Chronique


uatre jours par semaine, je prends le métro à Marcadet-Poissonniers, je change à Gare du Nord pour la ligne B du RER, je descends à Denfert-Rochereau. De chez moi à l'école ça fait quarante minutes, c'est ce qu'il y a de plus rapide. Pour rentrer, le plus souvent je prends le métro à Denfert - c'est direct - ou alors je fais une partie à pied. J'aime bien prendre le métro. J'aime bien aussi prendre le RER. Parce que j'y éprouve ma résistance à supporter la réalité, donc l'inattendu, les gens, la brutalité. Comme un entraînement avant d'aller faire cours, parler, un
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exercice pratique d'une matière qui n'est pas enseignée, une sorte de physique sociale. Physique parce que le corps est en jeu, sa masse, sa souplesse et qu'il faut calculer les distances, les vitesses, les tangentes, le frottement, anticiper pour aller le plus vite au travail. Sociale puisqu'on a affaire à l'espèce dont on est, avec la nécessité d'en connaître les usages pour peut-être améliorer sa propre conduite. Je sais que la plupart des gens qui prennent le métro quotidiennement pour se rendre à leur travail le détestent ou se contentent de s'en accommoder, ils n'aiment pas la promiscuité, l'odeur, la violence. Moi, je trouve que les gens y sont ce qu'ils sont. On peut toujours leur coller une étiquette en fonction de leur attrait sexuel, de leur identité sociale ou professionnelle présumée, on ne peut jamais les fixer au lieu d'où ils viennent ni au lieu où ils vont. Dans le métro, dans le RER, c'est toute l'humanité qui passe. Et chacun, d'être là pour ça, révèle ce qu'il est à sa façon de passer.
La correspondance à la Gare du Nord, malgré sa courte distance, présente une succession de difficultés intéressantes. De plus elle marque une frontière entre deux plans distincts : celui du métro, celui du RER, différenciés par leur taille et la vitesse
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inversement proportionnelle de leurs usagers, comme si la certitude d'aller vite les autorisait à être plus lents dans les escalators et sur les quais. A Marcadet l'on sera monté en milieu de train pour faire face à la bonne sortie. Un peu trop en avant l'on aurait eu à négocier un virage en goulot d'étranglement. Sinon descendre un escalier, le plus souvent à sens unique car un escalator est prévu pour la montée, prendre sur la gauche un couloir fortement éclairé, à double sens en principe mais souvent condamné par un barrage de jeunes employés de la RATP plus loin en amont, sur le blouson desquels, dans le dos, il y a imprimé MEDIATION. D'où vérifier d'abord que personne n'emprunte l'escalator pour négocier le virage à la corde, et la suite, car la présence du double sens accentue évidemment la difficulté. Au bout, un autre escalier et un escalator pour trois mètres de dénivellation. On continue dans un couloir plus sombre, en zig-zag et en travaux, bas de plafond, dont le sol est irrégulier, avant d'arriver dans la gare où on est pris à contre-sens. Choisir alors le meilleur moment pour couper la foule, prévoir les trajectoires et prendre le rythme, utiliser la diagonale ou le déplacement du cavalier. Reste à préparer le titre de transport pour passer les
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tourniquets sans modifier la vitesse acquise, avancer encore dans un flux multi-directionnel, descendre un escalator, longer le quai pour se retrouver dans la rame la plus proche de la sortie. Et pendant tout ce temps regarder. Les visages, les yeux, les jambes, les mains, les vêtements, les bagages, les démarches, les types, les tendances, les ensembles, les singularités, les invariants, les mendiants dans le couloir en travaux, juste avant d'arriver dans la gare.
