Chronique



epuis le 19 avril il n'y a donc plus lieu de douter : le coeur prélevé sur l'enfant mort au Temple le 12 juin 1795 est bien celui du dauphin. Volé après une autopsie, perdu, retrouvé dans un tas de sable avant de se transformer en caillou et finir relique dans un bocal à la basilique de St-Denis, ce coeur - il a fallu y aller à la scie pour le faire parler - ce bout de coeur rabougri, comparé à un cheveu de Marie-Antoinette comme à un autre
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de sa descendante, Anne de Roumanie, est - "l'expertise ADN est formelle" - celui de Louis XVII.
En juin 1998 aussi il n'y avait plus lieu de douter : Aurore Drossard n'était pas la fille d'Yves Montand. Mais elle n'a pas renoncé. Tout comme ceux qui persistent à penser que Louis-Charles Capet s'est évadé du Temple ne se sont pas laissés abattre par l'analyse de l'ADN de la précieuse relique. L'historien qui aura convoqué la génétique pour achever son nouveau livre - Louis XVII, la vérité - a beau dire : "Je ne vais pas passer ma vie à soigner les fantasmes d'une poignée de mystico-dingos", il n'empêchera pas en effet qu'il y ait toujours quelques uns à s'inventer une autre histoire, à chercher indéfiniment LA preuve, au moins pour les besoins de leur généalogie personnelle, au pire pour des raisons politico-religieuses, qui ne sont souvent que le masque de celles-là.
D'un côté ceci : la légalité n'est pas la légitimité, la génétique n'est pas la généalogie, et aussi ceci : que ce bout de coeur soit effectivement celui du dauphin
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ou pas, qu'importe, puisque la Révolution a eu lieu, et de l'autre cela : penser que la logique du fantasme est aussi réelle et effrayante que ce dont elle se protège. Qu'aurait-fait Aurore Drossard de cette vérité, si l'analyse de l'ADN de Montand s'était avérée positive ? A quoi bon connaître un père qui ne vous a pas reconnu ?
Ne pas pouvoir trancher entre l'hypothèse d'un Louis XVII effectivement mort en prison, et celle d'une évasion, donc d'une descendance possible, le doute sur les prétendants historiques potentiels ne m'a pas empêché, moi aussi, de penser que, même très faible, il y avait une probabilité pour qu'il y ait un lien entre l'enfant du Temple et moi. Après tout, j'avais bien pensé que mes parents n'étaient pas mes parents, j'étais forcément un enfant trouvé, et tout trouvé que j'étais il fallait bien que je vienne de quelque part.
Dans Miracle de la rose, Jean Genet (qui fait de la filiation une affaire de fiction) dit que " tous les enfants son fils de roi ". Son " complexe de Louis XVII " (" Personne n'a étudié l'idée royale chez les enfants " dit Genet) répond à ce que Freud
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avait identifié comme " roman familial " : mes parents ne sont pas mes parents etc.

Début mai, rue de la Santé, sur un panneau d'affichage de la maison Dauphin, la photo agrandie d'une enfant, un peu floue, avec des couleurs vives, une photo familiale. A côté, un texte qui indique qu'il s'agit d'une enfant disparue, la date et le lieu de sa disparition, un numéro de téléphone. De l'autre côté de l'image : "Si cette affiche est partout c'est que cet enfant peut être n'importe où". Plus loin, boulevard St-Michel, le 11 mai cette fois, accrochée à de grands grillages sur la chaussée en travaux, la même affiche, la même photo bleue et rouge, un autre enfant : "Yanis, 3 ans, disparu le 02.05.89 à Ganagobie". Je ne sais pas où se trouve Ganagobie. Et je calcule rapidement qu'étant donné l'âge de la photo, le garçon n'est plus identifiable aujourd'hui.

Il y a des enfants trouvés - Louis XVII peut maintenant rejoindre le caveau
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familial - il y a aussi des enfants perdus, mais pas pour tout le monde, pas pour la maison Dauphin en tout cas, dont un des responsables expliquait à la télévision qu'ils avaient voulu associer une campagne civique à leur auto-promotion.

Ce même 11 mai, dans Libération qui en fait sa une, j'apprends qu'une mère de famille a intenté un procès au père de son enfant : celui-ci aurait violé leur fils de trois ans. Mais la justice découvre qu'il n'en est rien, que les preuves apportées avec le concours de spécialistes et d'une association n'en sont pas : cette mère a manifestement agi pour que tout droit de visite soit interdit au père. Après plusieurs expertises psychologiques, dont on peut supposer qu'elles ont fini par créer chez l'enfant le traumatisme qu'elles recherchaient, l'enfant est maintenant en foyer. Mais la mère ne renonce pas, accuse la justice, crie au complot, renonce d'autant moins qu'elle est persuadée d'avoir reconnu la photo de son fils dans un fichier pédophile : "Enfin, une preuve. C'est malheureux, mais je suis presque contente

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d'avoir reconnu mon fils." Seulement, là encore, la justice prouve que la mère se trompe.Tant pis, la mère continue, mère sublime, qui préfère bousiller son fils que de le partager avec qui de droit.

Le même jour, le même journal, sur la même page, je lis les conclusions du procès des 70 possesseurs de cassettes pédophiles. Un seul a été condamné à trois ans ferme - le revendeur des cassettes -, neuf ont été relaxés, les autres condamnés à des peines avec sursis. Aucun prévenu n'a été accusé d'avoir touché et encore moins violé un enfant. Libération rappelle que cinq des prévenus se sont suicidés après audition et que, "dans la majorité des cas, personne n'a pu dire si les jeunes présents sur les films étaient mineurs".
Je me souviens que les caméras de la télévision, à l'ouverture du procès, essayaient visiblement de filmer les visages des prévenus. Superposant un voyeurisme à un autre, montrant par là qu'elles préféraient que les chaînes du désir ne s'interrompent
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pas, elles encourageaient de fait ce qu'elles prétendaient condamner.

A quoi servent les enfants ?

 

P.S. : le mot japonais qui signifie "enfant" : ko domo, est constitué de deux caractères chinois dont le deuxième signifie aussi : "sacrifice".

Philippe Guéguen, Paris, le 27 mai 2000



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