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ngrid Caven existe. C'est une chanteuse allemande et une actrice,
un croisement de Dietrich et de Piaf si on veut, née en 1939,
et qui aurait aussi Schoenberg à son répertoire, et
Fassbinder.
Ingrid Caven est aussi un mythe, c'est-à-dire,
condensée dans un corps, un visage, une voix, diffractée
par des images et des chansons, une multiplicité d'histoires
transmises par une communauté, pour
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comprendre, tenir et se tenir chaud.
«Elle
est étonnante, un air de fatalisme, yeux vides, bouche ouverte,
un peu marionnette des fois, quelque chose d'oriental, japonais ou chinois
mais avec des expressions des villes d'Occident.»
La première fois que je l'ai entendue c'était
en 1978. Une cassette qu'on m'avait prêtée, quelqu'un qui
l'avait vue, elle, au Pigall's. Je l'ai écoutée en boucle,
surtout «L'enfant
de la lande sans cauchemar»,
Der Heideknabe, une valse mélancolique. Et puis j'ai perdu
la cassette. Et celui qui me l'avait donnée est mort. Et chez les
disquaires on ne trouvait rien. Sur l'autre face, elle chantait faux,
comme une folle : «De
l'amour tu n'es qu'un sosie, Milady»,
un disque entier d'Alice Sapritch.
Et puis, presque vingt ans après, entre-temps
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un autre ami m'avait retrouvé l'enregistrement de son concert au
Pigall's, j'ai découvert qu'elle était encore vivante, je
suis allé l'entendre à la Villette, je ne l'ai pas quittée
des yeux. Sans doute j'ai pensé après que le tout était
un peu court, un peu raide, un peu professionnelle de la fêlure.
Mais quand même. Il y avait Maria Schneider dans la salle, qui me
donnait raison d'avoir été là.
«Le
temps passera, tout ça s'effacera. L'histoire coulera, on ne sera
plus là. Mais pendant ce temps-là, moi je regarde toutes
ces choses-là. J'écoute tous ces trucs-là et je fais
la la la la.»
(Musique de Peer Raben, paroles de Jean-Jacques Schuhl, la chanson s'intitule
La la la.)
Ingrid Caven, enfin, est le personnage éponyme
d'un roman de Jean-Jacques Schuhl, un roman divisé en quatre chapitres
d'inégale longueur qui racontent, disent-ils, «Toujours
la même histoire : l'écrivain et l'actrice, le mot et cette
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chose après laquelle il court et qu'il n'attrapera jamais : cette
présence immédiate, cette évidence qu'a le corps,
et surtout certain corps.»
L'écrivain c'est Charles, un narrateur qui,
sans doute par identification avec Charles Swann, n'oublie pas Proust
et le cite («Une
nouvelle robe de Charles Frédéric Worth peut avoir autant
d'importance que la guerre de 70»),
n'omet pas non plus Charles Baudelaire avec qui il partage apparemment,
outre le prénom, le même projet «de
dégager de la mode ce qu'elle peut contenir de poétique
dans l'historique, de tirer l'éternel du transitoire».
Sans compter la même sensibilité au parfum comme au maquillage.
Sensible en effet à tout ce qui masque, cache
et révèle à la fois, à tout ce qui est à
double face, les mots «poudre»
ou «héroïne»
par exemple, sensible surtout aux personnes qui sont aussi des personnages,
le narrateur d'Ingrid Caven est également quelqu'un qui
n'est pas bien sûr d'être à sa place et ne sait pas
pourquoi il est là, moité minéral moitié homme.
Seulement il se serait trouvé là au bon moment. Il aurait
donc regardé et écouté, et il aurait rencontré
Ingrid Caven. Donc l'Allemagne. C'est-à-dire
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la sombre forêt, celle des romantiques, et aussi celle des nazis,
entre-temps l'épisode Weimar, et après la bande à
Baader. C'est qu'Ingrid Caven et Fassbinder sont des enfants du IIIe Reich.
Des enfants fascinants et abîmés qui traînent des maladies
de peau qui les empêchent de dormir, et ont l'irrépressible
besoin de se défoncer. Comme les autres personnages qui traversent
le texte d'ailleurs, rencontrés eux aussi au bon moment, le couturier
Yves Saint Laurent ou le producteur de cinéma Mazar.
L'écrivain et l'actrice c'est aussi Hemingway
et Marlène Dietrich, ou Malraux, dans un restaurant avec Jean Seberg
qui venait alors d'incarner la Pucelle d'Orléans, et qui, sur le
coup de onze heures demande qu'on lui apporte un téléphone,
et appelle de Gaulle pour lui dire qu'il est en train de dîner avec
«Jeanne
d'Arc».
Page 94 ceci : «Le
grand rire noir et l'érotisme raffiné : beau programme !
mais très très très ambitieux. Surtout par les temps
qui couraient déjà alors. Alors, aujourd'hui... n'en parlons
même pas, oublions...».
