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À peine entré dans le gymnase qui sert
aussi de salle de spectacle et dans lequel ont été réunis
les stands, j'ai été accaparé par des parents dont
j'avais eu la fille l'an dernier comme élève. Elle avait
été enchantée, surtout par mon humour, d'autant que
toute la classe ne le comprenait pas. Sans m'en rendre compte je suis
alors devenu tout à fait sérieux. Et puis une ancienne quatrième
m'a presque tiré par le bras pour m'entraîner au Chamboule-tout,
parce que c'était sa mère qui tenait le stand, il fallait
absolument que je la rencontre. C'est quand je me suis éloigné
pour échapper au bruit des boîtes qui dégringolent
que madame Meddour, d'abord isolée dans la foule, s'est avancée
pour se rapprocher de moi. Madame Meddour est la maman de Yidir. Elle
est contente de me voir, mais elle n'est pas du tout contente de son fils.
Il est en quatrième 1, allemand deuxième langue et latin,
et je suis le professeur principal de la classe. Surtout, elle est désolée
d'avoir pu paraître agressive lors de la réunion de rentrée.
Elle l'a su par son fils, qui l'a appris de ses camarades, qui le tenaient
de leurs parents. Les parents s'étaient émus parce qu'à
un contrôle de grammaire, il s'agissait d'indiquer la nature et
la fonction de mots soulignés dans un texte, leurs enfants avaient
tout confondu. À la fin de la réunion, madame Meddour avait
alors pris la parole pour dire que c'était inadmissible, son fils
avait eu un 6 à son contrôle alors qu'il avait 15 de moyenne
en cinquième. Mais ça n'était pas parce que c'était
son fils : on ne pouvait pas demander aux enfants des choses qu'ils ne
connaissaient pas. Maintenant son fils a la moyenne générale.
Mais c'est trop juste. Il a voulu arrêter le latin mais elle s'y
est opposée. Peut-être que c'est pour ça qu'il s'est
mis à travailler moins et à faire des caprices ? C'est parce
qu'il voulait consacrer plus de temps au tennis. Il va au tennis le mercredi.
C'est à cause du cours de latin qu'il n'a pas assez de temps pour
déjeuner et se changer. Pourtant, son mari et elle ont passé
leur mois de vacances à amener Yidir là où se tenaient
les compétitions. Il fallait prendre la voiture tous les jours
et faire 25 km. Elle est trop gentille. Elle n'y peut rien. Une mère
c'est comme ça. Et en plus Yidir est influençable. D'ailleurs,
en classe, il s'est mis à côté d'Arthur qui ne travaille
pas, elle le sait.
Depuis combien de temps parle-t-elle ? J'ai fini par
sortir une cigarette pour pouvoir m'extirper du gymnase pendant qu'elle
me disait au revoir. Mais une fois dehors et aussitôt ma cigarette
allumée j'ai été rejoint par l'adolescente énervée
qui m'avait exhorté à aller voir sa mère au Chamboule-tout,
et qui maintenant répète : elle est bien ma mère,
hein ? Elle est bien !
Quand la mère de Yidir est revenue. Elle avait
l'impression d'avoir abusé, surtout le jour de la fête de
l'école. Elle voulait s'excuser encore et elle m'a demandé,
puisque c'était bientôt la nouvelle année, ce que
j'utilisais comme agenda. Je n'ai pas compris tout de suite. Je me suis
rappelé qu'elle tenait une librairie-papeterie à Vanves
: pendant la réunion de début d'année elle avait
déjà annoncé qu'elle pouvait s'occuper des commandes
groupées, les parents d'élèves lui avaient à
peine répondu. Ce que j'utilisais comme agenda ? J'ai hésité.
Pris de court, je me suis entendu lui répondre que j'allais lui
paraître un peu snob, mais cette phrase, déjà, n'était
pas bien à sa place. Pourtant j'ai continué. J'ai un agenda
Hermès. Tout en me disant qu'après tout, snob et Hermès,
ce n'était pas incohérent. Mais c'était comme si
ces deux mots, ensemble ou séparément d'ailleurs, lui avaient
été inconnus. Elle a eu un moment d'arrêt. Et puis
elle s'est reprise en me citant plusieurs marques qu'elle avait rentrées.
