Chronique


ai suivi l'affaire depuis le début. Pourtant je ne regarde pas beaucoup la télé, je l'allume seulement quand j'ai envie de rien. J'avais dû en entendre parler par Libération, que je lis de moins en moins comme un journal, de plus en plus comme un programme, et j'étais curieux, enfin quelque chose : cinq filles et six garçons enfermés pendant 70 jours dans un lieu équipé de 26 caméras et de 50 micros, et sommés de vivre ensemble tout en s'éliminant jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'un couple. Il faut dire qu'à la même époque j'étais animé par l'idée fixe de regarder des pornos.
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Tout de suite ça m'a travaillé. Par exemple, l'animateur faisait un effort particulier pour prononcer le titre : "Loft story". Alors j'ai eu besoin de le traduire : "Histoire de logement aménagé dans un ancien local à usage professionnel". Comme si la version française avait pu m'en donner la vérité ? Dans cette torsion imposée à la langue, j'entendais qu'on allait à la fois assister à une "love story" et à sa destruction entre des murs de parpaing.
Pourtant, outre le dispositif, effrayant et excitant à la fois mais c'est pareil, je n'avais pas été arrêté par grand chose. La mère d'une des candidates avait expliqué en direct et devant sa fille que celle-ci avait des problèmes de cheveux, elle devait utiliser une crème spéciale pour les défriser. Est-ce que je me suis identifié à la fille ? En tout cas celle-ci a continué à faire bonne figure quand moi-même j'en aurais éprouvé de la honte.
Plus tard, ce sont les confidences d'une autre candidate qui m'ont saisi. Elle était en vacances en Italie, il l'avait draguée en lui déclarant qu'il l'aimait, elle avait répondu qu'il n'y avait que des preuves d'amour. Un mois après, elle roulait sur le périphérique, il l'appelait sur son portable, il était à Paris, elle ne s'y attendait
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pas. D'ailleurs chez elle c'était le bordel et elle n'était pas épilée.
Dès le lendemain j'en ai donc parlé. D'abord à la conseillère d'éducation, retenue dans le couloir, qui a tout de suite pris un air dégoûté - il était hors de question qu'elle voie ça - avant de se reprendre : "Il ne faut pas juger sans connaître, mais je me demande bien ce qui intéresse les gens là-dedans". A quoi je lui ai répondu que la vraie vie c'était d'avoir un âne en peluche qui s'appelle Bourriquet, c'était de regarder Loft story et aussi de prendre sa voiture pour aller faire les courses dans un hypermarché. Le front en arrière, elle a semblé considérer l'ampleur du problème avant de conclure : "C'est intéressant".
Assise sur la banquette en skaï orange de la salle fumeur, une autre collègue en revanche trouvait la chose sans intérêt. Il ne se passait rien dans ce loft. Les candidats étaient quelconques et les conversations nulles.
- Parce que tu trouves que ce qui se dit dans cette salle des profs c'est mieux ?
- Oui, bon, d'accord. (Un temps) Mais toi, pourquoi tu regardes ?
- Je regarde parce qu'il n'y a rien dans ma vie.
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Je me suis entendu lui dire ça, mais c'est parce qu'entre-temps j'en avais parlé à une élève, je lui avais posé la même question et j'avais vu son regard partir vers un ailleurs inatteignable. D'ailleurs, instantanément, ma réponse a provoqué une suite de gestes rapides et désordonnés chez ma collègue. Elle a serré les genoux, sa tête est partie en arrière, ses mains se sont mises à bouger comme pour dire non. Pourquoi m'avait-elle dit qu'il ne se passait rien dans cette émission alors que le rien dont je lui parlais lui donnait visiblement le vertige ?
Depuis le 26 avril, tout en me répétant que cette émission perverse était une reconstitution des jeux du cirque, j'ai donc regardé très régulièrement la télé. Et puis j'avais déjà raté la coupe du monde de foot. Avec Loft story, enfin je vivais un événement au moment même où il se produisait, enfin j'étais contemporain de mes semblables.
Sans doute j'aurais dû être arrêté par le décor d'appartement témoin, vulgaire comme celui des boutiques de la galerie marchande d'un centre commercial. Mais ce décor sans histoire n'en était pas un : c'était celui de la vie quotidienne,
