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a guerre est aussi un sujet de conversation.
Et sauf à y couper court, il est social d'avoir un avis, au
moins quelque chose à dire sinon à éprouver,
rien n'oblige à prendre parti, même si la conversation
peut aussi servir à ça : s'engager.
D'où la question, quand on en parle,
dans quoi s'engage-t-on ? |
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26 mars 1999, voyage scolaire à Londres.
Les élèves viennent de descendre du car. Fatigue, déambulation
dans le car vide, les papiers d'emballage, les canettes, je lance à
ma collègue qui inspecte l'avant : "Tu crois, toi, qu'il va
y avoir une troisième guerre mondiale ?"
Instantanément changement de figure. Est-ce
qu'elle est directement concernée ? Est-ce que c'est ça
: "troisième-guerre-mondiale", tout seul, qui glace d'emblée
?
Je comprends qu'elle n'aime pas ça, qu'elle
les sent, ces choses-là. Cette fois-ci, justement, elle est inquiète.
Mais j'insiste, je lui demande si je peux me fier à son pif, si
la dernière fois qu'elle a eu ce genre d'intuition elle a pu vérifier
que ça marchait, qu'elle pouvait s'écouter, se faire confiance
? Pas de réponse. Son visage est resté le même, arrêté,
démaquillé tout à coup, un trou dans le regard, au
fond la peur, la peur mélangée à la peur de la peur.
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Pourquoi est-ce que je lui ai posé cette
question ? Par ennui ? Parce que j'avais vraiment le désir d'apprendre
quelque chose ? Non, l'envie soudaine que quelque chose arrive, parce
que le passage des frontières change les relations.
Le voyage a continué, nous n'avons pas reparlé
de la guerre. Et puis, sur la route de Douvres, dans l'inquiétude
et l'excitation de rater peut-être le ferry-boat, installés
en avant du car, sur la hauteur, cette longue conversation sur les lieux
qu'elle a habités, Paris, Lorient, Toulon, son père était
militaire, l'adresse qui suit l'affectation, ce père formidable,
mort trop tôt, les promenades qu'elle avait faites avec lui, et
ça, cette certitude qu'elle lui savait, qu'elle ne me dit pas tout
de suite, mon père avait une qualité, une qualité
exceptionnelle, mon père aimait la vie.
27 mars, samedi soir minuit, retour à Paris,
rendez-vous avec un ami dans un bar. D'entrée de jeu, après
bonjour et ça va : "De toute façon, avec un nom comme
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ça, la Macédoine, ça ne peut
pas produire autre chose".
Je lis entre-temps dans Le Nouvel Observateur
du 1er au 7 avril : "(...) une guerre que l'on voit, c'est horrible,
une guerre que l'on ne voit pas, c'est frustrant".
Reparlé avec Jean-Marie : les traités
de paix d'après 1918, le projet de Tito d'une Serbie faible dans
une Yougoslavie forte et celui de Milosevic d'une Grande Serbie. Il est
pour les frappes de l'OTAN mais il fallait intervenir avant. Et, un verre
ou deux plus tard : "Il ne fallait pas démanteler l'Autriche-Hongrie".
Jean-Marie est dans le plus beau des temps, le
plus beau c'est-à-dire le plus tragique, le temps perdu, l'impossible
présent.
21 ou 22 avril, dans une voiture, sur une route de
Dordogne, il pleut,
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France-Info, Didier Motchane (vice-président
du Mouvement des citoyens), enroué, se raclant la gorge, qui parle
d'abord pour dire pourquoi Chevènement (du même mouvement,
et ministre de l'Intérieur) ne parle pas, il admet ensuite que les
Kosovars sont victimes, mais il est contre les frappes, et il a dit : "Purification
technique".
Et puis, longue conversation avec Agnès,
qui me dit : "Je ne supporte pas ceux qui sont contre l'intervention
de l'OTAN en utilisant comme argument : et les Arméniens ? et les
Tibétains ?
Moi - Tu trouves qu'ils ont tort ? Tu penses que
les Arméniens n'ont pas à être défendus ?
Agnès - Si. Mais je trouve que c'est lâche
parce que ça veut dire que puisqu'on
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n'a aucune raison de défendre les uns plutôt
que les autres, il ne faut rien faire. Et puis ça arrête la
conversation. Qu'est-ce que tu veux dire à quelqu'un qui te répond
ça : "Et les Arméniens !"
Moi - Je ne sais pas. Je me dis qu'ils sont anti-américains
pour dire ça, parce que sinon j'y crois pas, c'est de la rhétorique.
