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Yves et Anne-Marie habitent à l'entrée
de la ville. Quand ils ont construit c'était la campagne. Après,
comme tous les croisements de la périphérie, le carrefour
au bord duquel ils habitent a été transformé en rond-point.
Maintenant, avec tous ces ronds-points, on n'est pas encore arrivé
au centre-ville qu'on a mal au cur. Et puis le rond-point s'est
agrandi. De tout le secteur, c'est le plus gros. C'est par là qu'on
passe pour aller sur la voie express qui conduit à Brest ou à
Paris, ou alors dans la zone industrielle, celle qui est occupée
par les activités de loisirs et leurs aires de stationnement :
un magasin de bricolage, un magasin de sport, un hypermarché, un
espace culturel, une grande surface qui vend de la hi-fi et de l'électroménager.
La maison d'Yves et Anne-Marie s'est agrandie en même temps. Yves
est entrepreneur. Il a ajouté au garage initial un deuxième
garage, puis un autre. Autour du rond-point c'est la seule maison. Une
maison peinte en blanc, des pierres de taille aux fenêtres, un escalier
avec une rampe en fer forgé. Le reste c'est des entrepôts,
ou des champs qui seront bientôt construits, et aussi un fast-food
qui s'est installé.
Yves est un cousin de mon père. Je suis allé
chez lui quand j'étais petit. Je me souviens de la salle à
manger, Anne-Marie avait ouvert la porte pour la montrer mais c'est tout,
elle devait préférer recevoir les gens dans la cuisine,
pour pas salir. Après j'ai oublié la tête qu'ils avaient.
Mais pas leur maison. Parce que j'avais souvent l'occasion de passer devant.
À chaque fois je me rappelais qu'ils habitaient là. Par
exemple, je me suis demandé s'ils allaient à pied au centre
Leclerc.
Et puis mon père a revu son cousin. On devait faire des travaux
dans la maison de vacances. Celle que ma grand-mère a acheté
à mes parents. Parce qu'elle était derrière sa boulangerie.
C'est Yves qui est venu faire le plâtre. Il était en retraite,
il était content de donner un coup de main. Ma mère m'appelait
tous les jours pour me tenir au courant et me demander mon avis. C'est
dommage que tu ne sois pas sur place. En même temps elle n'arrêtait
pas de dire qu'avec Yves ça allait vite, c'étaient des sacrées
journées, mon père avait du mal à suivre. Et elle
ajoutait, tu comprends, Yves ne boit plus. Peut-être qu'il prend
des cachets. En tout cas il n'arrête pas. Pour nous ça fait
une sortie. On va chercher Yves, on arrive à Pont-Croix à
huit heures et demie, à dix heures on prend le café. C'est
Yves qui veut son café à dix heures. Dedans il rajoute de
l'eau froide. C'est pour aller plus vite. Et puis il faut penser à
lui acheter des crêpes, il aime bien les crêpes avec le café.
À quatre heures c'est pareil. Et elle précise qu'il a dû
être obligé de se soigner. Peut-être même que
c'est Anne-Marie et sa fille qui l'ont obligé. Il paraît
qu'il était terrible quand il avait bu.
«Terrible», je ne sais pas ce que ça
veut dire pour ma mère. Mais je ne pose pas de questions. Pourtant
je n'imagine pas. Il battait sa femme ? Il battait ses enfants ? Il cassait
des choses ? Il hurlait ? La violence des alcooliques ça donne
envie de tuer. J'ai eu envie de tuer mon père par exemple. Est-ce
qu'il le sait ? J'avais calculé le temps qu'il fallait pour sortir
de la cuisine et descendre l'escalier, combien de marches je pouvais sauter
en même temps, et prendre la carabine dans la cave. La carabine,
vraiment, c'était la dernière limite. Ça aurait été
juste pour lui dire «arrête». Je ne suis pas allé
jusqu'à m'entraîner. Sinon, c'est sûr, ça apprend
à regarder vite, et bouger, et être souple. Il vaut mieux
avoir repéré dans l'espace immédiat un objet qui
pourra servir et avoir localisé la sortie en faisant attention
aux obstacles. Peut-être que ça apprend aussi à ne
pas avoir peur de la violence quand elle se produit. Mais j'ai tout le
temps peur qu'elle arrive. Sans doute que ça développe le
sens de la stratégie et l'art du déplacement. Ou la faculté
d'envisager à chaque fois le pire. Mais en même temps ça
fait envie. Parce que la violence c'est aussi la force.