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qui doit être lisse, fonctionnelle, gaie, précaire et interchangeable. Donc il n'était pas vulgaire. Comme le spectacle n'était pas pitoyable ni édifiant, puisque Loana ou Jean-Edouard, Steevy ou Kimy étaient réels, aussi réels que les poules picorant dans le jardin préfabriqué du loft. D'ailleurs, l'omniprésence des caméras et des micros venait rappeler l'absence de toute barrière. Entre les habitants du loft et moi, rien ne faisait écran. Entre moi et eux, entre voir et être vu, aucune distance. Comme si ce qui se jouait c'était la réalisation d'un inceste.
Quand je regarde un porno, qu'est-ce que j'attends ? Moins d'être excité ou calmé qu'une révélation : savoir de quoi l'autre jouit, comment, avoir cette certitude, il jouit, il jouit vraiment. Mais si cela arrive, quand je croise au hasard d'un porno amateur le regard caméra d'un corps, je n'en crois pas mes yeux. Est-ce que ce corps jouit pour moi, parce que je le regarde et qu'il le voit ? Je me sens comme un mari jaloux qui demanderait tous les jours à sa femme si elle l'a trompé, qui voudrait donc qu'elle le trompe, en sachant pour autant qu'il ne la soutiendrait pas, cette vision, mais sans pouvoir quitter cette corde raide, découvrir que l'autre jouit et en être exclu. Que le fantasme se réalise sous la
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forme d'une hallucination est insupportable. La vérité est un trou.
Dans Loft story aussi, les éclats du réel laissent les yeux en sang. Au moment d'une des éliminations par exemple, tous les candidats se sont rassemblés près de la porte qui sépare le loft de l'extérieur. Ils sont émus. La caméra zoome soudain sur le visage de Kimy : elle regarde tout le monde mais sans savoir ce qu'elle doit faire, comme si elle avait oublié son texte ? Elle réprime à peine un rire nerveux. La caméra zoome encore sur son visage indécis, absent aux autres qui s'agitent autour et comme dénonçant la vanité du spectacle qu'ils jouent. Le visage de Kimy est maintenant entouré d'un rond rouge.
Qu'est-ce que c'est que cette télévision qui dénonce le spectacle qu'elle organise ? Qui me fait être à la fois dedans et dehors comme si le monde était un miroir ? En plus de la lecture quotidienne du Monde et de Libération, je me suis mis à acheter n'importe quelle revue dont la couverture promettait de nouvelles révélations sur Loft story, sur l'émission elle-même mais surtout ses onze candidats. Au même moment, j'ai commencé à dire à tout le monde que je
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voulais être normal. C'est pour ça que je regardais Loft story, c'est pour ça que j'avais pris une carte Cofinoga et ouvert un livret à la banque. D'ailleurs, je devrais être propriétaire et avoir une voiture pour partir en week-end, ce serait sympa. En tout cas, lire Voici, Gala, Ici Paris, Paris Match, France Dimanche, Télé 7 jours et Télérama m'a semblé un bon début. Mais je crois que j'ai fait peur à mes collègues. Il y en a même qui m'ont demandé, et je ne suis pas sûr qu'ils plaisantaient : "Tu as bu ?"
Alors j'ai arrêté de dire que je voulais être normal. Mais j'ai continué à regarder Loft story, à acheter des magazines et à en parler, puisque tous les jours il y a du nouveau, à l'intérieur comme à l'extérieur, sans qu'on sache jamais très bien où on est tant le dispositif multiplie les emboîtements, tant les frontières ont sauté entre le vrai et le faux, le jeu et la réalité, comme si ce tout qui se jouait dedans et à plusieurs niveaux, le loft, l'émission, la chaîne, les médias, était en train de se jouer dehors, chez moi, à l'école, dans la rue, au Prisunic, partout, par contamination successive des couches de la réalité, par envahissement progressif de tous les moyens de communication.
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A la vie des habitants du loft s'ajoute maintenant celle de ceux qui en ont été éliminés. Le loft initial n'est donc que la matrice d'un loft qui l'englobe. Et les candidats sont tous sommés d'être eux-mêmes, tout en obéissant aux multiples contrats qu'ils ont signés, forcés qu'ils sont de jouer leur je. Sans compter qu'aux multi-diffusions officielles répondent autant d'informations officieuses et de rumeurs. Loana avait une petite fille de trois ans qu'elle avait confié à la Ddass. Laure descendait d'un maréchal de France. Delphine avait quitté l'émission parce qu'elle avait appris qu'on l'avait vue prendre une douche et Steevy était gay : il connaissait non seulement par cœur toutes les chansons de Mylène Farmer mais aussi leur chorégraphie et jusqu'aux variantes.

