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Quand je suis sorti du RER D à la gare de Garges – Sarcelles, j'ai été surpris de voir dans le ciel autant d'avions. Et aussi de découvrir que le 368, juste après la station, s'arrêtait plusieurs fois pour prendre des passagers. Après, on a traversé une autoroute et des zones pavillonnaires, il faisait beau, on est passé devant des barres d'HLM disposées avec symétrie, les mêmes que celles que j'avais vues à la télé quand j'étais enfant et qui faisaient penser au camp de Drancy. Il n'y avait pas beaucoup de monde dans le bus, des jeunes surtout, en tout cas personne qui ressemble à un prof de français. Tout d'un coup, à nouveau la campagne, et puis une zone industrielle avec des hôtels Formule 1. En regardant le plan du trajet – une ligne circulaire –, j'ai eu peur d'avoir pris le bus dans le mauvais sens et de devoir faire le grand tour. Mais dix minutes après j'étais arrivé.
Le jeune en jogging blanc brillant, celui qui avait passé son temps au téléphone, est descendu en même temps que moi. Une fille l'attendait sous l'abribus. Plus loin, après le carrefour, à droite, à l'écart de la route principale et des premières maisons de Sarcelles, j'ai repéré un ensemble de bâtiments administratifs cachés par de grands arbres, mais sans que je sache bien s'il s'agissait d'un bois ou d'un parc.

La réunion a eu lieu. On était sept. J'étais le seul homme. La modératrice nous a fait prendre connaissance des sujets et des consignes de correction, a précisé qu'il n'y avait pas cette année de commentaires ou de contre-propositions aux consignes de correction. En général, la modératrice donne le ton. L'an dernier elle était bavarde. Elle habitait le XVIe arrondissement, elle avait de la chance, elle enseignait à côté de chez elle. Sauf qu'il valait mieux être bien habillé, à cause des élèves. D'ailleurs, comme chacun bénéficiait d'un jour de congé pendant la durée des oraux, elle avait tout de suite demandé son mercredi, puisque c'était le jour d'ouverture des soldes. Le dernier jour, à ceux qui étaient encore là – il fallait faire les moyennes en fonction des sujets, remplir des feuilles de renseignement en double exemplaire – elle nous avait énuméré toutes les possibilités pour un prof de gagner plus d'argent. Par exemple, il valait mieux participer à des jurys de concours plutôt qu'à des jurys d'examen, ça payait mieux.

Cette année, nous avons récupéré chacun soixante-quatre copies. L'an dernier c'était dix de moins. On nous a demandé de les recompter. Des copies de section littéraire. Les candidats avaient été invités à travailler sur quatre textes liés au personnage de Robinson Crusoé : un extrait du roman de Daniel Defoe, un poème de Saint-John Perse, un extrait de Suzanne et le Pacifique de Giraudoux, un autre de Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier. En regardant les copies, on a constaté que les élèves avaient en majorité choisi le sujet d'invention : «Vous rédigerez deux ou trois pages de ce journal dans lesquelles Robinson Crusoé, à partir des événements de sa vie quotidienne sur l'île, réfléchit à la condition de tout naufragé.»

Je suis sorti fumer une cigarette. Dehors, la chaleur avait encore augmenté. Je me suis dit que je n'aurais pas dû prendre de veste et que je n'avais jamais lu Robinson Crusoé. Mais pour le lire il vaudrait mieux attendre, sinon je prendrais du retard dans les copies. Une collègue est sortie après moi, elle aussi avait envie de fumer. On a parlé du programme, des grèves, du gouvernement Raffarin. Et puis elle m'a dit qu'elle partirait avant la fin de la réunion. Elle faisait du théâtre, elle avait arrêté l'Education Nationale pendant huit ans pour ne faire que ça. Mais elle avait repris l'enseignement à cause de la retraite. D'ailleurs, comme elle avait fait grève, elle attendait de voir comment ça serait décompté sur sa paye. Et elle a eu une remarque sur Johnny qui fêtait ses soixante ans. Elle-même n'en était plus très loin. En ce moment, elle donnait un coup de main à un metteur en scène. Elle espérait avoir deux ou trois après-midi de libre : la première avait lieu dans une semaine. Sauf si la grève des intermittents devait faire annuler le spectacle. Mais ce serait dommage pour les acteurs avec qui elle travaillait, c'était des jeunes.
J'ai fumé une deuxième cigarette en regardant le ciel. Il y avait toujours beaucoup d'avions, je pouvais les voir assez bien, j'ai été surpris qu'il y ait autant de modèles.

