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itué quasi au centre d'un triangle planté dans l'Atlantique, à l'ouest
la pointe du Raz, au sud-est le pays bigouden, au nord-est celui
de Douarnenez, à une trentaine de kilomètres de Quimper et à plus
de 600 kilomètres de Paris, Pont-Croix est la capitale du Cap-Sizun.
Je n'y suis pas né, parce qu'accoucher chez soi
ne se faisait plus, mais j'y ai passé mon enfance et puis toutes
les vacances scolaires quand il a fallu
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quitter la boulangerie des grands-parents pour emménager dans la maison
neuve à Quimper. Depuis, puisque je bénéficie de larges congés, j'y reviens
toujours.
Pont-Croix est une belle ville. Bâtie à flanc de coteau, elle
peut s'enorgueillir d'une église classée et aussi d'un ancien couvent
devenu séminaire avant d'être transformé en C.E.S., et fermer en 1973.
Inoccupé depuis, si ce n'est par une compagnie de C.R.S. au moment des
manifestations de Plogoff contre le projet d'implantation d'une centrale
nucléaire, le séminaire, c'est comme ça qu'on l'appelle ici, un grand
bâtiment carré du XIXe siècle en plein milieu de la ville, et qui lui
fait bénéficier de sa plus-value symbolique comme s'il s'agissait d'une
abbaye cistercienne, vient d'être racheté par un particulier qui souhaiterait
en faire une sorte de centre de métiers d'art.
Jusqu'aux années soixante-dix, Pont-Croix a dû sa
richesse à sa position géographique, ses marchés, son séminaire, sa
conserverie. Et puis le séminaire et la conserverie ont fermé, bientôt
suivis par les magasins, pendant que se multipliaient
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les constructions pour les retraités.
En 1972, j'ai 12 ans, je connais 5 boulangeries
à Pont-Croix et deux pâtisseries. Il y a aussi un bazar - où mon frère
va acheter des trucs avec l'argent qu'il a piqué dans la caisse -, une
droguerie, deux hôtels restaurants, trois quincailleries ; le marché hebdomadaire
occupe les deux places et jusqu'à la rue aux Oeufs. Aujourdh'ui, l'un
des deux hôtels a rouvert tandis que l'autre abrite un dépôt de pain et
un fleuriste. Il n'y a plus qu'une boulangerie et une quincaillerie, et
le marché ne prend plus que la moitié de la place du haut. Le reste s'est
fondu dans un Super U logé sur la départementale, qui concentre désormais
l'essentiel de l'activité commerçante.
Je n'ai pas détesté voir Pont-Croix agoniser pendant
toutes les années quatre-vingts, voir toutes les boutiques que j'avais
connues disparaître l'une après l'autre, et les maisons du centre ville
à vendre, laissées à l'abandon ou déjà en ruines. Je constatai aussi que
beaucoup de ceux qui avaient voulu y vivre, des
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Parisiens déçus notamment, étaient repartis, et encore que les Pontécruciens
eux-mêmes avaient fait le choix de quitter leurs maisons mal-commodes
du centre pour les artères aérées de la périphérie dont les jardins,
les champs ou les arrière-cours étaient devenus entre-temps des quartiers
neufs.
Quoi faire à Pont-Croix ? Rien. Il y a eu un moment où il n'y a eu rien.
Rien pour sortir à part les cafés, pas un restaurant ni même une crêperie.
Les rues se trouaient de plus en plus, la voirie se contentant de répandre
des gravillons, les vieux perdant la boule, tout d'un coup plein d'autos
sur la place de l'église, mais c'est un enterrement. Quand ma grand-mère
est morte, j'ai pensé qu'elle était la dernière femme du bourg à porter
la coiffe.
En vacances, occupé à rien, respirer, me lever tard, je voyais
partir par plaques Pont-Croix, comme je mesurais à chaque séjour que se
distendaient les liens familiaux.
Dans sa désolation, Pont-Croix est alors devenu comme un
condensé de
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l'essence des choses, où se promener signifiait
rencontrer très précisément ceci : Le carrefour, La rue, Le parking, Le
passant, La voiture, Le chien, La touffe d'herbes, Les gravillons, L'éraflure,
Le papier gras, Le rat mort, La cabine téléphonique, L'air. Excepté son
mobilier moderne et ses monuments historiques, Pont-Croix était en train
de se réduire en une configuration granitique, un assemblage de rues envahies
par l'air et du vent, une ville-fantôme.
