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'est une bonne idée d'aménager des terrains de basket
sous le métro aérien. Avec les voitures qui passent
à droite et à gauche, en plus en double file, pour
faire du sport c'est parfait. Et qui est-ce qui joue au basket sous
le métro ? comme par hasard des noirs et des arabes. Ça
ne vous choque pas ? Avec les juifs les nazis avaient commencé
comme ça : ils les enfermaient dans des camions dont ils
avaient pris soin de tordre le pot d'échappement vers l'intérieur.
C'est la dernière heure de la matinée.
Je devais développer une
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explication et j'ai pris le premier exemple qui me passait par la tête.
Ou alors on était en train de corriger quelque chose. Et sans doute
que j'étais fatigué des réponses toutes faites, lues
pour être inaudibles, et de répéter, et d'avoir à
reprendre tout. En tout cas les élèves ont eu l'air de se
réveiller de leur ennui, j'en ai tout de suite vu quelques uns
s'agiter. Les autres, un bon tiers de la classe peut-être, ont repassé
dans leur tête ce qu'ils venaient d'entendre jusqu'à ce que
ça leur arrive dans les pieds. Le temps pour comprendre ?
Il vaut mieux des terrains de basket sous le métro
que pas du tout. Si on les a mis là c'est parce qu'il n'y a pas
de place ailleurs. Vous dites ça parce que vous n'aimez pas le
basket. Je vois bien aux regards inégaux qui me font face que
c'est ce que je dis qui choque, et pas ce dont je parle. Comme si la réalité
dont je parle ne pouvait pas être remise en cause. Comme si toute
parole se réduisait soudain à un oui ou un non. Du coup
je suis tombé. Enchaîné à ce que j'ai moi-même
provoqué j'ai répondu comme eux. Tout de suite. C'est ça.
Pour plus de bonheur plus de nucléaire. Fatigué, je n'ai
pas entendu qu'ils me disaient non parce qu'ils avaient d'abord entendu
non. Et j'en ai rajouté d'autant que j'ai
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sur eux l'avantage d'avoir des stocks. Au lieu de reprendre autrement
ce que j'ai dit. Au lieu de leur rappeler que c'est peut-être en
disant n'importe quoi qu'on trouve, à la condition de vérifier
à mesure les rapports que l'on a d'abord supposés entre
les choses. Ce qu'ils n'ont pas pu faire. Ma fatigue contrariée
s'est changée en énervement. Je ne leur ai pas laissé
le temps de la surprise.
Après tout, la première fois que j'ai vu ce terrain de
basket sous le métro, moi aussi j'ai d'abord acquiescé
au spectacle des basketteurs. Pourquoi embêter les élèves
avec mes questions ? On est bien dans une séquence de travail
qui a pour thème l'environnement et dont la séance d'aujourd'hui
est consacrée à l'argumentation. Mais je sais aussi qu'on
peut toujours tout justifier par un objectif pédagogique.
Au premier rang, Claire a pris la parole en souriant pour me dire que
j'étais fâché parce qu'on n'était pas d'accord
avec moi.
Je suis rentré chez moi sans force. S'agissait-il
de les convaincre ? de leur apprendre à argumenter ? Je me dis
qu'ils n'ont rien appris. Et je m'en veux d'utiliser le génocide
des juifs comme baromètre moral systématique quand je
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devrais savoir que ce que les élèves en retiennent c'est
une rengaine de vieux ou des images, des images d'horreur qui ne peuvent
que faire écran. Qu'est-ce qui me prend de balancer ainsi ce qui
me passe par la tête ? Je décide qu'au prochain cours je
leur présenterais mes excuses.
Le lendemain, correction d'exercices. Faire attention à ne pas
interroger ceux qui visiblement n'ont pas fait leur travail. Ou alors
m'énerver. Leur promettre l'apocalypse, le chômage, la
prostitution, la déchéance toxicomaniaque. Non seulement
je ne présente pas mes excuses mais je reviens à la charge.