Lundi 18 décembre, huit heures dix, je rentre dans la rame qui vient d'arriver. Faute d'avoir été devant la porte au moment où elle s'ouvrait mais le quai était déjà bondé, je sais que je n'aurais pas de place assise, donc que je ne pourrais pas lire le journal. Tant pis, je rentre en souhaitant que la porte se referme vite, mais non, encore d'autres gens qui forcent, sans regarder personne, comme s'ils n'avaient pas le choix. Une petite bourgeoise, le visage modeste mais le maquillage prétentieux dans sa discrétion même, l'allure classique et actuelle à la fois, sans risque, les vêtements en bon état mais c'est qu'ils sont neufs, un trois-quart cintré dans un tissu gris à chevrons. Je suis vite coincé entre une femme opulente et un homme dont l'imperméable d'un gris-blanc satiné a les
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épaules renforcées par des paddings. La situation n'est pas idéale, rien d'agréable à regarder, mais je sais que la sortie s'effectuant de l'autre côté à la prochaine station, laquelle étant un lieu de correspondance important, je bénéficierais du flux et pourrais m'asseoir. Le RER démarre. Ma position n'est pas très stable, je suis forcément obligé de toucher la dame qui est devant moi et le monsieur qui est derrière moi. Le train freine, je rentre un peu plus dans la dame, et sens aussitôt dans mon dos deux mains me repousser sèchement vers l'avant, les doigts pointés et non pas les paumes : attitude hostile, intention, non de me tenir mais de me tenir à distance. Le train redémarre, mon mouvement de même, accentué par les deux mains du type à l'imperméable. J'essaye de me retourner pour voir à qui j'ai affaire mais la torsion est difficile ; je choisis simplement d'opposer à cette poussée une poussée contraire, pour ne pas heurter la grosse dame et signaler ma réprobation. Le train circule décidément mal, s'arrête, redémarre. Non seulement je dois supporter la chaleur excessive du corps enveloppé de la dame en manteau marron, et la déstabilisation due à l'irrégularité de la vitesse du train, accentuée par les mains repoussantes du type à l'imper, mais je sais en plus que je
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vais être en retard. Je me retiens toutefois de faire une remarque puisque je suppose qu'elle me sera renvoyée : "C'est vous qui poussez !" On n'est toujours pas arrivé aux Halles, le train s'arrête encore, j'oscille légèrement et suis encore repoussé. Contre toute attente, car je la pensais résignée, la dame au manteau pousse alors une espèce de "Ha!" énervé, qu'elle étire, tout en se contorsionnant de droite et de gauche, se dépêtrant à la manière d'un chien qui se sèche mais comme au ralenti, et alors que je ne l'ai pas plus heurtée cette fois que durant tout le parcours. Et puis rien. Elle ne se retourne pas, pas un mot. Mais dans le silence aussitôt quelqu'un rit. Et le type de derrière intervient :
- Ce n'est pas bientôt fini de pousser comme ca !
- Parce que vous pensez que je le fais exprès ?
- Vous n'avez qu'à vous tenir !
- Mais à quoi !
- Là ! Vous n'avez qu'à vous accrocher là !
Je me retourne pour le voir - la cinquantaine à moustache et des yeux gris - et pour voir le "là" qu'il m'assigne. Et je soupire en remarquant que s'il avait accepté d'emblée
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de se décaler j'aurais effectivement pu m'accrocher à la barre de la banquette au lieu de celle de la porte. Mais ça ne lui suffit pas :
- Il faut tout de même un minimum d'espace !
- Et vous pensez qu'ici tout le monde l'a ?
Un ton plus bas puisque nous sommes maintenant face à face, en me regardant l'air buté et aussi en baissant la tête :
- En tout cas moi je ne l'ai pas.
Et puis, dans un souffle :
- C'est trop facile de se laisser balancer comme ça.
Je ne le quitte pas des yeux. Il veut bien dire tout ce qu'il a à dire mais certainement pas que je lui réponde. Je pense instantanément que cogner est la seule réponse, et tout aussi vite que je ne le ferais pas. Je pense aussi que puisque je ne vais pas le cogner je vais ressasser ce que j'aurais dû dire ou faire, imaginer un RER idéal ou un traité du bon usage des transports en commun. Le train arrive à la station Les Halles. Comme prévu tout le monde descend, la grosse dame et le regard gris de l'imperméable. Je peux
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m'asseoir. Et repenser à ce qui s'est passé. Je suis un peu choqué de l'incident, d'avoir été pris à partie et surtout d'avoir été accusé injustement. En même temps je ne me trouve pas si choqué, le trouble est apaisé, je peux même envisager sereinement d'y voir plus clair. Après tout, quelque chose s'est passé. Bien sûr, pour me rassurer je peux bien me répéter que si l'on ne supporte pas le contact des corps, alors ! mais je me surprends à me demander ce que ces corps-là ont éprouvé d'aussi insupportable pour agir ainsi, et donc quel tort j'ai bien pu commettre, quelle règle anthropologique fondamentale j'ai transgressée.