Les oraux ont commencé l'après-midi du 24 et se sont poursuivis jusqu'au 1e juillet. Ils avaient lieu dans des préfabriqués. Pour y aller, il fallait quitter le bâtiment administratif, repasser par le portique, se retrouver dans la zone centrale et prendre à droite devant le bâtiment D, une barre de quatre étages qui avait l'air désaffectée. D'ailleurs, un ruban rouge et blanc en condamnait l'entrée. Mais sans qu'on sache si c'était seulement pour en interdire l'accès (afin de ne pas égarer les candidats et les jurys) ou parce que le bâtiment menace : j'ai remarqué que le béton des portiques commençait à s'effriter par endroits.

Les élèves sont convoqués par groupe de quatre, à huit heures, dix heures, quatorze heures et seize heures. Ils ont trente minute de préparation pour répondre à une question sur un texte qu'ils ont travaillé pendant l'année. L'oral lui-même dure vingt minutes : dix minutes d'explication, dix minutes d'entretien.

Mercredi matin, comme il manquait deux candidats, j'ai fini à onze heures dix. Alors je suis sorti du lycée et j'ai marché vite. En cinq minutes, la route s'est transformée en rue et je me suis retrouvé au XIXe siècle, parmi des maisons d'un étage avec des volets gris. Ça n'a pas duré. Sur la gauche, en descendant la rue principale, là où il y a les cafés, la pharmacie et les banques, une grande place animée. Surtout des jeunes. Dont l'un, sous l'abribus, assis sur le dossier du banc, indifférent à l'idée d'être vu, est en train de se rouler un joint. Au fond, un bâtiment d'un étage avec des tubes qui se croisent sur la façade. Ça pourrait être une gare, un «centre», un «espace». Plus loin, à l'écart des commerces, la mairie, une énorme villa 1900, incarne la maison modèle que montre le Larousse, un inventaire de toutes les possibilités architecturales de la belle demeure bourgeoise. D'ailleurs, en revenant vers le centre, j'ai lu sur un panneau : «Sarcelles – Village».

À midi, je suis allé manger un jambon beurre au Celtique, un bar de la rue principale. La serveuse m'a demandé si je le voulais avec salade, j'ai dit oui. Mais quand elle me l'a apporté, j'ai vu qu'elle avait juste ajouté une feuille de salade au-dessus du jambon. À un moment, un vieux est arrivé. Au bar il a commandé un verre de blanc, puis il est allé dans le coin tabac, à la fois pour acheter des cigarettes et un billet de loto. Après, il s'est installé à une table pour cocher sa grille, tout en parlant à deux types au comptoir, il leur énumérait les prix qu'il avait obtenus quand il était lycéen, en particulier ses accessits en anglais et en grec. Maintenant il a la soixantaine, la tête d'Haroun Tazieff, avec un blouson de cuir et un jogging clair, mais un peu sale, qui poche, d'ailleurs il a une tache de merde au cul.

