Jean-Jacques Schuhl,

Ingrid Caven
,
éd. Gallimard, coll. Infini
301 pages, 16.77 euros


ngrid Caven existe. C'est une chanteuse allemande et une actrice, un croisement de Dietrich et de Piaf si on veut, née en 1939, et qui aurait aussi Schoenberg à son répertoire, et Fassbinder.
Ingrid Caven est aussi un mythe, c'est-à-dire, condensée dans un corps, un visage, une voix, diffractée par des images et des chansons, une multiplicité d'histoires transmises par une communauté, pour
1/9

 

 

 

 

 

 

 

 

 


comprendre, tenir et se tenir chaud.

«Elle est étonnante, un air de fatalisme, yeux vides, bouche ouverte, un peu marionnette des fois, quelque chose d'oriental, japonais ou chinois mais avec des expressions des villes d'Occident.»

La première fois que je l'ai entendue c'était en 1978. Une cassette qu'on m'avait prêtée, quelqu'un qui l'avait vue, elle, au Pigall's. Je l'ai écoutée en boucle, surtout «L'enfant de la lande sans cauchemar», Der Heideknabe, une valse mélancolique. Et puis j'ai perdu la cassette. Et celui qui me l'avait donnée est mort. Et chez les disquaires on ne trouvait rien. Sur l'autre face, elle chantait faux, comme une folle : «De l'amour tu n'es qu'un sosie, Milady», un disque entier d'Alice Sapritch.
Et puis, presque vingt ans après, entre-temps
2/9

 

 

 

 

 

 

 

 

 


un autre ami m'avait retrouvé l'enregistrement de son concert au Pigall's, j'ai découvert qu'elle était encore vivante, je suis allé l'entendre à la Villette, je ne l'ai pas quittée des yeux. Sans doute j'ai pensé après que le tout était un peu court, un peu raide, un peu professionnelle de la fêlure. Mais quand même. Il y avait Maria Schneider dans la salle, qui me donnait raison d'avoir été là.
«Le temps passera, tout ça s'effacera. L'histoire coulera, on ne sera plus là. Mais pendant ce temps-là, moi je regarde toutes ces choses-là. J'écoute tous ces trucs-là et je fais la la la la.»
(Musique de Peer Raben, paroles de Jean-Jacques Schuhl, la chanson s'intitule La la la.)

Ingrid Caven, enfin, est le personnage éponyme d'un roman de Jean-Jacques Schuhl, un roman divisé en quatre chapitres d'inégale longueur qui racontent, disent-ils, «Toujours la même histoire : l'écrivain et l'actrice, le mot et cette
3/9

 

 

 

 

 

 

 

 

 


chose après laquelle il court et qu'il n'attrapera jamais : cette présence immédiate, cette évidence qu'a le corps, et surtout certain corps.»
L'écrivain c'est Charles, un narrateur qui, sans doute par identification avec Charles Swann, n'oublie pas Proust et le cite («Une nouvelle robe de Charles Frédéric Worth peut avoir autant d'importance que la guerre de 70»), n'omet pas non plus Charles Baudelaire avec qui il partage apparemment, outre le prénom, le même projet «de dégager de la mode ce qu'elle peut contenir de poétique dans l'historique, de tirer l'éternel du transitoire». Sans compter la même sensibilité au parfum comme au maquillage.
Sensible en effet à tout ce qui masque, cache et révèle à la fois, à tout ce qui est à double face, les mots «poudre» ou «héroïne» par exemple, sensible surtout aux personnes qui sont aussi des personnages, le narrateur d'Ingrid Caven est également quelqu'un qui n'est pas bien sûr d'être à sa place et ne sait pas pourquoi il est là, moité minéral moitié homme. Seulement il se serait trouvé là au bon moment. Il aurait donc regardé et écouté, et il aurait rencontré Ingrid Caven. Donc l'Allemagne. C'est-à-dire
4/9

 

 

 

 

 

 

 

 

 


la sombre forêt, celle des romantiques, et aussi celle des nazis, entre-temps l'épisode Weimar, et après la bande à Baader. C'est qu'Ingrid Caven et Fassbinder sont des enfants du IIIe Reich. Des enfants fascinants et abîmés qui traînent des maladies de peau qui les empêchent de dormir, et ont l'irrépressible besoin de se défoncer. Comme les autres personnages qui traversent le texte d'ailleurs, rencontrés eux aussi au bon moment, le couturier Yves Saint Laurent ou le producteur de cinéma Mazar.
L'écrivain et l'actrice c'est aussi Hemingway et Marlène Dietrich, ou Malraux, dans un restaurant avec Jean Seberg qui venait alors d'incarner la Pucelle d'Orléans, et qui, sur le coup de onze heures demande qu'on lui apporte un téléphone, et appelle de Gaulle pour lui dire qu'il est en train de dîner avec «Jeanne d'Arc».
Page 94 ceci : «Le grand rire noir et l'érotisme raffiné : beau programme ! mais très très très ambitieux. Surtout par les temps qui couraient déjà alors. Alors, aujourd'hui... n'en parlons même pas, oublions...». A qui est attribué ce programme dont le but est "plutôt détruire, tout détruire, que ce ronron social" ? à Mazar et au
5/9

 

 

 

 

 

 

 

 