"C'est trop facile de se laisser balancer comme ça." Voilà. Peu importe que ce soit le train le responsable, c'est-à-dire l'organisation inhumaine du transport, mon tort est d'avoir oublié que ce n'était pas de heurter son prochain qui était rédhibitoire mais la répétition du heurt, le balancement. D'accord, le type m'a repoussé sans même que je le heurte plusieurs fois, la femme n'a réagi que tardivement. Mais l'un prévoyait et redoutait la répétition, tandis que l'autre devait l'éprouver sur la durée pour en ressentir l'insistance. Qu'a donc le balancement de si odieux ? Il mime l'acte sexuel, certes.
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Surtout il est associé à une intentionalité, et c'est apparemment cette intentionalité qui est insupportable. Car l'usager du métro pris dans la foule muette se voit comme un sujet entouré d'objets. Qu'un geste vienne alors à se répéter est forcément perçu comme significatif, au moins qu'on est un sujet pour un autre sujet, ce qui brise le contrat initial. Faute de deviner par ailleurs pourquoi ça insiste, puisque l'on se demande si l'autre le fait exprès - sinon l'on ne comprend pas qu'il n'en soit pas conscient - on est alors forcé de réagir par l'agacement ou la défensive. Le bon usage du métro exige que les corps gênent le moins possible leur déplacement, que seuls des corps soient en jeu. Or un corps qui se balance est un corps parlant, mais qui transmet des symptômes et non des paroles, d'où les réactions physiques en réponse.
Je suis arrivé en retard à l'école. Avant, pas de cigarette et lever du soleil sur le boulevard St-Jacques, une grande couche de bleu orangé qui s'élève derrière les tours ratées de la place d'Italie. A la récréation, occupé à remplir des carnets de notes dans la salle non-fumeur, j'ai eu la mauvaise idée de demander à un collègue s'il regardait une image pieuse. Quelqu'un venait de lui donner quelque chose à voir et il regardait la
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chose avec attention, l'oeil moite. J'avais levé la tête, j'étais curieux.
- Pourquoi dis-tu une image pieuse, mon cher Philippe ?
- Pour dire quelque chose : je te vois en train de regarder, je ne sais pas ce que tu regardes, je te demande ce que c'est.
- Mais pourquoi une image pieuse ? Je te connais, tu n'as pas dit ça pour rien.
- Mais non, une image pieuse c'est une association qui vient tout de suite, je ne sais pas, j'aurais pu dire une image pornographique, d'ailleurs c'est la même chose.
- Mais tu dis vraiment n'importe quoi ! Tu sais bien qu'une image pieuse ce n'est pas une image pornographique !
- Bon. Je voudrais seulement voir ce que tu regardes, ne va pas chercher ailleurs.
Il finit par me montrer ce qu'il regarde, c'est une photo de Léo Ferré, je sais qu'il a pour lui de l'admiration.
- Bon, c'est Léo Ferré tu vois. Je pense qu'il mérite le respect mais vraiment, parler d'une image pieuse, ça n'est pas du tout approprié. Ce qui est agaçant avec toi c'est que tu prends parfois les gens pour des imbéciles.
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- Mais puisque je te dis que je n'avais pas vu ce que tu regardais ! Tu penses bien que si j'avais su je n'aurais jamais parlé d'image pieuse. Et puis, tu m'énerves à la fin avec tes remarques paranoïaques.
- Ah non, je t'arrête, je ne suis pas du tout paranoïaque.

Gare du Nord / Philippe Guéguen

 





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