Le chef, la goutte d'eau, la femme de ménage

Chronique de Philippe Guéguen

 

 

 

Yves et Anne-Marie habitent à l'entrée de la ville. Quand ils ont construit c'était la campagne. Après, comme tous les croisements de la périphérie, le carrefour au bord duquel ils habitent a été transformé en rond-point. Maintenant, avec tous ces ronds-points, on n'est pas encore arrivé au centre-ville qu'on a mal au cœur. Et puis le rond-point s'est agrandi. De tout le secteur, c'est le plus gros. C'est par là qu'on passe pour aller sur la voie express qui conduit à Brest ou à Paris, ou alors dans la zone industrielle, celle qui est occupée par les activités de loisirs et leurs aires de stationnement : un magasin de bricolage, un magasin de sport, un hypermarché, un espace culturel, une grande surface qui vend de la hi-fi et de l'électroménager.
La maison d'Yves et Anne-Marie s'est agrandie en même temps. Yves est entrepreneur. Il a ajouté au garage initial un deuxième garage, puis un autre. Autour du rond-point c'est la seule maison. Une maison peinte en blanc, des pierres de taille aux fenêtres, un escalier avec une rampe en fer forgé. Le reste c'est des entrepôts, ou des champs qui seront bientôt construits, et aussi un fast-food qui s'est installé.
Yves est un cousin de mon père. Je suis allé chez lui quand j'étais petit. Je me souviens de la salle à manger, Anne-Marie avait ouvert la porte pour la montrer mais c'est tout, elle devait préférer recevoir les gens dans la cuisine, pour pas salir. Après j'ai oublié la tête qu'ils avaient. Mais pas leur maison. Parce que j'avais souvent l'occasion de passer devant. À chaque fois je me rappelais qu'ils habitaient là. Par exemple, je me suis demandé s'ils allaient à pied au centre Leclerc.
Et puis mon père a revu son cousin. On devait faire des travaux dans la maison de vacances. Celle que ma grand-mère a acheté à mes parents. Parce qu'elle était derrière sa boulangerie. C'est Yves qui est venu faire le plâtre. Il était en retraite, il était content de donner un coup de main. Ma mère m'appelait tous les jours pour me tenir au courant et me demander mon avis. C'est dommage que tu ne sois pas sur place. En même temps elle n'arrêtait pas de dire qu'avec Yves ça allait vite, c'étaient des sacrées journées, mon père avait du mal à suivre. Et elle ajoutait, tu comprends, Yves ne boit plus. Peut-être qu'il prend des cachets. En tout cas il n'arrête pas. Pour nous ça fait une sortie. On va chercher Yves, on arrive à Pont-Croix à huit heures et demie, à dix heures on prend le café. C'est Yves qui veut son café à dix heures. Dedans il rajoute de l'eau froide. C'est pour aller plus vite. Et puis il faut penser à lui acheter des crêpes, il aime bien les crêpes avec le café. À quatre heures c'est pareil. Et elle précise qu'il a dû être obligé de se soigner. Peut-être même que c'est Anne-Marie et sa fille qui l'ont obligé. Il paraît qu'il était terrible quand il avait bu.
«Terrible», je ne sais pas ce que ça veut dire pour ma mère. Mais je ne pose pas de questions. Pourtant je n'imagine pas. Il battait sa femme ? Il battait ses enfants ? Il cassait des choses ? Il hurlait ? La violence des alcooliques ça donne envie de tuer. J'ai eu envie de tuer mon père par exemple. Est-ce qu'il le sait ? J'avais calculé le temps qu'il fallait pour sortir de la cuisine et descendre l'escalier, combien de marches je pouvais sauter en même temps, et prendre la carabine dans la cave. La carabine, vraiment, c'était la dernière limite. Ça aurait été juste pour lui dire «arrête». Je ne suis pas allé jusqu'à m'entraîner. Sinon, c'est sûr, ça apprend à regarder vite, et bouger, et être souple. Il vaut mieux avoir repéré dans l'espace immédiat un objet qui pourra servir et avoir localisé la sortie en faisant attention aux obstacles. Peut-être que ça apprend aussi à ne pas avoir peur de la violence quand elle se produit. Mais j'ai tout le temps peur qu'elle arrive. Sans doute que ça développe le sens de la stratégie et l'art du déplacement. Ou la faculté d'envisager à chaque fois le pire. Mais en même temps ça fait envie. Parce que la violence c'est aussi la force.
