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l était venu chez moi ; cette fois c'est moi qui allais chez
lui, un quatrième étage d'un immeuble bien entretenu
d'une petite rue du XVIIIe arrondissement, dans la Goutte d'Or.
Sur un canapé vert, la télé en marche, juste
l'image, au mur une fresque - la mer badigeonnée entre deux
colonnes néo-grecques - j'aurais déjà dû
foutre le camp, le décor c'est déjà le corps
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Il m'a parlé de son quartier en me servant
du riesling, l'immeuble, tout ça, les voisins, ceux du rez-de-chaussée
: Ça fait six ans que j'habite ici, j'en peux plus. Je fais
partie du conseil syndical, on a essayé de maintenir l'immeuble,
qu'il ne devienne pas comme les autres. J'ai même plus envie d'acheter
de la viande dans le quartier tellement je suis dégoûté.
Et pour le poisson c'est pas mieux. Ils vendaient des tourteaux morts,
l'autre jour, au marché de Château Rouge. Tu te rends compte,
des tourteaux morts ! Si ça continue ça va devenir un ghetto.
Je ne comprends pas qu'ils ne fassent pas un effort pour s'intégrer.
Quand je vais à l'étranger je respecte les coutumes du lieu.
Pourquoi ils ne font pas pareil ? Il y a deux familles africaines dans
l'immeuble. Ça pose tout le temps des problèmes. On est allé
discuté avec eux pourtant. On a fait des efforts. Rien à
faire. Ils veulent rien comprendre. L'autre jour celle du rez-de-chaussée
faisait la cuisine la porte ouverte, une odeur épouvantable, ça
infestait tout l'immeuble. Je suis allé lui dire qu'elle pourrait
fermer sa porte et ouvrir sa fenêtre. je suis
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Alsacien, c'est pas pour autant que je fais de la choucroute chez moi.
Elle m'a envoyé chier. Alors je suis redescendu avec une bombe désodorisante.
J'en ai mis dans tout l'escalier, je suis rentré chez elle et j'ai
continué à en asperger partout. On a failli en venir aux mains.
Sa fille est intervenue. Une minette de quatorze ans qui passe son temps
dans la rue à attendre que les petits mecs du quartier la draguent.
Il fallait qu'elle soit là pour me traduire ce que disait sa mère,
qui n'arrêtait pas de me faire le même geste, comme si elle
s'était tenu les couilles, en me disant que j'avais un problème
là. C'est sa fille qui m'a fait comprendre en me traitant de pédé.
"Pédé", tu te rends compte ? Je ne me suis pas laissé
faire. "Eh oui je suis pédé, ça te pose un problème
? Tu t'es vue ? T'es encore une gamine et tu te trimballes sur des talons
t'as vu comment ? t'es vulgaire et tu te permets de me traiter de pédé
?" Ça l'a sciée que je lui dise pas le contraire, elle
a rien dit pendant trois secondes, et puis, tiens-toi bien, elle m'a balancé
: "Tu baises avec ton chien !" J'ai pas démenti, j'ai continué
."Oui je
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baise avec mon chien. Tu peux le dire à tout le monde. J'ai aussi
des vidéos si tu veux, ça pourrait sûrement intéresser
tous les mecs qui viennent voir ta mère, tu crois pas ?" J'ai
cru qu'elle allait me tuer.
Evidemment
il n'est pas raciste. Puisqu'il le dit. Evidemment on n'est pas obligé
de tout supporter. Le bruit, l'odeur, les jeunes, les noirs. J'aurais dû
m'en douter. Il m'a parlé de la Bretagne et de l'Alsace dans le bar
où on s'est rencontrés. Parce qu'il est Alsacien. Parce que
je suis Breton ? Il croyait me faire plaisir, avec ses vacances dans les
Côtes d'Armor et ses souvenirs de fest-noz. Est-ce que je suis obligé
de supporter ce qu'il me dit ? de supporter ce que lui ne supporte pas ?