Les candidats, tous de section littéraire, sont en majorité des filles. Elles sont habillées unisexe, en jean et en sweat-shirt, ou alors comme des filles de leur âge, avec des pantalons moulants et des tops. L'année dernière, dans le lycée du XVIIe arrondissement où j'étais convoqué, les candidates ressemblaient davantage à des jeunes femmes qu'à des adolescentes. Elles portaient des jupes légères et des sandales à talon. Ici, les vêtements sont meilleur marché. Et les filles semblent davantage résignées, ou alors elles n'hésitent pas, font manifestement la tête quand je leur propose un texte dont elles ne veulent pas, me demandent de changer ou m'en indiquent carrément un autre.
Je constate que l'objet d'étude n°4, «le biographique», n'a pas beaucoup de succès. Quand j'interroge une candidate sur ce qu'elle sait d'Annie Ernaux – plusieurs extraits de La Honte sont sur sa liste –, elle me répond : «Rien.» Mais comme j'insiste, elle se rappelle qu'Annie Ernaux a été prof, et aussi qu'elle habite le neuf cinq. Je souris. Elle se reprend : «Le quatre-vingt-quinze.»
Avec la deuxième partie de l'épreuve – l'entretien –, ça se complique. Les candidats sont capables d'identifier des figures de style, mais personne ne peut me citer un poète du XXe siècle. Et quand je demande si les Lumières sont un mouvement exclusivement français, l'on me répond oui. Pourtant, il y a un texte de Kant sur la liste : «Ah oui, il est Anglais.»
Les élèves qui passent, c'est un flux lent et mécanique. Heureusement il y a des visages, des voix, des paroles qui ne sont pas troués. Alors la fatigue s'arrête, on entend. Un élève d'origine africaine qui lit Les fenêtres de Baudelaire et qui m'explique en quoi c'est un poème en prose. Une candidate qui répète comme les autres que Voltaire a écrit Candide contre Leibniz, mais ajoute avec une nuance d'ironie : «L'on dit aussi que Voltaire n'a rien compris à la philosophie de Leibniz.»

Le règlement m'impose de respecter la durée impartie à chacun. Alors je me retiens de faire des commentaires, j'essaie d'être lisse. Jusqu'à ce que, devant une candidate boulotte et appliquée, je me surprenne tout à coup à voir se superposer à sa personne une image épouvantable. L'image déjà ancienne de ces filles du département du Nord, elles avaient fait de l'auto-stop un soir de kermesse, elles avaient été embarquées par trois frères, ils les avaient emmenées dans un blockhaus sur une plage, pour les tuer après les avoir violées, et même qu'ils les avaient enterrées vivantes dans le sable.

Le jeudi, je ne suis pas allé à Sarcelles. C'était mon jour de congé.

J'ai beau m'appliquer à tenir compte des instructions officielles, qui m'obligent à évaluer un discours, je ne peux pas oublier que ces discours sont incarnés et que j'écoute aussi avec mes yeux. Alors je vois des gorges se couvrir parfois de plaques rouges, des mains qui s'accrochent à un pendentif, le tripotent et s'interrompent brusquement, j'entends des bouches qui s'assèchent.

Le vendredi, il a plu. J'ai vu par la fenêtre une jeune collègue sortir de son préfabriqué et traverser la cour : elle courait les bras en avant. Comme elle portait des escarpins avec un jean moulant, et un décolleté avec des bretelles fines, j'ai pensé qu'elle n'avait pas prévu qu'il pleuvrait. À mon tour, je suis sorti chercher un café. Je suis resté là un moment, en chemise, les gouttes de pluie tombaient dans le café, à regarder la pelouse roussie qui entoure le bâtiment D.

À midi, je suis retourné au Celtique. J'ai pris un grand crème. Je venais d'acheter des brioches après avoir cherché la bonne boulangerie, mais les brioches étaient sèches.

J'avais relevé les stores, il n'y avait personne dans la cour. J'écoutais la dernière candidate de la journée lorsque j'ai vu une tête à la fenêtre, qui s'est baissée tout de suite, tandis qu'une autre, plus loin, est apparue d'un coup pour disparaître elle aussi de la même façon. J'ai interrompu l'élève que j'interrogeais et je me suis levé pour mieux voir. J'avais remarqué que la plupart des candidats venaient accompagnés de leurs amis, mais aussi que ceux-ci restaient en bande au milieu de la cour ou assis sur les marches, sans faire de bruit. Tandis que ceux-là, habillés d'un jean large, avec chacun un sweat-shirt dont ils avaient relevé la capuche, s'amusaient à longer les façades des préfabriqués, le dos courbé, en essayant de ne pas se faire voir, pour tout d'un coup relever la tête devant une fenêtre, les trois en même temps, ou deux d'entre eux, l'ensemble en rythme, sans que je puisse deviner s'il s'agissait seulement d'un jeu. J'ai encore posé une question à la candidate, quand les trois lascars, installés maintenant sur les marches près de la porte, ont commencé à parler fort. Je suis sorti. J'ai ouvert la porte, je leur ai demandé s'ils cherchaient quelque chose, je me suis surpris moi-même à réagir aussi vite, ils m'ont répondu par la négative. J'ai ajouté qu'il y avait des oraux en leur demandant de ne pas faire de bruit. C'est après que je me suis rendu compte que j'avais eu peur. J'ai eu peur quand j'ai ouvert la porte et qu'ils m'ont vu. Et aussi de découvrir que c'était ce sentiment-là, précisément, que j'étais venu chercher à Sarcelles, le sentiment qui fait que ce qu'il y a en nous de solide et d'aérien se transforme en eau.