Les vacances sont arrivées et j'ai pu aller
voir les travaux. Avec les artisans on a toujours des surprises. D'autant
que je n'avais pas réussi à évaluer exactement ce
qui avait été fait et comment : au téléphone
je comprenais mal ma mère, elle-même ne me comprenait pas,
on pouvait passer vingt minutes à s'assurer qu'on parlait bien
de la même porte et j'étais quand même obligé
de tout reprendre. Et puis, même si on s'était mis d'accord,
il fallait encore que je tienne compte de mon père, aussi bien
il aurait jeté des choses, une porte justement, qui avait été
récupérée in extremis. Sans compter qu'Yves aurait
forcément raison, s'il avait dit que ça n'était pas
possible, j'apprenais que de toute façon on n'aurait pas pu faire
autrement.
J'ai tout de suite vu les deux tuyaux de 20 dans la
chambre. Deux tuyaux en plastique gris comme ceux qu'on utilise pour l'évacuation
des WC. Il paraît que c'était la seule solution. Pour aérer
une salle de bains il faut deux tuyaux : un en bas, l'autre en haut. C'est
une question de rapport entre l'air froid et l'air chaud. En même
temps je me suis dit que l'espèce de sas où débouchaient
les deux tuyaux, transformé en circuit de refroidissement, risquait
de se détériorer vite. Avant les travaux, à droite
au rez-de-chaussée, il y avait une salle à manger qui donnait
sur la rue, et, séparée par une cloison, une cuisine sombre
puisque ses deux fenêtres, l'une au-dessus de l'autre, donnaient
sur un puits de lumière de 3m2. Quand on ouvrait la fenêtre
du bas, ce qu'on voyait d'abord c'est la chaleur du vide. Trois murs recouverts
d'ardoises, certaines s'étaient décrochées et c'était
du bois derrière, comme toit une plaque ondulée translucide,
mais envahie par des mousses, par terre du ciment. Tout ça pouvait
pourrir, s'écrouler et entraîner dans sa chute la toiture,
peut-être un étage entier de la maison mitoyenne. La maison
mitoyenne c'est la maison de mes grands-parents. La boulangerie. C'est
là que j'ai passé mon enfance.
Quand on a cassé la cloison qui séparait
la salle à manger de la cuisine pour transformer le tout en chambre,
une pièce en forme de L puisqu'une partie de l'ancienne cuisine
est occupée maintenant par une salle de bains, c'est dans la chambre
que se sont retrouvées les fenêtres qui donnent sur le sas.
J'ai proposé qu'on les supprime. J'ai dit à mes parents
qu'il suffisait qu'il y ait un incendie dans la boulangerie. Les murs
derrière les ardoises étaient en bois, le feu gagnerait
vite, les fenêtres exploseraient sous la chaleur. On a décidé
de mettre des carreaux de verre en haut et de murer la fenêtre du
bas en profitant du renfoncement pour installer des étagères.
C'est par là que passent les tuyaux.
C'est comme ça que j'ai revu Yves. Sa tête. À la fois
un air de famille et aussi quelque chose entre Charles Vanel et le docteur
Mabuse. Ensemble on a fait le tour des travaux, il y avait encore des
choses à finir, ma mère avait dû lui dire que c'est
moi qui décidais où on arrêtait le carrelage. Quand
il m'a montré les deux tuyaux, je n'ai rien dit. J'ai pensé
que s'il devait vraiment y avoir un incendie dans la boulangerie, on s'en
apercevrait en voyant les tuyaux fondre. Après j'ai regardé
Yves travailler, mais en passant, comme si j'avais interrompu ma propre
activité pour m'accorder une pause, pour ne pas avoir l'air de
le surveiller, et aussi parce que j'aime bien voir comment l'autre fait.
