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Elle a fait lire Le château des Carpathes à ses élèves de cinquième. Et l'un d'entre eux, choqué par le portrait d'un personnage de juif, s'en est plaint à son père. Qui a tout de suite pris rendez-vous avec elle. «Vous l'avez lu avant de le donner à vos élèves ?» Elle n'a pas répondu franchement. En tout cas le livre était conseillé par le manuel, de toute façon elle ne pouvait pas tout lire. Le père, lui, aurait voulu qu'elle fasse précéder la lecture d'un cours sur le racisme et l'antisémitisme. Ce qu'elle ne comprend pas. Elle estime être victime d'un procès d'intention. Elle reconnaît qu'elle a lu le roman de Jules Verne rapidement, mais il fait partie du programme, et elle fait confiance à l'esprit critique de ses élèves. Et puis, il s'agit d'une lecture et non pas de l'étude d'une œuvre complète. Mais elle comprend que le père ait été choqué, puisqu'il est juif. D'ailleurs elle lui a dit : «Je ne suis pas à votre place.» Et, comme pour expliquer que sa compréhension avait des limites, ou qu'elle aussi avait des raisons légitimes de se plaindre : «Moi, je suis catholique.» En même temps, elle a l'air de trouver la caricature assez drôle. Le nez crochu, les lèvres lippues.

C'est un collègue qui me l'a rapporté. D'abord il m'a dit qu'elle avait encore. Puis il s'est tu. Est-ce que j'étais au courant ? Il ne voulait pas en dire plus : j'allais m'énerver, ou faire une gaffe, il aurait préféré que ce soit elle qui me l'apprenne. Mais j'ai trouvé qu'il valait mieux que je sois prévenu. Au moins parce que j'étais curieux de savoir si elle m'en parlerait. Aussi bien elle ne dirait rien : par peur de mes réactions, ou pour me préserver.

C'est une semaine après qu'elle en a parlé. Dans la salle des profs, parmi d'autres collègues, à la récréation de dix heures. Elle était énervée. En nous prenant à témoin elle disait qu'elle avait été victime d'un procès d'intention. Elle avait fait lire Le château des Carpathes à ses cinquièmes, et, parce qu'il y avait un portrait caricatural de juif, plutôt bien construit, mais, c'est vrai, caricatural, un père lui avait aussitôt demandé un rendez-vous pour lui reprocher de ne pas avoir fait de cours sur le racisme et l'antisémitisme. Elle comprenait que le père ait été choqué. Mais elle a répété qu'il ne s'agissait pas de l'étude d'une œuvre complète, donc qu'elle n'avait aucune raison de faire un cours là-dessus.
Quand elle a employé le mot «juif», une surveillante est tout de suite sortie. Est-ce parce que la première sonnerie allait retentir et qu'il fallait rassembler les élèves sur la cour ? Ceux qui sont restés et qui l'écoutaient semblaient quant à eux l'approuver, sans que je sache si c'était par solidarité professionnelle, ou parce qu'ils auraient partagé la même incompréhension face à la demande du père.
Elle me regardait, je ne pouvais pas ne rien dire, j'ai avancé que les caricatures de juifs n'étaient pas rares dans la littérature française du XIXe siècle.
La première sonnerie a retenti, on s'est retrouvés seuls. Je lui ai dit alors que ce n'était pas drôle, ce n'était pas non plus choquant, c'était insupportable. Et aussi que ce n'était pas le moment. Non, elle ne le sait pas. Alors je lui ai reproché de ne pas lire les journaux. Oui, elle s'est rappelé tout à coup avoir lu le matin même dans Métro qu'une école juive venait d'être incendiée en banlieue.
La deuxième sonnerie a retenti, il fallait aller chercher les élèves sur la cour, on s'est arrêté là.