Et tu ne peux pas répondre parce qu'ils t'entraînent forcément
sur un terrain politique, et un terrain au second degré puisque
le problème n'est plus le Kosovo mais l'OTAN, ce qui est évidemment
plus "intelligent", comme de dire que la victime est en fait
le bourreau, alors que pour toi c'est un problème moral.
Agnès - Et tu ne crois pas que ça puisse
aller ensemble, le moral et le politique? En fait, tu vois, ce qui me préoccupe
c'est que je me demande jusqu'où on peut supporter une situation,
qu'est-ce qui fait qu'on décide d'intervenir, ou pas, à partir
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de quoi ? Et puis, cette guerre, ça pose des
questions : s'engager, pas s'engager, assumer, se défiler, à
quelle place on est ?
Moi - C'est quoi, exactement, ce qui te préoccupe
? Tu dis : "jusqu'où on peut supporter une situation"...
Agnès - Je dis ça, c'est après
un film que j'y ai pensé, un film sur les femmes algériennes,
une femme qui disait qu'elle avait d'abord accepté de porter le
voile, puis qu'il y ait le couvre-feu à partir de 23 heures, et
puis à partir de 21 heures, à cause de l'état d'urgence.
Moi - Oublie la guerre. Je crois que ce n'est pas
ça, enfin, que ça n'est pas que ça. J'ai une idée
mais je n'en suis pas sûr. Mais c'est peut-être moi, après
tout, qui ne souhaiterais pas du tout avoir à répondre à
quelqu'un qui me dirait que s'engager
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contre la Serbie n'a pas de sens parce qu'il faudrait
alors s'engager partout, le même qui dirait d'ailleurs aussi, mais
plus tard, que quitte à y aller il faut y aller, envoyer les troupes
au sol, comme si c'était : rien du tout ou tout, tout de suite, s'en
laver les mains ou jouir.
Agnès - Est-ce que je peux te rappeler que
tu es une des premières personnes que je connaisse à m'avoir
dit, après que les bombardements ont commencé : "Il
faut y aller" ?
Moi - J'ai dit ça, moi ?
Agnès - Oui.
Moi - Je ne sais pas. Je dois avoir un avis tout
de suite, et après je ne pense plus
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rien de la guerre elle-même, je ne fais plus
attention qu'à ceux qui en parlent. Je me dis aussi qu'être
pour ou contre ne change rien, qu'avoir un avis doit conduire à l'action
et qu'à simplement en parler on ne mesure que sa propre impuissance,
ou son obscénité. Tu ne crois pas que parler de la guerre,
c'est parler de soi ?
Agnès - Je veux bien que la guerre soit
une projection, mais c'est aussi une réalité, non ?
Moi - C'est vrai aussi. Mais est-ce que tu ne crois
pas que ce qui te préoccupe ça n'est pas plutôt ta
propre capacité à supporter l'insupportable, non pas en
général mais dans ta propre vie ? L'injustice dont sont
victimes les Kosovars te renvoie à l'injustice que tu supportes,
professionnellement, affectivement, injustice d'autant plus pénible
que tu as pu te dire, à chaque fois que tu la rencontrais, comme
cette femme algérienne, qu'au fond elle était acceptable
?
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Agnès - Peut-être. Mais tout de même,
c'est curieux que tu ne répondes pas à la question de la
guerre elle-même.
Moi - Je ne sais pas. Le fait de refuser de choisir,
par exemple d'être pour ou contre les frappes de l'OTAN, ce qui
serait la preuve d'un engagement, au moins dans la conversation, révèle
peut-être que ce qui m'embête c'est la nature du lien, le
fait que ce soit le lien social qui soit là privilégié.
Agnès - Comment ça ?
Moi - Si tu te contentes d'écouter ou si
tu approuves tu en apprends évidemment plus de la personne qui
te parle et de la relation que vous formez que de la guerre en question.
En revanche si tu réponds, avec tes informations et tes convictions,
si, comme on dit, un vrai débat s'engage cette fois, mais de la
meilleure façon, ce ne
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sera plus l'affectif qui primera, ni même
le souci mondain qu'il se passe quelque chose, mais le lien social en
tant que tel, puisque la guerre, d'être "discutée"
ainsi, ne sera plus simplement sujet de conversation mais engagement,
engagement dans la vie de la cité.
Agnès - Mais pas là puisque nous
sommes amis.
Moi - Oui. Mais si nous parlons de cette guerre,
de cette guerre vraiment, autant que possible, et non de ce quoi toi et
moi nous y mettons, ce sera en tant que citoyens, et c'est pas si mal,
mais c'est du boulot, pas en tant qu'amis. Je crois que je préfère
les liens affectifs.
Philippe
Guéguen
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