l'on est, distinguer ici et là, le même
et l'autre, voilà déjà ce qu'on découvre
en empruntant ces récits-circuits. Jusqu'à ce que l'on
se rende compte que les lieux de circulation sont moins des endroits
où l'on passe, des décors de l'action voire des causes
d'accidents, que des accidents en soi. Des accidents c'est-à-dire
des événements : changements d'échelles et espaces
retors, illusions d'optique et faux semblants, mais aussi rencontres
opportunes ou non, ou encore déchirures spatio-temporelles. Que
ces lieux dont il s'agissait apparemment de fixer l'essence se révèlent
être des accidents, et nous voilà avec le narrateur comme
lâchés sur un aléatoire trottoir roulant dans des
circuits-événements dont on a intérêt à
saisir vite l'usage. Au « où suis-je ? » se substitue
alors un « comment s'en sortir », c'est dire l'utilité
publique d'un tel programme.
Car circuler c'est courir le risque que notre trajectoire en rencontre
d'autres, bute sur des obstacles, ou c'est nous qui nous essoufflons,
il faut renoncer au vélo et puis à la mobylette. Sans
compter qu'un accident, y compris de la circulation sanguine, ça
peut se produire n'importe où.
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« Peut-être ai-je tort de fréquenter le dixième
arrondissement. C'est pourtant un endroit idéal pour subir une
attaque. On y recense au moins quatre hôpitaux : Lariboisière,
Saint-Lazare, Fernand-Widal et Saint-Louis. »
De toute façon il faut se relever, en tout cas continuer à
avancer.
Evidemment, que les lieux soient des accidents n'empêche en rien
d'autres accidents d'y avoir lieu. Ces accidents-là sont toujours
des rencontres, entre un sujet et un objet, entre un sujet et un autre.
Avec un « et » une histoire commence, donc un mode supplémentaire
de circulation, dans le temps cette fois, le temps de ce que l'on nous
raconte, l'enchaînement dans lequel il faut se repérer
pour s'en dépêtrer, comment est-ce qu'on en est arrivé
là ?
Les transports désignent aussi bien les mouvements de l'âme
que ceux du corps, toute circulation implique un code, un accident appelle
la loi. Même s'il reste à savoir ce qu'on en entend, une
fable est censée nous guider. Accidents de la circulation
demande donc à être lu comme un recueil de fables.
Dans « Nénesse a peur », le narrateur, égaré
dans un café de banlieue,
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déclare tout en achetant un
Millionnaire pour rassurer un consommateur persuadé d'avoir contracté
une grave maladie : « Si je gagne, vous verrez que tout se
passera encore mieux que je ne vous le promets. »
Ou bien, dans un chapitre d'ailleurs consacré à La Fontaine,
cette transposition hardie du « Lièvre et la tortue »
: « Une vieille dame me précède d'une bonne cinquantaine
de mètres. Je ne veux pas qu'elle ait l'impression que j'essaye
de la rattraper, ni que je lambine exprès pour relever son itinéraire.
»
On ne s'étonnera donc pas qu'à un certain niveau, qui
n'est pas le moins exigeant, la morale de ces Accidents fabuleux
tienne du manuel de circulation comme du permis de conduire, du traité
de savoir-vivre comme du guide de survie.
À un autre niveau, on constate comme chez La Fontaine un matérialisme
strict, celui de qui est étonné d'être là
et le manifeste par sa curiosité pour l'ensemble du monde vivant,
jusque dans l'appréhension de la mort.
« Je pense toujours aux ascenseurs dans cette partie du dix-septième.
Aux
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gens qui les empruntent pour s'élever durant des secondes
dont chacune gonfle comme une bulle énorme avant d'éclater
sans un son, et voici la porte fatale. On enfonce le bouton d'un timbre
enfoui sous une montagne de temps, où ce signal attendait depuis
toujours votre visite. Des tableaux, des tapis, des bibelots, des meubles
pesants ou délicats restent suspendus à hauteur des nuages.
Et c'est là qu'en échange d'une somme aussi somptueuse
que la soie des rideaux, une voix qui a le détachement professionnel
de ses lunettes et de sa cravate vous annonce que vous êtes foutu.
»
À ce matérialisme rigoureux et enchanté répond
alors un constant souci du langage, une morale de poète en somme.
Dans le récit intitulé « Roman de l'escabeau
», l'on apprend par exemple à distinguer un escabeau à
trois marches d'un tabouret dépliable, donc à ne pas confondre
un escabeau-tabouret avec un tabouret-escabeau. Dans « La chauve-souris
et les deux belettes » La Fontaine ne procédait pas autrement
: « Je suis Oiseau : voyez mes ailes », « je suis
Souris : vivent les Rats ! ».
Si la fable parle le langage de la morale Réda parle des
« racailles de la
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télévision »
c'est aussi en énonçant une morale du langage, la seule
au fond qui lui soit légitime. Si la morale peut-être entendue
comme l'art du « bien » agir, « bien » agir,
ici, c'est « bien » dire, donc « bien » entendre.
« Oui, qu'est-ce qu'elle a dit, Mamy ? Et alors la petite :
« Mamy, elle gueule. »
Circuler c'est donc au final décrire un mouvement circulaire,
en l'occurrence lire la façon dont cet ensemble de récits
se donne lui-même à lire, puisque la meilleure direction
que puisse nous indiquer une fable est d'abord le mode d'emploi de sa
propre lecture.
Entre la visée morale dont le genre de l'apologue s'autorise
et le divertissement qu'il dispense, quelle voie ? Sans doute en aura-t-on
une idée, une fois arrivé au terme de la lecture, en lisant
à la suite les titres des quatre parties dont l'ensemble est
formé, titres qui deviennent alors un quatrain, parties dont
on aura mesuré qu'elles se déployaient en boucles concentriques,
Paris, puis la banlieue, puis la province, enfin quelques pays voisins.
Circuler signifie aussi prendre le large, en tout cas adopter une direction
et un point de vue.
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« Quand on sent que le temps va tourner à
l'orage,
il vaut mieux s'aviser de prendre un peu de champ,
puis reprendre la route, en roulant, en marchant,
en se laissant porter au loin comme un nuage. »
Philippe Guéguen, Paris, Le 20 février
2002
Le point de vue du nuage / Philippe Guéguen
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