 


réalisateur Fassbinder, comme, au fond, à la majorité des personnes célèbres ici convoquées. Mais qu'en est-il de Charles, le narrateur ? de Jean-Jacques Schuhl, son double, l'écrivain ? L'un et l'autre sont apparemment trop malins ou trop conscients pour l'endosser, alors ils délèguent. Ce «grand rire noir» et cet «érotisme raffiné» sont pourtant, par bribes, ce que l'on trouve dans Ingrid Caven, auxquels il faut ajouter quelques rires jaunes et beaucoup d'érotisme toc, revendiqués eux-aussi, et tout autant par procuration. Ainsi ce fantasme d'une liste de maîtresses ou d'amants à qui on attribuerait une note, déchargé sur le personnage de Mazar ou l'entourage de Madame Claude.
Dans cette alternance de présents et d'imparfaits, interrompus soudain par un classique passé simple, dans cette alternance de morbidité et de frivolité ponctuée par le mot todtchic («chic à mort»), il s'agissait sans doute de fixer ce que l'homme a de plus profond : sa peau. Mais la seringue a ripé sur la veine. Il ne suffit pas de dire «c'est», pour que ce soit. Il ne suffit pas d'accumuler des citations qui font autorité et
6/9

 

 

 

 

 

 

 

 

 


des références indiscutables pour que l'ensemble prenne corps. Ainsi Saint Laurent utilisé ici comme marque, de luxe en l'occurrence, et pas comme un nom qu'il s'agirait d'incarner, comme si multiplier les valeurs dans son texte pour soi-disant les sauver suffisait à sauver au moins son propre texte. De fait, toutes les comparaisons valorisantes tournent ici au désavantage de celui qui prétend s'en inspirer. La Ingrid Caven de Jean-Jacques Schuhl n'est pas Dora Maar peinte par Picasso. De même, avoir été là au moment où il fallait et le dire ne suffit pas à y inclure le lecteur. A qui s'adresse Jean-Jacques Schuhl ? De même que Malraux dînant avec Jean Seberg a besoin d'une autorité supérieure, un autre Charles d'ailleurs, pour authentifier ce qu'il est en train de vivre avant de le raconter, de même l'on a le sentiment que le roman s'adresse plus à un mort, Fassbinder, qu'à Ingrid Caven, ou encore au directeur de la collection qui l'a publié, un auteur vivant cette fois et assez doué lui-même pour momifier et s'approprier ce qu'il prétend ressusciter.
Il n'est dès lors pas étonnant que les critiques de Libération, du Monde, de

7/9

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Télérama célèbrent l'idole puisque leur écriture pratique les mêmes procédés. Aux jeux de mots dans les titres s'ajoutent un autre name-dropping et d'autres références chic. Et puisque tout le monde est d'accord sur le culte, ça y va par brouettes les formules incantatoires : «Ingrid Caven est son troisième roman, très beau.», «un texte magnifique et violent, étrange et dérangeant», «un grand livre sur une femme».
D'un côté la douleur, les questions, le manque, de l'autre, mais en même temps donc, les anecdotes mondaines et les références allusives. On dirait du Sollers - c'est brillant - mais un Sollers réussi en ce sens qu'il aurait risqué dans son corps même ce dont il parle. Ça se tient ? En lisant lentement peut-être, et parce que chaque nom propre, et il y en a des cuves, ouvre un espace fictionnel supplémentaire qui peut donner l'illusion que la chose après laquelle court l'écrivain est atteinte. Sinon l'on ne peut s'empêcher de penser que l'ensemble appartient davantage à la nostalgie qu'à la sehnsucht, dont il se réclame pourtant, et qui, à l'inverse, est regret de ce qui n'a pas été connu. Là encore, la différence entre ceux dont se réclame Charles, et
8/9

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Jean-Jacques Schuhl, est de taille. Chez les uns, le corps jamais atteint se fait présent, chez l'autre il a disparu, remplacé par le décor. De fait l'écriture sent la braderie et si certains paragraphes méritent l'encensoir il y en a aussi trop qui rappellent plutôt la boule antimite, ou l'effet «vous-voyez- ce-que-je-veux-dire» d'un chroniqueur mondain. A moins d'être snob, snob à mort, ou fantôme, à moins que la déception ne fasse partie du programme, l'on pourra préférer Swann ou Baudelaire, ou Ingrid Caven. Le narrateur d'Ingrid Caven n'oublie d'ailleurs pas d'être malin, une fois de plus, qui dit : «la seule chose qui tienne (...) c'est son chant à elle, son chant, pas sa vie, des mots trouvant forme dans l'air.»

«Elle roule un peu les r, le reste est dans le masque. Elle fait glisser dans sa langue une autre langue, celle de son propre corps. Elle commence une phrase avec un accent althochdeutsch, haut allemand, la termine dans une sonorité yiddish, et passe, en un instant, de l'Université à la cuisine.»

Philippe Guéguen, Berlin, le 1er novembre 2000



P.S. L'on nous fait croire par ailleurs qu'un nouveau disque d'Ingrid Caven, intitulé Chambre 1050, doit sortir le 6 novembre chez Tricatel, alors qu'il existe déjà un album portant le même titre, sorti en 1996 chez ZX Production et Sergent Major Cie.

9/9