La première fois qu'Yves est monté prendre
le café, il a vu que j'avais changé la place du lit, il
a dit : «On a fait pirouette !» Mes parents m'avaient dit
qu'il n'avait appris le français qu'à l'âge de sept
ans, en plus il n'était pas resté longtemps à l'école.
Et ils avaient ajouté, avec des guillemets dans l'intonation, peut-être
il est un peu arriéré. «Arriéré»,
ça veut dire plouc ? Parce que vous pensez que vous ne l'êtes
pas ? Je me suis demandé s'ils voulaient se rapprocher de moi,
contre lui, ou, au contraire, s'il fallait que je sois indulgent, avec
eux comme avec lui. Yves savait que j'étais prof, il aurait pu
se braquer ? Le fait est qu'il a raconté assez vite comment il
avait cloué le bec à un ingénieur, une question de
durée de séchage, l'ingénieur ne voulait pas croire
qu'après la pose du plâtre, avant de peindre c'est
à cause des briques qui sont derrière, c'est les briques
qui emmagasinent l'eau il faut attendre un an.
En tout cas, même s'ils avaient eu l'air contrarié par les deux tuyaux, mes parents avaient laissé faire. Et je voyais bien, à chaque fois qu'on mangeait ensemble, que c'est Yves qui décidait. Quand les gros travaux ont été finis, en regardant la cuisine
qu'il venait de terminer, Yves a dit : «Ça fera un joli coin
kit», sans que je comprenne bien si pour lui le mot «kit»
désignait quelque chose de prêt-à-monter ou alors
un mélange entre ce sens-là et celui du mot «kitchenette».
Ma mère, elle, dit : «une kitchénette».
Après il a entreposé son matériel
dans un coin, il repasserait dans la semaine, sa camionnette serait sûrement
réparée. Mes parents m'avaient dit qu'Yves et sa femme partaient
en vacances en camionnette. Et même qu'ils dormaient dedans quand
ils n'avaient pas trouvé d'hôtel. Ils étaient comme
ça. Ça n'était pas une question d'argent.
Après le départ de son cousin, mon père a entrepris
de vérifier toutes les serrures du rez-de-chaussée, il en
dévissait une pour la mettre à la place d'une autre et recommençait.
Le samedi, ma mère était en train de nettoyer la salle de
bain neuve quand elle a poussé un cri. Il y avait une bête
dans la cabine de douche, une espèce de mille-pattes de dix centimètres
de long sur au moins deux de large, translucide, verdâtre, brillant,
articulé et qui avançait vite. Quelque chose que je n'avais
jamais vu. La bête avait dû arriver du sas mitoyen par un
des deux tuyaux d'aération et traverser la grille. Le même
jour, j'étais à la fenêtre lorsque j'ai aperçu
une camionnette arriver, Yves au volant, sa femme à côté.
D'elle, mon père m'avait dit : «Elle ne parle pas, elle hurle.»
La soixantaine, mince, élégante, Anne-Marie
portait un pantalon corsaire clair et un pull bleu. On aurait dit une
speakerine des années 60. Elle était contente d'être
venue voir mais elle ne voulait pas déranger. Ça n'était
pas la peine de faire du café, ils venaient de manger, ils en avaient
déjà bu un. Mais si on en prenait ils en boiraient un avec
nous. En tout cas, dès qu'elle s'est assise, elle n'a pas arrêté
de parler. Il y avait eu un pot pour son départ en retraite, ça
l'avait secouée, elle était émue, elle avait eu des
bouquets de fleurs et des discours, même qu'elle avait pleuré
parce qu'elle ne s'attendait pas à ça, surtout après
ce qu'elle avait vécu pendant un an, elle n'avait pas pu dormir
à cause du bruit, à cause du fast-food qui s'était
installé en face, dans le rond-point. Mais à son travail
elle n'avait rien dit. Personne n'aurait pensé qu'elle vivait un
martyre. Pendant un an elle avait entendu le bruit de l'extracteur de
fumée, les voitures ne la dérangeaient pas mais un bruit
régulier c'était intolérable. Le fast-food ne voulait
pas reconnaître qu'il n'était pas aux normes, ils avaient
été obligé de faire venir un expert, même l'expert
lui avait dit, Madame, je ne sais pas comment vous avez fait pour supporter
ça. Un an que ça avait duré. Il avait fallu écrire
partout, d'ailleurs le maire ne lui avait même pas répondu.