Car en découpant la population comme il le fait, en faisant le tri
comme il le fait, c'est moi qu'il exclut, puisque son discours est indifférent
à la personne à qui il s'adresse, qu'il pourrait le dire à
n'importe qui et qu'il n'y a aucune raison qu'il me le dise, à moi,
sauf à vouloir que je sois son complice, prisonnier malgré
moi d'un contrat entre lui et un autre, un autre toujours proche, mais toujours
insupportablement
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autre. Que répondre à quelqu'un qui se plaint, surtout d'une
situation qu'il a contribué lui-même à créer
?
Je lui dis qu'il pense avec un cerveau occidental.
Parce que je suis prof et qu'il le sait, parce qu'il m'impose un discours
que je n'ai pas envie d'entendre et que j'ai décidé qu'il
aurait aussi à supporter un discours qu'il n'a pas envie d'entendre.
Parce que j'aurais déjà dû me barrer, ne pas avoir été
là, parce qu'il faut que je me défende. Je lui dis qu'avec
son cerveau d'occidental il présuppose que sa morale est universelle.
Je le lui dis parce que je sais qu'il ne me répondra pas que, moi
aussi, je pense avec un cerveau occidental. Je lui dis aussi qu'il n'y a
aucune évidence à penser que ce qui est évident pour
lui : faire la cuisine la porte fermée, ne pas pisser dans la rue,
soit évident pour tout le monde. Et j'ajoute lentement, pour qu'il
ait le sentiment que mes propos sont mesurés, que je ne dis rien
au hasard et surtout que je lui fais confiance, que je lui prête assez
de curiosité pour qu'il entende une autre voix, je lui dis sérieusement
que si nous n'avions pas colonisé une partie de
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l'Afrique nous n'aurions pas à subir
aujourd'hui les inconvénients d'une cohabitation. Et qu'enfin on
ne peut à la fois se dire tolérant et respecter la multiplicité
des cultures en souhaitant par ailleurs l'intégration de cette multiplicité
dans une unité, reste à savoir laquelle.
Mais je n'ai pas répondu cela pour le convaincre, je sais que ce
n'est pas la valeur théorique de ces arguments qui est en jeu, seulement
que ce discours ait sa propre forme, une forme qu'il ne puisse pas maîtriser,
aussi cohérente et inépuisable que la sienne. Je n'ai pas
envie d'avoir raison puisque avoir raison serait avoir raison contre lui.
Il ne s'agit pas non plus d'avoir tort, je préfèrerais simplement
qu'on soit en accord, on est plutôt là pour ça, non
? Je lui ai donc répondu ça juste pour exister, moi, face
à lui. Puisqu'exister face à lui est le problème -
l'autre oui, dit-il, mais comme moi, veut-il, fût-ce à son
insu - d'autant que si l'autre survient, c'est lui qui cesse alors d'exister.
Alors dévier.
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Mais j'aurais beau faire il n'entendra pas, du moins
en ma présence, que j'avais été heureux d'être
entouré, alors que j'arrivais dans sa rue, par quatre enfants blacks
qui me félicitent d'avoir un si beau vélo, pendant que l'un
d'entre eux, le doigt sur la chaîne, sans peur de se graisser, compte
le nombre de pignons. Il n'entendra pas non plus que ça m'aura fait
rire, leur culot de me demander, les yeux dans les yeux : "Msieur je
peux faire un tour avec ?" d'autant qu'ils n'ont évidemment
pas lâché douze pitt-bulls sur mes pneus après mon refus
poli. Et il ne saura pas non plus qu'après
lui avoir dit que je ne n'allais pas rester dormir chez lui, en descendant
les escaliers dans le noir, bourré et parfaitement nauséeux
comme je l'étais, j'ai croisé une ombre sur les marches du
rez-de-chaussée, une femme africaine, une jeune femme qui s'était
assise là et avait enlevé un de ses souliers, elle pleurait.
Je n'ai pas allumé, je lui ai dit bonsoir, elle m'a répondu.
J'ai essayé de retrouver mon vélo dans la cour. Je n'y voyais
rien, je
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suis revenu sur mes pas,
je lui ai demandé s'il y avait de la lumière dans la cour,
elle n'a pas répondu tout de suite, a confirmé qu'il n'y avait
pas de lumière.
Philippe
Guéguen, Paris, le 04 février 2000
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