Le soir, la pluie avait cessé, j'ai pris un autre chemin pour rentrer à Paris. Après la rue principale, à droite, dans le bruit des avions, une rue qui monte doucement. D'abord des bâtiments tristes, une institution religieuse cachée par des grands murs, et puis des villas entourées de jardin, derrière des grilles, qui abritent maintenant des avocats et des assureurs. En haut, en face d'une brasserie, c'est la gare de Sarcelles – Saint-Brice.

Le lundi, le Celtique était fermé. Je suis allé chez Nadège. Où j'ai senti assez vite que le fait de m'asseoir à une table me distinguait. Surtout que je portais une veste. À part Nadège, la patronne, une brune aux cheveux courts, avec les yeux très maquillés derrière des lunettes, et un pull noir en laine avec des effets de broderie, il n'y avait que trois clients à ce moment-là. Au bout du bar, deux d'entre eux avaient l'air engagés dans une conversation de fond : ils passaient l'actualité en revue. À l'autre bout, près de ma table, un troisième était accoudé avec une bière. J'ai demandé un jambon beurre avec un thé, Nadège m'a fait répéter un thé, en regardant furtivement le client à qui elle venait de servir un demi. Mais elle s'est empêchée de rire ou de faire une remarque, et, quand elle est repartie à l'autre extrémité du comptoir pour aller prendre un sachet dans la boîte où sont rangés le thé et les tisanes, j'ai vu qu'elle portait une jupe courte, des collants noirs et des mules dont les motifs rappelaient ceux du pull. Après, comme le type avec qui elle avait eu un échange de regards est parti, les deux autres se sont mis à parler plus fort.
– Tout de même, maintenant il y en a beaucoup plus.
– Ce n'est pas qu'il y en a beaucoup plus, c'est qu'ils sont plus visibles. Et comme maintenant il y a moins de tabous …
Mais Nadège a interrompu la conversation : elle avait commencé à changer de fût tout en refermant le tiroir des tisanes d'un mouvement du genou, quand elle s'est adressée à l'un des deux : «Tiens-moi le tuyau pendant que je pompe.» L'un des clients a donc pris le tuyau vert et le tenait au-dessus de l'évier, quand son pote est arrivé derrière lui, jusqu'à le coller, et, en gesticulant, lui a demandé d'une voix affectée s'il n'avait pas besoin d'un coup de main. Pendant ce temps, Nadège, sans cesser d'appuyer sur une manette, essayait de s'empêcher de rire. De part et d'autre du comptoir, le trio a gigoté pendant un moment, Nadège n'arrêtant pas de dire : «Arrêtez, arrêtez !» quand tout à coup ça a giclé. Celui qui tenait le tuyau l'a alors lâché brusquement et le comptoir a été recouvert de bière. Passé le moment de rigolade provoqué par l'éclaboussure, Nadège a continué à faire mine d'en avoir assez, a menacé de gifler celui qui avait lâché le tuyau, il venait de commencer une série de devinettes, évidemment Nadège ne trouvait pas. Par exemple : «Pourquoi les filles du département du Nord sont-elles précoces ? Parce que le Concerto en sol mineur.»
Après, c'est un vieil Arabe qui est entré, et qui n'arrêtait pas de répéter : «C'est la Saint-Pierre aujourd'hui !» pendant que Nadège lui répondait : «Non, c'est la Saint-Martial.» Ensuite ils ont encore fait semblant de se disputer : l'un prétendant que la caissière de l'Intermarché habitait Villiers-le-Bel, l'autre qu'elle n'avait jamais quitté Saint-Brice.