Les vacances sont arrivées et j'ai pu aller voir les travaux. Avec les artisans on a toujours des surprises. D'autant que je n'avais pas réussi à évaluer exactement ce qui avait été fait et comment : au téléphone je comprenais mal ma mère, elle-même ne me comprenait pas, on pouvait passer vingt minutes à s'assurer qu'on parlait bien de la même porte et j'étais quand même obligé de tout reprendre. Et puis, même si on s'était mis d'accord, il fallait encore que je tienne compte de mon père, aussi bien il aurait jeté des choses, une porte justement, qui avait été récupérée in extremis. Sans compter qu'Yves aurait forcément raison, s'il avait dit que ça n'était pas possible, j'apprenais que de toute façon on n'aurait pas pu faire autrement.
J'ai tout de suite vu les deux tuyaux de 20 dans la chambre. Deux tuyaux en plastique gris comme ceux qu'on utilise pour l'évacuation des WC. Il paraît que c'était la seule solution. Pour aérer une salle de bains il faut deux tuyaux : un en bas, l'autre en haut. C'est une question de rapport entre l'air froid et l'air chaud. En même temps je me suis dit que l'espèce de sas où débouchaient les deux tuyaux, transformé en circuit de refroidissement, risquait de se détériorer vite. Avant les travaux, à droite au rez-de-chaussée, il y avait une salle à manger qui donnait sur la rue, et, séparée par une cloison, une cuisine sombre puisque ses deux fenêtres, l'une au-dessus de l'autre, donnaient sur un puits de lumière de 3m2. Quand on ouvrait la fenêtre du bas, ce qu'on voyait d'abord c'est la chaleur du vide. Trois murs recouverts d'ardoises, certaines s'étaient décrochées et c'était du bois derrière, comme toit une plaque ondulée translucide, mais envahie par des mousses, par terre du ciment. Tout ça pouvait pourrir, s'écrouler et entraîner dans sa chute la toiture, peut-être un étage entier de la maison mitoyenne. La maison mitoyenne c'est la maison de mes grands-parents. La boulangerie. C'est là que j'ai passé mon enfance.
Quand on a cassé la cloison qui séparait la salle à manger de la cuisine pour transformer le tout en chambre, une pièce en forme de L puisqu'une partie de l'ancienne cuisine est occupée maintenant par une salle de bains, c'est dans la chambre que se sont retrouvées les fenêtres qui donnent sur le sas. J'ai proposé qu'on les supprime. J'ai dit à mes parents qu'il suffisait qu'il y ait un incendie dans la boulangerie. Les murs derrière les ardoises étaient en bois, le feu gagnerait vite, les fenêtres exploseraient sous la chaleur. On a décidé de mettre des carreaux de verre en haut et de murer la fenêtre du bas en profitant du renfoncement pour installer des étagères. C'est par là que passent les tuyaux.
C'est comme ça que j'ai revu Yves. Sa tête. À la fois un air de famille et aussi quelque chose entre Charles Vanel et le docteur Mabuse. Ensemble on a fait le tour des travaux, il y avait encore des choses à finir, ma mère avait dû lui dire que c'est moi qui décidais où on arrêtait le carrelage. Quand il m'a montré les deux tuyaux, je n'ai rien dit. J'ai pensé que s'il devait vraiment y avoir un incendie dans la boulangerie, on s'en apercevrait en voyant les tuyaux fondre. Après j'ai regardé Yves travailler, mais en passant, comme si j'avais interrompu ma propre activité pour m'accorder une pause, pour ne pas avoir l'air de le surveiller, et aussi parce que j'aime bien voir comment l'autre fait.