Pendant la journée, je me suis demandé pourquoi elle s'en était tenue à la logique de son cours, pourquoi elle n'avait pas entendu la leçon que ce père lui demandait, pourquoi elle était incapable de prononcer «racisme et antisémitisme» autrement que comme une rengaine ou un slogan. Et puis je me suis demandé ce que ça voulait dire : «procès d'intention». Comme si elle avait réussi à me faire oublier le sens des mots. Que seules des actions puissent être jugées, je le comprenais. Mais c'était elle qui avait employé l'expression pour se défendre, et ne pas nommer l'intention dont elle était accusée, alors que ces mots-là, «procès d'intention», à force d'être répétés, révélaient précisément ce qui lui était reproché, et qu'elle ne pouvait ni ne voulait voir : son déni du tort fait aux juifs.

Le lendemain, je lui ai fait part de mon souhait d'avoir une conversation. Tout en lui promettant de ne pas m'énerver. Pourtant je n'ai pas cherché à ce que l'on se retrouve pour en parler. Plus tard, j'ai même pensé que je pourrais lui envoyer une série de questions par mail. J'ai fini par lui laisser un message pour lui demander de m'apporter Le château des Carpathes, en lui précisant de m'indiquer le passage litigieux. Deux jours après, elle m'a répondu que le livre était dans son casier. Mais je ne suis pas allé le prendre.

C'est déjà arrivé il y a cinq ans. Elle avait commencé une phrase par : «Tout le monde sait que…» J'avais voulu qu'elle continue. C'est comme ça que je l'ai entendue affirmer que les journaux, la télé, le cinéma, tout ça était aux mains des juifs. J'avais voulu qu'elle le dise, et c'était ça que j'avais voulu entendre, mais ça m'a estomaqué. Au point que j'ai cessé de parler, et qu'elle aussi s'est tue, si bien que je n'ai pas entendu la suite. Après, pendant longtemps, nous n'avons plus eu que des rapports professionnels.

Pourtant, puisque nous étions amis, c'est comme si je l'avais toujours su. Mais sans rien pouvoir nommer précisément, donc sans y croire. Jusqu'à ce jour où, cette fois, j'ai voulu qu'on en parle vraiment. Enfin je voulais comprendre pourquoi le sort fait aux juifs avait fait un trou dans ma tête et pas dans la sienne ? Pourquoi les juifs avaient chez elle une place à la fois démesurée, puisqu'elle croyait à l'existence d'un complot international, et insignifiante, puisque le génocide occupait à peine son espace mental ? Je le savais. Lui expliquer qu'elle se trompait ? Il m'a semblé qu'elle avait eu elle aussi les moyens de savoir et que mon intervention n'y changerait rien. Après tout, si elle demeurait dans le déni, c'est que la vérité de la destruction des juifs lui était insupportable.

Mais je ne me suis pas demandé pendant toutes ces années pourquoi nous étions amis malgré ce que je savais, et alors que je l'avais toujours su. Je ne me suis pas demandé pourquoi cette amitié s'était engagée sur un silence, un trou dont on ne pouvait pas parler puisqu'elle ne le voyait pas.

J'ai renoncé à avoir cette conversation, et, de fait, elle n'a pas eu lieu, quand je me suis rendu compte que ce que je voulais c'étaient des aveux. Que je ne voulais pas d'explications mais des aveux. Et que je voulais les lui arracher. Des aveux de quoi ? Je ne sais pas. Il y a quelque chose d'effrayant à ne pas reconnaître à une victime qu'elle est une victime. J'aurais voulu qu'elle reconnaisse ce qu'elle ne reconnaissait pas ? Qu'elle paie pour un crime qui n'en était pas un à ses yeux, ou qu'elle paie à la place d'un autre ? Vouloir ça, la faire avouer, c'était répondre à la violence de son déni par de l'acharnement. C'était aussi comme chercher à obtenir de l'autre, qui ne vous aime plus, qu'il vous le dise. La même passion triste.

J'ai douze ans. Je me souviens que le livre est caché. Au même endroit, mon frère aîné dissimule les magazines avec des femmes nues. C'est un livre abîmé, avec une couverture en papier épais, le papier a jauni. Où est-ce que mon frère l'a trouvé ? Le titre est : Documents pour servir à l'histoire de la Seconde Guerre Mondiale. C'est un recueil de témoignages sur les camps de concentration, avec des récits d'expériences médicales pratiquées sur des cobayes humains. Parce qu'il y a écrit «document», je comprends que ce que je lis est vrai. Pourtant je relis, et je me rappelle même avoir cherché un signe, pour être sûr, et aussi avoir senti quelque chose de tordu dans le bas du ventre. Comme avec les images de sexe, mais pas dans le même sens. Parce que la date d'édition est proche de celle de la fin de la guerre, parce que pour moi c'est un vieux livre, un «livre de bibliothèque», je suis sûr que ce que je lis est vrai. Mais le livre est caché. Donc, même si c'est vrai, on ne peut pas le dire.