A qui est attribué ce programme dont le but est "plutôt
détruire, tout détruire, que ce ronron social" ? à
Mazar et au
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réalisateur Fassbinder, comme, au fond, à la majorité
des personnes célèbres ici convoquées. Mais qu'en
est-il de Charles, le narrateur ? de Jean-Jacques Schuhl, son double,
l'écrivain ? L'un et l'autre sont apparemment trop malins ou trop
conscients pour l'endosser, alors ils délèguent. Ce «grand
rire noir»
et cet «érotisme
raffiné»
sont pourtant, par bribes, ce que l'on trouve dans Ingrid Caven,
auxquels il faut ajouter quelques rires jaunes et beaucoup d'érotisme
toc, revendiqués eux-aussi, et tout autant par procuration. Ainsi
ce fantasme d'une liste de maîtresses ou d'amants à qui on
attribuerait une note, déchargé sur le personnage de Mazar
ou l'entourage de Madame Claude.
Dans cette alternance de présents et d'imparfaits,
interrompus soudain par un classique passé simple, dans cette alternance
de morbidité et de frivolité ponctuée par le mot
todtchic («chic
à mort»),
il s'agissait sans doute de fixer ce que l'homme a de plus profond : sa
peau. Mais la seringue a ripé sur la veine. Il ne suffit pas de
dire «c'est»,
pour que ce soit. Il ne suffit pas d'accumuler des citations qui font
autorité et
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des références indiscutables pour que l'ensemble prenne
corps. Ainsi Saint Laurent utilisé ici comme marque, de luxe
en l'occurrence, et pas comme un nom qu'il s'agirait d'incarner, comme
si multiplier les valeurs dans son texte pour soi-disant les sauver
suffisait à sauver au moins son propre texte. De fait, toutes
les comparaisons valorisantes tournent ici au désavantage de
celui qui prétend s'en inspirer. La Ingrid Caven de Jean-Jacques
Schuhl n'est pas Dora Maar peinte par Picasso. De même, avoir
été là au moment où il fallait et le dire
ne suffit pas à y inclure le lecteur. A qui s'adresse Jean-Jacques
Schuhl ? De même que Malraux dînant avec Jean Seberg a besoin
d'une autorité supérieure, un autre Charles d'ailleurs,
pour authentifier ce qu'il est en train de vivre avant de le raconter,
de même l'on a le sentiment que le roman s'adresse plus à
un mort, Fassbinder, qu'à Ingrid Caven, ou encore au directeur
de la collection qui l'a publié, un auteur vivant cette fois
et assez doué lui-même pour momifier et s'approprier ce
qu'il prétend ressusciter.
Il n'est dès lors pas étonnant que les critiques de Libération,
du Monde, de
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Télérama célèbrent l'idole puisque
leur écriture pratique les mêmes procédés.
Aux jeux de mots dans les titres s'ajoutent un autre name-dropping et
d'autres références chic. Et puisque tout le monde est d'accord
sur le culte, ça y va par brouettes les formules incantatoires
: «Ingrid
Caven est son troisième roman, très beau.»,
«un
texte magnifique et violent, étrange et dérangeant»,
«un
grand livre sur une femme».
D'un côté la douleur, les questions,
le manque, de l'autre, mais en même temps donc, les anecdotes mondaines
et les références allusives. On dirait du Sollers - c'est
brillant - mais un Sollers réussi en ce sens qu'il aurait risqué
dans son corps même ce dont il parle. Ça se tient ? En lisant lentement
peut-être, et parce que chaque nom propre, et il y en a des cuves,
ouvre un espace fictionnel supplémentaire qui peut donner l'illusion
que la chose après laquelle court l'écrivain est atteinte.
Sinon l'on ne peut s'empêcher de penser que l'ensemble appartient
davantage à la nostalgie qu'à la sehnsucht, dont
il se réclame pourtant, et qui, à l'inverse, est regret
de ce qui n'a pas été connu. Là encore, la différence
entre ceux dont se réclame Charles, et
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Jean-Jacques Schuhl, est de taille. Chez les uns, le corps jamais atteint
se fait présent, chez l'autre il a disparu, remplacé par
le décor. De fait l'écriture sent la braderie et si certains
paragraphes méritent l'encensoir il y en a aussi trop qui rappellent
plutôt la boule antimite, ou l'effet «vous-voyez-
ce-que-je-veux-dire»
d'un chroniqueur mondain. A moins d'être snob, snob à mort,
ou fantôme, à moins que la déception ne fasse partie
du programme, l'on pourra préférer Swann ou Baudelaire,
ou Ingrid Caven. Le narrateur d'Ingrid Caven n'oublie d'ailleurs
pas d'être malin, une fois de plus, qui dit : «la
seule chose qui tienne (...) c'est son chant à elle, son chant,
pas sa vie, des mots trouvant forme dans l'air.»
«Elle
roule un peu les r, le reste est dans le masque. Elle fait glisser
dans sa langue une autre langue, celle de son propre corps. Elle commence
une phrase avec un accent althochdeutsch, haut allemand, la termine
dans une sonorité yiddish, et passe, en un instant, de l'Université
à la cuisine. »
Philippe Guéguen, Berlin, le 1er novembre
2000
P.S. L'on nous fait croire par ailleurs qu'un nouveau disque d'Ingrid
Caven, intitulé Chambre 1050, doit sortir le 6 novembre
chez Tricatel, alors qu'il existe déjà un album portant
le même titre, sorti en 1996 chez ZX Production et Sergent Major
Cie.
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