|
|
enu en France en 1998 pour étudier le français, Shoji
Ueno s'est inscrit à l'Institut de langue et de culture françaises
de l'Institut catholique de Paris, pour douze heures de cours et
8100 F le semestre. A Tokyo, l'Institut catholique est très
réputé. Pour obtenir son titre de séjour, Shoji
a dû fournir les pièces suivantes : passeport, carte
d'étudiant, liste récapitulative des études
suivies ainsi que tout document justifiant de la réalité
et du sérieux des études,
|
|
|
|
 |
1/11 |
 |
|
|
 |
justification de domicile, de couverture sociale et de passage de la visite
médicale, attestation bancaire (chaque étudiant doit prouver
qu'il dispose d'au moins 16800 F sur un compte - soit 2800 F par mois
pour six mois), trois photographies d'identité récentes
et parfaitement ressemblantes, une enveloppe timbrée. L'Institut
catholique, comme d'autres centres universitaires, dispose à cet
effet d'un secrétariat spécifique qui aide les étudiants
étrangers à constituer leur dossier pour les transmettre
ensuite directement à la préfecture de police. Shoji, inscrit
à douze heures de cours comme les années précédentes,
s'entend alors dire que les règles seraient peut-être changées
cette année. Afin que la demande de titre de séjour soit
agréée par la préfecture il faudrait en effet être
inscrit à vingt heures de cours. Mais on ne sait pas. Quelque temps
après, une amie japonaise confirme : avec douze heures sa demande
n'a pas été honorée. Et la secrétaire aussi
: en fait il en faut quinze. Les inscriptions ont commencé il y
a deux mois et trois heures supplémentaires c'est 2025 F de plus.
Evidemment il existe d'autres possibilités, ce ne sont pas les
cours de français pour étrangers qui manquent.
|
|
|
 |
2/11 |
 |
Encore faut-il que ces écoles disposent également d'une
autorisation préfectorale et que leurs horaires soient compatibles
avec un emploi du temps déjà chargé puisque Shoji
travaille aussi comme vendeur trois jours par semaine.
Shoji n'a jamais vu un papier officiel réglementant un quelconque
nombre d'heures. Pour ma part je trouve la mesure discutable, et serait-elle
fondée que le procédé qui consiste à l'annoncer
après coup resterait injustifiable. Quel est le rôle de l'Institut
catholique dans cette affaire ? Quels sont ses rapports avec la préfecture
? Est-ce idéaliste de penser que l'accès au savoir doit
être indépendant d'une carte d'identité ou d'un permis
de séjour ? de s'étonner que la logique du ministère
de l'Intérieur dicte celle de l'Université ? de rêver
que l'Institut catholique accepte de délivrer des attestations
indiquant le nombre d'heures réclamé par la préfecture
quel que soit le nombre d'heures effectif ? Shoji a beau être devenu
aussi réceptif que possible aux joies de l'administration française,
je décide de l'accompagner à son rendez-vous bi-annuel au
Service Accueil Etudiants étrangers.
|
|
|
 |
3/11 |
 |
|
|
 |
La cour d'honneur de l'Institut catholique est un
bel endroit. Les pavés inégaux, les arbres, c'est Oxford
dans le VIe arrondissement. Aux murs de la salle d'attente, des prospectus
en français et en japonais pour des cours ou des clubs de conversation
organisés par des bénévoles, et des informations
sur un week-end au Mont St-Michel ou sur le pélerinage de Chartres.