Et elle a dit qu'elle chercherait. Je voyais bien qu'elle ne savait pas
où : j'ai fini par sortir de ma poche mon agenda, un peu embêté
parce qu'il est vieux, abîmé, et n'a plus du tout l'air de
venir de chez Hermès. Alors j'ai été au bord de lui
raconter pourquoi je l'avais. Je me suis retenu. Mais elle insistait :
j'ai déjà fait mes commandes, ce n'est pas grave, montrez-moi
donc quelles recharges il vous faut. J'ai beau dire non, elle ne va quand
même pas m'offrir mes recharges d'agenda, elle ne lâche pas.
Il faut maintenant que je lui explique que de toute façon je n'utilise
pas de recharges Hermès, j'en prends d'une autre marque, moins
chère et moins faubourg Saint-Honoré. Tant pis, je me résous
à arracher une page pour qu'elle ait un échantillon. Elle-même
a fini par hésiter. Peut-être que ça devenait trop
intime. Mais elle me tend son stylo pour que je lui note les références
sur la feuille arrachée. Jusqu'à ce qu'elle me dise, en
continuant à s'excuser : «Prenez-le, je m'en suis à
peine servi, il est tout neuf, je l'ai pris à la boutique avant
de venir». Et je me suis retrouvé avec dans la main un petit
stylo à bille noir et à l'agrafe dorée, une agrafe
en forme de flèche, comme qui dirait un modèle pour dame,
sans pouvoir dire non.
Après, je me suis demandé s'il fallait que je l'utilise
ostensiblement en cours, s'il fallait donc que Yidir voie que j'avais
accepté un cadeau de sa mère. Au contraire, il était
peut-être préférable qu'il n'en sache rien. Aussi
bien sa mère ne lui avait rien dit. Et puis j'ai pensé
que Yidir devinerait d'où venait le stylo. Sa mère m'avait
dit qu'elle l'avait pris dans la boutique juste avant de venir à
la fête de l'école, peut-être qu'elle l'utilisait
depuis plusieurs jours, elle n'avait pas voulu que je croie qu'elle
me donnait un stylo d'occasion, ou qu'elle essayait de se débarrasser
d'un modèle qui ne lui convenait plus. J'ai un problème avec les cadeaux. Depuis longtemps
j'essaie d'éviter Noël. J'arrive le plus tard possible chez
mes parents. C'est peut-être parce que mon père s'appelle
Noël. Cette année je suis arrivé le 25 au soir. Autour
du sapin, dont le pied était entouré d'un emballage de chez
Ikea, il y avait encore des cadeaux. Des spécialités pour
moi, des gâteaux anglais et des chocolats à la menthe, une
boîte de foie gras dans leur conditionnement d'origine. C'est ma
mère qui s'occupe des cadeaux. Après elle me file un chèque,
un «petit» chèque comme elle dit. Mon père,
lui, essaie de me faire plaisir. Il m'a demandé si j'avais besoin
de crayons. Il en a toujours plein, il doit participer à un trafic
avec ses copains du quartier. À moins qu'il n'ait gardé
un stock du temps où il travaillait, il m'avait dit qu'il était
bien vu du type chargé des fournitures. Et il me donne un stylo,
bleu électrique avec une agrafe métallique, un stylo à
bille fabriqué en Suisse. D'habitude c'est des modèles assez
ordinaires, plutôt moches, et à chaque fois je lui dis que
je n'en ai pas besoin. Cette fois, j'ai eu un sifflement d'admiration.
Je n'ai pas de cadeaux pour tout le monde. Je n'en
ai que pour les enfants. Je n'arrive pas à me faire à l'idée
qu'à Noël il faut faire des cadeaux. C'est vrai aussi que
quand mon père en reçoit un, il le regarde à peine
et le pose assez vite dans un coin. Avec ma tante Jeannette, c'est pareil.
C'est la sur aînée de ma mère, celle qui est
restée célibataire et qui travaille à la boulangerie.