Plus tard, par défi, quand je prononce le mot «juif» autour de moi, j'entends qu'il y a un flottement. Comme si à ce mot était associé quelque chose de sale. Moi-même j'entends «juif» dans toile de Jouy ou toile de jute. Le jute en argot, c'est le sperme. Juter, c'est éjaculer. Le mot colle trop à la langue.

Mon père bat mon frère. À force de les répéter, les mots n'occupent plus les mêmes places. Et ce n'est jamais la bonne phrase. Mon frère est battu par mon père, mon père bat mon frère, ce n'est pas pareil. Peut-être que battre n'est pas le mot juste. Ou si. Mais alors c'est moi qui bats, ou moi qui suis battu, juste parce que je répète la phrase. Ou bien c'est parce que je suis là que mon père bat mon frère. Parce que je le vois. Il le bat, lui, pour ne pas me battre. Donc c'est à cause de moi que mon frère est battu. Ou lui qui me bat, puisqu'il prend ma place et que je n'existe plus. Et si je n'existe pas, tout ça non plus. Ou alors je suis tout seul, avec juste une phrase dans la tête. Mais je ne suis pas sûr qu'elle soit vraie. Parce que je ne la dis pas et que personne ne l'entend. Parce que personne ne la dit. Parce que mon père ne répond pas aux questions que je ne lui pose pas. Comme je ne peux pas répondre à mon frère. Dans tous les cas, il y a quelque chose de dégoûtant. Et je ne sais pas ce qui est le plus dégoûtant, la violence de mon père, la souffrance de mon frère ou mon impuissance.

Quand j'ai découvert le sort fait aux juifs, je n'en suis pas revenu. Et j'ai pensé que s'ils étaient l'objet d'une telle haine, c'était forcément qu'ils avaient quelque chose de plus. Et puis, parce que mon père a été le bourreau et mon frère sa victime, parce que je n'ai pas compris comment il pouvait à la fois m'aimer et le détester, «juif» est devenu le nom de la différence radicale, qui est admirable, et qu'il faut donc désirer, comme le martyre.
Adolescent, j'ai voulu être juif, j'ai eu honte de ne pas l'être, j'ai même détesté ne pas être juif. Mais je n'ai pas su, à ce moment-là, que ça signifiait que je me prenais pour un survivant, et que je voulais être intouchable.

Pendant longtemps je me suis demandé où j'étais. De quel côté. Je n'étais pas un enfant ou un adolescent de mon âge, mais je n'étais pas non plus un adulte. Je n'étais pas une fille, je n'étais pas non plus un garçon. Je voyais bien qu'il y avait des riches et des pauvres, des blancs et des noirs, mais c'était comme si ça n'avait pas eu d'importance. La seule différence, celle que je voyais, c'était qu'il y avait des forts et des faibles. Parce que je croyais en Dieu, sans doute, j'étais du côté des faibles. Mais l'idée d'être une victime était insupportable.
Si j'ai choisi d'avoir des amis dans des camps opposés, c'est parce que je n'étais sûr de rien. Si j'ai choisi de fréquenter les forts et aussi ceux qui ne pensent pas comme moi, c'était peut-être avec l'illusion de les faire changer, ou le projet de les trahir, c'était surtout pour me préserver de leur violence. La première chose qui a compté, c'était de ne pas être une victime.

S'il n'y a pas eu de conversation, c'est parce que j'y aurais occupé et la place de la victime, et celle du bourreau. Ce qu'il y a de plus dégoûtant c'est ça : que la violence, la souffrance et l'impuissance puissent être interchangeables.


Philippe Guéguen, Paris, le 04 janvier 2004

 

 



Philippe Guéguen, Le château des Carpathes

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