L'endroit est propre : tout ce qui est en bois est bien ciré. Arrive
une étudiante, scandinave ? elle porte une mini-jupe en daim sous
un long manteau noir fendu, l'air à la fois à la mode et
sérieux. J'y reconnais un membre d'une des communautés qui
fréquentent la Catho, celle des étudiants étrangers
fortunés. Sinon l'on croise d'autres jeunes gens, français
bien sûr, catholiques sûrement, repérables au bon ton
de leurs vêtements, d'où la mode pour le coup a disparu et
dont la personnalité se révèle par détails,
une certaine façon de porter l'écharpe écossaise
par exemple, ou soudain traversant la cour, un groupe de vieilles entraînées
par un prof ou un prêtre et venues pour un stage de théologie,
excitées, marchant à grand pas désordonnés
dans leurs grandes jupes amples et plissées et montrant par là
que le corps
|
|
|
 |
4/11 |
 |
|
|
 |
continue d'agir à sa guise malgré les habits protecteurs.
Mais la secrétaire appelle M. Ueno. Le bureau aussi est joli dans
la lumière tamisée, et la dame, l'oeil souriant - elle porte
un twin-set bleu ciel - s'enquiert tout de suite de ma présence.
Mais quand je lui demande ce qu'il en est de cette obligation de quinze
heures, car Shoji a dû précipitamment s'inscrire à
un cours privé pour trois heures de plus et doit donc en fournir
l'attestation, faute de quoi la secrétaire ne transmettra pas le
dossier, celle-ci, l'air compassé cette fois, avance qu'en effet
c'est ennuyeux, il n'y a jamais vraiment eu de directives précises
jusqu'à cette année, mais cette année ! Elle
lève les yeux au ciel : un vrai chamboulement ! Et sur le
même ton, celui d'un feuilleton télé résumé
par une fanatique à la fois emportée par l'action dont elle
a encore le souvenir et ramenée à plus de mesure par l'obligation
d'en rendre compte : ça d'abord été une lettre
du préfet de police à monsieur le recteur : 20 heures, il
demandait que l'horaire minimum soit fixé à 20 heures !
Ca a été la panique, entre s'assurer qu'il y aurait suffisamment
de cours au cas où et obtenir moins d'heures de la part du
|
|
|
 |
5/11 |
 |
préfet. Et puis après, tout d'un coup ça a été
dix-huit heures. Le recteur a encore essayé de voir ce qu'il pouvait
faire, maintenant c'est quinze heures. C'est officiel. C'est comme ça.
Debout, les bras le long du buste mais les avant-bras levés,
les mains entre deux actions, prêtes à décrocher le
téléphone ou à attraper un trombone mais qui auraient
été contrariées dans leur mouvement, elle est en
train de me révéler une histoire que je ne lui demande pas
mais dont les épisodes sont assurément éclairants.
- Mais vous pourriez me montrer un document officiel
qui stipule que c'est bien quinze heures ?
- Oui, mais...
- Et je pourrais en avoir une photocopie ?
- Mais non, c'est une lettre...
- Et vous pourriez me la montrer ?
- Non, c'est une lettre privée, adressée à monsieur
le recteur. De toute façon je ne l'ai pas, il faudrait la demander.
|
|
|
 |
6/11 |
 |
- C'est un règlement qui concerne un nombre important de personnes
et il n'y aucun document si ce n'est une lettre privée !