Il aurait pu au moins envoyer un mot. Par politesse. Elle avait cru devenir
folle. Mais à son travail personne ne savait. Au contraire. Même
son chef avait fait un discours pour son départ en retraite. Alors
que les autres se plaignaient de lui, si au moins il était souriant.
Mais elle non, elle aimait bien son chef. Un jour elle l'avait surpris
en train de se laver les mains dans les toilettes du personnel, il n'aurait
pas dû être là, vous pensez bien, il a ses toilettes
à lui. Il était venu là parce que son lavabo fuyait.
Il lui avait même précisé qu'il avait mis une soucoupe
dessous. «Vous avez vu comment il était gentil avec moi ?»
Je n'avais pas compris tout de suite quel métier elle faisait,
elle avait dit qu'elle partait au travail à six heures du soir,
c'est à ce moment-là que j'ai compris. Elle avait les larmes
aux yeux en en parlant. Elle était en train de faire le ménage
dans les toilettes de son chef, elle avait nettoyé sous la soucoupe
et essayait de la remettre à sa place quand quelqu'un est arrivé.
«Vous allez croire que je suis folle, Monsieur Michel m'a dit qu'il
y avait une fuite, il a mis une soucoupe, mais entre-temps je l'ai déplacée
en passant la serpillière, et la goutte tombe tellement lentement
que je n'arrive pas à remettre la soucoupe à sa place.»
En parlant, bien droite sur sa chaise, Anne-Marie
regardait chacun dans les yeux, la tête pivotant brusquement. À
côté d'elle, Yves observait aussi chacun comme s'il avait
voulu dire : «Vous comprenez», mais autant pour excuser sa
femme que pour tester, mais avec malice, notre propre résistance.
Mon père, lui, ressemblait au capitaine Haddock assistant à
un concert de la Castafiore. Accablé par le débit d'Anne-Marie,
il avait la tête de quelqu'un qui s'ennuie mais s'empêche
de le montrer, le visage tendu par l'effort et ramolli par le découragement,
l'air démoralisé, fixe, englué, le regard captif.
À un moment, ma mère s'est déplacée pour se
retrouver entre Yves et Anne-Marie, mais derrière eux, et elle
a commencé à avoir un fou rire. Un fou rire apparemment
silencieux puisque ni Anne-Marie ni Yves ne se sont retournés,
et qui ne s'arrêtait pas. Très vite j'ai réprimé
mon envie de regarder mon père et ma mère. Le fait est qu'Anne-Marie
parlait depuis maintenant vingt minutes, il n'y avait plus que moi qui
l'écoutais, et même si elle regardait chacun tour à
tour, elle ne s'adressait plus qu'à moi.
D'abord elle s'est penchée pour voir la goutte,
elle a commencé à avoir un peu mal au dos, elle s'est agenouillée,
elle a eu une seconde d'inattention et elle a senti la goutte sur son
bras. À genoux elle a recommencé à scruter, d'abord
de haut en bas, il ne fallait plus qu'elle la rate, cette goutte, puis
elle n'a plus regardé qu'en haut, la main sur la soucoupe, accroupie,
mais on voyait mal dans le contre-jour.
Je me suis demandé combien de gouttes elle avait ratées,
combien de temps il y avait eu entre chaque goutte. Philippe Guéguen, Paris, le 1er octobre
2002
Philippe
Gueguen , Le chef, la goutte d'eau, la femme de ménage
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