Il me restait du temps avant de retourner au lycée, j'avais envie de jeter un œil sur Robinson Crusoé, j'ai trouvé une librairie-papeterie. En me promenant entre les rayons, j'ai entendu le patron demander à une cliente si c'était bien elle qui avait commandé le dictionnaire des mots croisés, parce qu'il l'avait reçu, mais en deux volumes. Il a répété que le dictionnaire en question était en deux volumes, il voulait savoir si celui qu'elle avait commandé n'en comportait qu'un, tout en lui disant que maintenant c'était le même en deux, mais sans qu'il soit sûr.

Le dernier jour, le matin, je suis sorti de la gare par un autre accès que celui qui mène au 368, si bien que je suis tombé sur la voiture de la modératrice. Elle s'était garée en double file pour attendre les autres, et, comme un bus se présentait à intervalle régulier en klaxonnant, on a fait au moins quatre fois le tour du parking avant de pouvoir embarquer les retardataires. Après, pendant qu'on traversait la multitude des espaces qui sépare Garges de Sarcelles, une collègue a fait remarquer qu'on jouissait du temps quand on était prof. Et puis, alors qu'on passait devant un abribus où des gens attendaient, elle a ajouté : «Les gens qui se lèvent à six heures, quand est-ce qu'ils peuvent faire leurs courses ?» À quoi la prof avec qui j'avais fumé une cigarette le premier jour a répondu : «On comprend pourquoi ils ne vont pas au théâtre le soir.»

À midi, comme j'avais fini en même temps qu'une collègue, je ne suis pas retourné chez Nadège ni au Celtique, on a mangé ensemble dans un restaurant chinois. Pendant un moment nous avons été les seuls clients, jusqu'à ce que s'installe un couple deux tables plus loin : l'élève africain qui avait si bien lu Les fenêtres, accompagné d'une copine. Il m'a reconnu, nous nous sommes salués.
Le soir, j'ai retrouvé la modératrice et ma collègue de déjeuner au secrétariat : il fallait faire les moyennes en fonction des sujets, remplir des feuilles de renseignement. Nous avons terminé en même temps, alors la modératrice nous a proposé de nous déposer à la gare de RER, mais finalement nous sommes descendus porte de Clignancourt.
Pendant le trajet, on a surtout parlé des vacances. Mes collègues avaient prévu de voyager. Et puis j'ai demandé qui avait eu le temps de faire les soldes. Alors elles se sont rendu compte qu'elles étaient toutes les deux passées, le même samedi, au «Quai des marques», une rue entière avec des entrepôts spécialisés dans les soldes d'usine, en banlieue. Et comme je voulais savoir où, précisément, elles m'ont expliqué toutes les deux comment y aller.
En quittant la banlieue, j'ai pensé à la forêt des contes de fées. Mais je n'ai pas dit à mes collègues que le fait d'avoir été convoqué à Sarcelles avait marqué pour moi le début des vacances. Je ne voyage pas assez, je me contente trop souvent de savoir que les noms des lieux sont magiques. Pourtant j'aime bien vérifier. Sarcelles, ça avait fini par ressembler à un nom de maladie.

Après que j'ai eu mon permis de conduire, j'avais vingt ans, mon père m'a prêté sa 504. Je pouvais la prendre quand je voulais. Alors Bernard et moi avons passé nos samedis soir à rouler sur la rocade, c'était comme un bout de périphérique, et puis à faire des tours dans la banlieue de Quimper, la radio à fond. Sans doute on voulait rencontrer les Indiens.

Quand on a passé son enfance à la périphérie d'une ville, et que l'on sait, parce qu'on l'a mesuré, qu'on n'habite pas le «centre», le «centre» en question est pour toujours un rêve.

Quand j'ai interrogé les candidats sur Annie Ernaux, je me suis demandé pourquoi elle avait choisi de vivre dans le Val-d'Oise, alors qu'elle a sans doute assez d'argent pour habiter Paris.

J'ai pensé que si ses parents étaient devenus riches, ils auraient fait construire une «maison neuve», forcément en bordure de la ville, et ils auraient eu une voiture. Sa mère aurait appris à conduire, elles seraient toutes les deux allées dans le centre-ville faire les soldes.

 


Philippe Guéguen, Paris, le 30 septembre 2003


 



Philippe Guéguen, Neuf cinq

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