La première fois qu'Yves est monté prendre le café, il a vu que j'avais changé la place du lit, il a dit : «On a fait pirouette !» Mes parents m'avaient dit qu'il n'avait appris le français qu'à l'âge de sept ans, en plus il n'était pas resté longtemps à l'école. Et ils avaient ajouté, avec des guillemets dans l'intonation, peut-être il est un peu arriéré. «Arriéré», ça veut dire plouc ? Parce que vous pensez que vous ne l'êtes pas ? Je me suis demandé s'ils voulaient se rapprocher de moi, contre lui, ou, au contraire, s'il fallait que je sois indulgent, avec eux comme avec lui. Yves savait que j'étais prof, il aurait pu se braquer ? Le fait est qu'il a raconté assez vite comment il avait cloué le bec à un ingénieur, une question de durée de séchage, l'ingénieur ne voulait pas croire qu'après la pose du plâtre, avant de peindre – c'est à cause des briques qui sont derrière, c'est les briques qui emmagasinent l'eau – il faut attendre un an.
En tout cas, même s'ils avaient eu l'air contrarié par les deux tuyaux, mes parents avaient laissé faire. Et je voyais bien, à chaque fois qu'on mangeait ensemble, que c'est Yves qui décidait.
Quand les gros travaux ont été finis, en regardant la cuisine qu'il venait de terminer, Yves a dit : «Ça fera un joli coin kit», sans que je comprenne bien si pour lui le mot «kit» désignait quelque chose de prêt-à-monter ou alors un mélange entre ce sens-là et celui du mot «kitchenette». Ma mère, elle, dit : «une kitchénette».
Après il a entreposé son matériel dans un coin, il repasserait dans la semaine, sa camionnette serait sûrement réparée. Mes parents m'avaient dit qu'Yves et sa femme partaient en vacances en camionnette. Et même qu'ils dormaient dedans quand ils n'avaient pas trouvé d'hôtel. Ils étaient comme ça. Ça n'était pas une question d'argent.
Après le départ de son cousin, mon père a entrepris de vérifier toutes les serrures du rez-de-chaussée, il en dévissait une pour la mettre à la place d'une autre et recommençait. Le samedi, ma mère était en train de nettoyer la salle de bain neuve quand elle a poussé un cri. Il y avait une bête dans la cabine de douche, une espèce de mille-pattes de dix centimètres de long sur au moins deux de large, translucide, verdâtre, brillant, articulé et qui avançait vite. Quelque chose que je n'avais jamais vu. La bête avait dû arriver du sas mitoyen par un des deux tuyaux d'aération et traverser la grille. Le même jour, j'étais à la fenêtre lorsque j'ai aperçu une camionnette arriver, Yves au volant, sa femme à côté. D'elle, mon père m'avait dit : «Elle ne parle pas, elle hurle.»
La soixantaine, mince, élégante, Anne-Marie portait un pantalon corsaire clair et un pull bleu. On aurait dit une speakerine des années 60. Elle était contente d'être venue voir mais elle ne voulait pas déranger. Ça n'était pas la peine de faire du café, ils venaient de manger, ils en avaient déjà bu un. Mais si on en prenait ils en boiraient un avec nous. En tout cas, dès qu'elle s'est assise, elle n'a pas arrêté de parler. Il y avait eu un pot pour son départ en retraite, ça l'avait secouée, elle était émue, elle avait eu des bouquets de fleurs et des discours, même qu'elle avait pleuré parce qu'elle ne s'attendait pas à ça, surtout après ce qu'elle avait vécu pendant un an, elle n'avait pas pu dormir à cause du bruit, à cause du fast-food qui s'était installé en face, dans le rond-point. Mais à son