Mais sourde à mes arguments parce que convaincue
d'être la gardienne de la parole du recteur dont il est apparemment
incongru de douter, elle me demande alors qui je suis et pourquoi je tiens
tant que ça à avoir cette pièce. Est-ce que d'apprendre
que je suis prof la rasssure ? En tout cas la conversation est possible,
je lui dis que je ne comprends pas qu'une telle décision n'ait
pas été prise avant les inscriptions des étudiants,
que le procédé n'est pas très moral, que la vie réelle
des étudiants, fussent-ils étrangers, n'est visiblement
pas prise en compte, que ce type de décision ne va pas contribuer
à étendre l'influence de la langue française. Elle
me répond qu'il y a sans doute eu des abus, il y a de faux étudiants,
ils s'inscrivent pour deux heures de cours pour pouvoir travailler au
noir. Elle m'apprend aussi, dans son élan, que toutes les préfectures
n'ont pas le même régime. Dans le 92 par exemple, il n'y
a pas de minimum horaire. A quoi je réponds : les étudiants
étrangers iront donc directement s'inscrire
|
|
|
 |
7/11 |
 |
|
|
 |
dans le 92 ! Comment se fait-il que le recteur de l'Institut catholique
ne défende pas ses propres intérêts ? Vous avez raison
me dit-elle, et, remplaçant ce qu'elle ne peut me montrer par des
mots, poursuit en me rapportant qu'en ce qui concerne les jeunes filles
au pair, en revanche, il est demandé désormais quelques
heures de cours dans leur intérêt, comme ça on est
sûr au moins qu'elles ne passent pas leur séjour à
faire le ménage. Elle s'arrête un moment, les bras tendus
à l'horizontale, ajoute : il y en a, les pauvres, on voit bien,
elles ont les mains tellement rouges à force. Elle ne finit
pas sa phrase, et comme j'insiste pour qu'elle obtienne du recteur un
double de la lettre, m'indique d'en faire moi-même la demande écrite,
elle transmettra, elle ne peut rien promettre. Me voilà donc à
rédiger vite une sommation sur un coin de bureau, tandis que Shoji
donne à la secrétaire les photocopies de ses pièces
officielles, une par une, puis les pièces officielles afin que
la secrétaire puisse comparer.
|
|
|
 |
8/11 |
 |
Paris, le 7 novembre 2000
Monsieur le recteur,
J'apprends qu'il est désormais exigé
des étudiants étrangers un mimimum de 15 heures de cours
hebdomadaires et je souhaiterais disposer d'un document l'attestant afin
de protester ou, pour le moins, en savoir davantage auprès de la
préfecture. Cette décision me paraît en effet arbitraire,
d'autant que je découvre que ce taux horaire est différent
selon les préfectures. Pouvez-vous, s'il-vous-plaît, me faire
parvenir une copie de ce document ?
Je vous prie d'agréer, monsieur le recteur,
l'assurance de mes salutations distinguées.
Pendant que j'écrivais cette lettre - j'ai fait
un brouillon - j'étais distrait par le passage des justificatifs
au dessus du bureau, Shoji et moi d'un côté, la dame avec
le twin-set bleu ciel de l'autre, vérifiant tout, la voix douce,
mais réclamant tout de même que Shoji revienne avec l'original
d'une pièce mineure dont la photocopie, parce que
|
|
|
 |
9/11 |
 |
célibataire, était apparemment suspecte. A l'occasion regardant
mes efforts, sans plus d'inquiétude, comme on sait ne pas avoir
à tenir compte d'une lubie, tant il devait lui sembler impossible
qu'une règle acceptée par deux autorités conjointes
- elle se définissait elle-même comme une simple secrétaire
- pût être sujette à caution.
En sortant, passé devant la rue Cassette sur
laquelle donne également l'Institut catholique. Sur la plaque,
le mot «
cassette
» a été rayé et remplacé par
«
Jean-Claude Méry
». Je n'ai pas compris tout de suite le lien, tant le mot
«
cassette
» me semblait d'abord évoquer non une vidéo
mais de l'argent, et donc Yvonne Casetta, la trésorière
occulte du RPR et l'un des nombreux personnages de ce feuilleton balzacien
en forme de chiasme : «
l'argent du parti, le parti de l'argent ».
«
Cassette
» : le mot est riche, tous les chemins y mènent.
Le lendemain, après avoir rapporté la pièce manquante
au secrétariat, Shoji et moi sommes allés au cinéma
voir un film qui raconte l'histoire d'une folle qui endort les gens
qui la gênent avec du chocolat suisse.
|
|
|
 |
10/11 |
 |
Aujourd'hui, trois semaines ont passé, j'attends
toujours la réponse de monsieur le recteur.
Philippe Guéguen
Paris, le 2 décembre 2000
|
|
|
 |
11/11 |
 |
|