Mais avec cette voix que je reconnais précisément à
ce que je ne la reconnais pas, une voix de diapason que je sens sortir
de ma bouche quand ce que je dis est tout tendu vers eux, quand ils
entendent que c'est bien à eux que je parle et pas simplement
moi qui parle, devant personne.
Alors ils me répondent. Et leurs réponses
me prouvent qu'ils ont fait du chemin. Il aura donc suffi que je veuille
être excusé et que les élèves l'entendent ?
Marie dit qu'elle est passée hier soir devant le terrain de basket
et que c'est une association qui est à l'origine du projet : il
y a une plaque. Clément confirme que
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les enfants des classes privilégiées ont un emploi du temps
et ne sont jamais livrés à eux-mêmes : le mercredi
après-midi il joue au volley dans l'association sportive de l'école.
Répondre à la demande, en l'occurrence
donner aux jeunes ou au associations qui les représentent des terrains
de basket sous le métro, est-ce que ça n'est pas ça,
la démagogie ? Il faut conclure et nous en sommes là. Si
je vous écoute on passerait notre temps à regarder des films
américains précisément produits pour capter votre
attention. Et quand je vois que vous avez tous des basquets ça
me fait le même effet. Moi aussi je vérifie. Je vous vois
marcher et je vois bien que ça ne vas pas. Il y en a combien parmi
vous qui marchent avec un pied en dedans ? Vous êtes en train de
déformer des pieds qui sont en train de se former.
La fatigue ne recouvre pas les désirs, elle
les révèle. A la salle des profs, un collègue me
fait remarquer que ce que je demande c'est de l'approbation. J'ai répété
le mot en le regardant. Comme une formule magique mais qui n'aurait pas
fonctionné. Est-ce que ce n'est pas ce que tout le monde attend,
de l'approbation ? Vraiment je n'ai pas su répondre. Confusément
j'ai pensé qu'il
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m'avait entendu. Demander à être entendu quand on parle,
est-ce que c'est ça, l'approbation ? Je n'ai pas voulu parler encore,
dire que la langue française je ne pouvais l'enseigner qu'en passant
par la parole, la parole vivante. Parce que je sais qu'on ne peut pas
à chaque fois provoquer la parole, s'y confronter avec son corps,
se tendre ou se taire. Après la 3ème 1 il y a la 5ème
2 et puis encore la seconde 3 et la 1ère S. Il faut tenir cinquante
cinq minutes enchaîné, au pire ça fait sept heures
de cours dans une journée. Alors on s'asseoit, on corrige mécaniquement
des exercices, on choisit l'ennui contre la fatigue. Les autres profs
aussi font avec ça, la fatigue ou l'ennui. Peut-être qu'ils
font tout le temps les mêmes exercices, c'est leur façon
de résister. Mais cette fatigue-là dit aussi quelque chose
de ce qui la tend. Oublier ses clefs ou ses affaires personnelles dans
une classe, se casser la figure dans les escaliers, perdre son carnet
de notes et sa carte de photocopieuse, devenir aphone, ou sourd, arriver
en retard, tomber d'une échelle pendant les vacances, être
intarissable sur les questions de santé, demander à une
collègue qui part en car en voyage scolaire si elle a pensé
à prendre des phlébotoniques, se plaindre tout le temps,
des élèves et du temps, et puis des parents d'élèves,
toute cette pluie qui n'en finit pas, si tu savais
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comme j'attends les vacances d'été, les signes du désir
fatigué ne manquent pas.
Ainsi, ce que je demanderais c'est de l'approbation. Je comprends que
j'attends qu'on me dise oui et que ce oui ait de la valeur. J'ai besoin
que ma fatigue soit reconnue. Je ne sais pas comment font les autres.
Ceux qui rentrent dans la salle des profs la tête haute, l'air
dégagé, viennent en tout cas de faire un cours nul. Les
autres ont encore le regard en arrière. Le brouhaha de la salle
des profs c'est la vengeance des cours qui n'ont pas eu lieu. Toute
parole se réduit alors à un oui ou un non, mais c'est
fatigant de faire entendre qu'on est fatigué. Alors le bavardage.
Fatigué / Philippe Guéguen, Paris le 1er
mai 2001.
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