travail elle n'avait rien dit. Personne n'aurait pensé qu'elle vivait un martyre. Pendant un an elle avait entendu le bruit de l'extracteur de fumée, les voitures ne la dérangeaient pas mais un bruit régulier c'était intolérable. Le fast-food ne voulait pas reconnaître qu'il n'était pas aux normes, ils avaient été obligé de faire venir un expert, même l'expert lui avait dit, Madame, je ne sais pas comment vous avez fait pour supporter ça. Un an que ça avait duré. Il avait fallu écrire partout, d'ailleurs le maire ne lui avait même pas répondu. Il aurait pu au moins envoyer un mot. Par politesse. Elle avait cru devenir folle. Mais à son travail personne ne savait. Au contraire. Même son chef avait fait un discours pour son départ en retraite. Alors que les autres se plaignaient de lui, si au moins il était souriant. Mais elle non, elle aimait bien son chef. Un jour elle l'avait surpris en train de se laver les mains dans les toilettes du personnel, il n'aurait pas dû être là, vous pensez bien, il a ses toilettes à lui. Il était venu là parce que son lavabo fuyait. Il lui avait même précisé qu'il avait mis une soucoupe dessous. «Vous avez vu comment il était gentil avec moi ?»
Je n'avais pas compris tout de suite quel métier elle faisait, elle avait dit qu'elle partait au travail à six heures du soir, c'est à ce moment-là que j'ai compris. Elle avait les larmes aux yeux en en parlant. Elle était en train de faire le ménage dans les toilettes de son chef, elle avait nettoyé sous la soucoupe et essayait de la remettre à sa place quand quelqu'un est arrivé. «Vous allez croire que je suis folle, Monsieur Michel m'a dit qu'il y avait une fuite, il a mis une soucoupe, mais entre-temps je l'ai déplacée en passant la serpillière, et la goutte tombe tellement lentement que je n'arrive pas à remettre la soucoupe à sa place.»
En parlant, bien droite sur sa chaise, Anne-Marie regardait chacun dans les yeux, la tête pivotant brusquement. À côté d'elle, Yves observait aussi chacun comme s'il avait voulu dire : «Vous comprenez», mais autant pour excuser sa femme que pour tester, mais avec malice, notre propre résistance. Mon père, lui, ressemblait au capitaine Haddock assistant à un concert de la Castafiore. Accablé par le débit d'Anne-Marie, il avait la tête de quelqu'un qui s'ennuie mais s'empêche de le montrer, le visage tendu par l'effort et ramolli par le découragement, l'air démoralisé, fixe, englué, le regard captif. À un moment, ma mère s'est déplacée pour se retrouver entre Yves et Anne-Marie, mais derrière eux, et elle a commencé à avoir un fou rire. Un fou rire apparemment silencieux puisque ni Anne-Marie ni Yves ne se sont retournés, et qui ne s'arrêtait pas. Très vite j'ai réprimé mon envie de regarder mon père et ma mère. Le fait est qu'Anne-Marie parlait depuis maintenant vingt minutes, il n'y avait plus que moi qui l'écoutais, et même si elle regardait chacun tour à tour, elle ne s'adressait plus qu'à moi.
D'abord elle s'est penchée pour voir la goutte, elle a commencé à avoir un peu mal au dos, elle s'est agenouillée, elle a eu une seconde d'inattention et elle a senti la goutte sur son bras. À genoux elle a recommencé à scruter, d'abord de haut en bas, il ne fallait plus qu'elle la rate, cette goutte, puis elle n'a plus regardé qu'en haut, la main sur la soucoupe, accroupie, mais on voyait mal dans le contre-jour.
Je me suis demandé combien de gouttes elle avait ratées, combien de temps il y avait eu entre chaque goutte.


Philippe Guéguen, Paris, le 1er octobre 2002

 


Philippe Gueguen , Le chef, la goutte d'eau, la femme de ménage
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