Et puis le monstre, Moloch, Minotaure, à force de se répéter, a commencé à prendre une figure.
Aziz, Kenza et Steevy voulaient gagner la maison de 3 millions de francs pour l'offrir à leur mère. Loana était une mère célibataire. C'étaient les mères ou les sœurs que l'on voyait le plus à la télé, Annick par exemple, la maman de
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Jean-Edouard. Une majorité de candidats avait des pères absents ou des beaux-pères. Les candidats eux-mêmes considéraient leurs partenaires comme des frères ou des sœurs, et évoquaient la vie du loft comme une vie de famille. Le loft était un œuf. Une fois dehors, les candidats éliminés réapparaissaient dans l'émission du jeudi, désormais enchaînés à la chaîne ombilicale qui les avait fait naître, condamnés à ne cesser d'alimenter le fantasme maternel, au recyclage permanent. Et sur quel programme ? Je suis comme je suis et c'est mon avis.
Il y a eu un moment où j'ai dû être dégoûté de ce tourniquet. La vie dans le loft était à la fois transparente et opaque, les candidats sincères et hypocrites, leurs familles complices et otages. J'en ai eu assez de cette insatiable matrice gluante, Big mother, qui était en train de fabriquer à l'infini des poupées vivantes sur l'air de "ce n'est qu'un je(u)". De cet animateur qui terminait chaque émission en nous rappelant qu'il ne fallait pas hésiter à en parler entre nous. De cette guerre du loft. Ce loft qui était devenu l'inverse de sa définition : local à usage professionnel aménagé dans un ancien logement. Et la question est devenue : comment s'en sortir ?
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Mais j'ai continué à regarder. Est-ce que je voulais pousser la dépendance jusqu'au dégoût ? Loin de constituer un antidote, les analyses spécialisées et le courrier des lecteurs ne faisaient que renforcer mon attachement. Je n'y trouvais pas mon compte, aucun commentaire théorique ne peut se substituer à ce qui est effectivement vécu. D'un côté j'étais collé à la vie de chacun des habitants du loft, d'un autre je continuais à analyser ce qui était en jeu, alors que ce que je voulais, ce n'était pas tellement comprendre les principes de l'émission, ni même accéder à la "vérité" des lofteurs, c'était juste savoir pourquoi je regardais ça, moi, pourquoi il fallait que je connaisse la fin.

Une nuit j'ai rêvé que j'embrassais Catherine Deneuve sur la bouche, avec la langue, à plusieurs reprises. C'était extrêmement agréable. On était en Bretagne, dans la maison familiale. Mais je voyais tout d'un coup, par la fenêtre, la mer déborder, envahir le rivage et ne cesser de monter. Je me suis réveillé à ce moment-là.
Le lendemain, pendant une conversation téléphonique énervée, c'est ma
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mère qui m'appelait, je me suis entendu lui dire, lentement, qu'elle pourrait peut-être aller consulter un psychiatre.
Deux jours après, j'ai oublié l'heure et j'ai raté Loft story.
La même semaine, alors que j'étais avec François dans sa voiture, on rentrait de l'école, Tanguy m'appelle sur mon portable pour me dire que sa fleuriste doit livrer un bouquet à Steevy. Celui-ci avait été éliminé la veille, il avait remercié Jean-Paul Gaultier de l'avoir habillé, le couturier le remerciait à son tour en lui offrant des fleurs. Est-ce que ça m'intéressait ? Steevy était au Concorde-La Fayette, porte Maillot, il fallait venir prendre le bouquet à Bastille.
J'ai hésité. Est-ce que j'avais vraiment envie de faire le larbin, gratuitement, et tout ça pour Steevy, que j'aurais même pas été sûr de voir ? J'ai dit non. J'ai préféré qu'on s'arrête dans l'Ile St Louis pour manger une glace, de toute façon c'est ce qu'on avait prévu.


Das Ding / Philippe Guéguen, Paris le 17 juin 2001.

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