Une fois, à Noël, elle a refusé d'ouvrir un paquet
qu'on lui avait offert. Mon autre tante a alors ouvert le paquet elle-même,
mais Jeannette a continué à dire qu'elle n'en voulait pas.
C'était un cardigan, quelque chose de classique. «Je n'ai
rien demandé, de toute façon je ne le mettrai pas».
Au pied du sapin il reste un paquet, emballé dans du papier-cadeau
de récupération. J'ai pensé que ça devait
être une boîte de chocolat, et je n'ai pas cru qu'elle m'était
destinée. Mais ma mère insistait, il y a encore quelque
chose, c'est pour toi. Et j'ai aussi entendu Anna réclamer que
j'ouvre mes cadeaux. Anna est la fille de Patrick, mon frère
aîné. Elle avait déjà commencé à
plier du papier sur la table basse, le livre d'origami que je lui avais
offert ouvert devant elle, ou alors elle déconnait avec le chien,
quand j'ai fini par prendre le dernier paquet et déchirer le
papier distraitement. C'était en effet une boîte de chocolat,
une grosse boîte que j'ai reposée près du sapin,
à côté des spécialités, sans comprendre
que c'était elle qui me l'avait offerte, sans lui dire merci.
Le lendemain je suis allé à Pont-Croix. Mais je ne suis
pas tout de suite allé voir Jeannette. J'ai attendu le dernier
moment. C'est Jeannette qui tient la boutique depuis que mes grands-parents
sont morts. C'est elle aussi qui fait le pain. D'ailleurs, à
force de se pencher, sur le pétrin ou vers le four, sa silhouette
s'est cassée, ses mains se sont épaissies, ses jambes
se sont arquées. Maintenant, elle ressemble à son père.
Tu es par là ? Tu es arrivé il
y a longtemps ?
Jeannette avance dans la boutique en traînant les pieds. Soudain
elle s'arrête pour mettre ses mains à sa taille, se cambre,
se remet droit, et, d'une main furtive, derrière le dos, tire
sur sa blouse en la pinçant, relâche, tandis que la farine
accumulée se disperse dans l'air.
Ah, tu es arrivé il y a trois jours
! J'ai vu la voiture aussi. Mais après je l'ai plus vue, j'ai pensé
que tu étais parti.
Elle est maintenant derrière le comptoir, ses
bras déplacent des choses, se croisent et se décroisent,
ou tirent sur sa blouse dans tous les sens. Et puis elle me parle du livre.
Un livre sur les commerces de campagne, qui vient d'être publié,
avec des photos et des articles comme des interviews, dans lequel elle
est. Pourtant elle leur avait dit qu'elle n'aimait pas qu'on la prenne
en photo. Mais elle a acheté plusieurs exemplaires. «Si tu
veux, je te l'offre.» Tout de suite elle a franchi la porte de la
boutique pour attraper le livre sur une marche de l'escalier. Tout en
s'excusant que le prix soit indiqué derrière. Après
elle m'a demandé si je voulais du pain, du pain noir ou du pain
blanc, et puis aussi des sardines en boîte, du pâté
Hénaff, des brioches, du kouign, des oranges et des bananes pour
la route, tout en me parlant d'autre chose, si j'étais venu tout
seul, si j'étais allé voir le bébé de Marine
et Steven. Elle m'a même demandé si je voulais des sous.
J'ai pris un morceau de pain noir et deux boîtes de sardines. Elle
m'a dit aussi qu'elle avait des sacs pour les bons clients, elle leur
en donnait un pour la bonne année. Sur les sacs, un modèle
en toile, elle avait fait imprimer :
Pain à l'ancienne pétri sur levain façonné à la main Brioches au beurre recette des parents Elle m'a donné un sac. Je lui ai dit que je n'avais pas pu venir
la voir plus tôt, j'avais passé mon temps à faire
des allers-retours et à me coucher tard. Je lui ai dit aussi
au revoir parce que je partais le soir même. Mais je revenais
pour les vacances de février. Je ne l'ai pas embrassée.
Elle n'aime pas ça. Elle n'embrasse que les enfants.
Philippe Guéguen, Paris, le 11 janvier 2003
Philippe
Gueguen , Les parents
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