Et puis il y a eu un début d'agitation, accompagné
de rumeurs et de projets tous azimuts, une arrivée de nouvaux résidents,
quelques changements. Un souci de joliesse d'abord, marqué par l'apparition
de bacs à fleurs en polyurétane et complété depuis par quelques réaménagements
: trottoirs, pavement des carrefours, enterrement des fils électriques,
remplacement des lampadaires par des modèles rétro et des portes en plastique
des compteurs à gaz par un équivalent rustique. Et puis les maisons à
vendre se sont vendues, ont été restaurées pour être occupées par intermittence,
pendant que s'installaient plusieurs commerces, restauration et
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artisanat, ainsi que, consécration, un musée et aussi deux distributeurs
de billets.
Pont-Croix, décidé à miser activement sur le tourisme,
changeait. Après les bacs à fleurs, en deux temps : les auges en imitation
pierre d'abord et puis les pots en imitation grès, Pont-Croix s'est doté
d'une signalisation à l'usage des visiteurs : plan de la ville et des
environs sur un grand panneau entre deux platanes de la place de la République,
pancartes flêchées au nom des quartiers supposés pittoresques et qui mènent
à des endroits comme Les quais, ou La fontaine, ou Le musée. Et il y a
eu aussi la percée d'une nouvelle rue, La nouvelle rue, avec ses places
de parkings nettement délimitées par des rebords et des espaces paysagers,
entre le boulevard du Général de Gaulle et la rue de l'hospice, et qui,
coupant le terrain du séminaire, fait maintenant se rejoindre la maison
de retraite et la pharmacie. La pharmacie est une des plus grosses entreprises
du bourg - dix employés peut-être - son intérieur a été entièrement modernisé
trois fois. En outre, en sus des traditionnels fest-noz de l'été, il y
a maintenant des foires à la brocante et des foires bio, mais aussi des
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associations de quartiers et des manifestations d'art in situ. Pont-Croix
( une association de commerçants ? les élus ? ) cherche enfin à obtenir
un label quelconque, ou le label au dessus, quelque chose entre La
ville fleurie et La petite cité de caractère , c'est important paraît-il.
De plus en plus de maisons ont la pierre apparente et de jolies couleurs
aux volets, avec beaucoup de géraniums. Et on a multiplié les sens uniques
comme on a traçé des marques blanches pour délimiter les emplacements
des voitures place de la République.
Maintenant, quand je me promène dans certaines rues
du centre, ce que je rencontre c'est plutôt L'idée de la rue que La rue,
L'idée du trottoir, L'idée du passant et aussi L'idée du commerce plus
que le commerce lui-même. En même temps qu'un choix d'embellissement il
y a eu un choix de fonctionnalité qui a abouti à un croisement curieux
de rustique intemporel et de modernité technique, le tout mesuré sans
doute à l'aune du fameux rapport qualité/prix, qui fait que quand c'est
ancien ça brille - forcément c'est neuf - qu'il n'y a pas de neuf, sinon,
comme le
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vieux, en attente d'être transformé en ancien ou alors clairement séparé
du centre historique.
Qu'est-ce que
c'est l'an 2000 ? Une belle ville sub-claquante qui devient un village
coquet, mais sans rien lâcher du sens pratique tant c'est moins le plaisir
qui est visé que la possession. On s'invente alors une nouvelle façade
censée renvoyer à un âge d'or qui n'a jamais existé, tandis que la plupart
des vielles maisons encore inoccupées sont attaquées par la mérule, divers
champignons, maladies du bois et de la pierre, et alors que les intérieurs
refaits des restaurants et crêperies, où le vitrifié règne, voire le double-vitrage,
témoignent cette fois, en plus de l'impérialisme du fonctionnel, de l'actuelle
nécessité du préservatif.
Mais pas seulement. Il y a sur les routes du Cap des
points de rencontre du passé et du présent où le rapport est plus franc,
un transformateur en béton à côté d'une grange, un poulailler industriel
blanc et gris dans le ciel gris et les champs, ou, à vingt kilomètres
avant d'arriver à Pont-Croix, sur la route de Gourlizon, le
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carrefour de Pouldergat qui a été aménagé en rond-point à l'anglaise.
A un angle du carrefour un bâtiment post-moderne (un portique a été
érigé en décoration devant la façade), juste devant un bâtiment en fer.
En face, deux maisons des années 3O dont le jardin a été amputé. A un
autre angle : un lotissement récent de petites maisons identiques. En
face, devant la campagne, des panneaux publicitaires. Le rond-point
lui-même, son aménagement, le petit dôme central, en couches concentriques
de différents matériaux et de différentes couleurs, briques et goudrons,
le marquage au sol, le dressage qui s'en suit de la route, qui ressemble
maintenant aux circuits pour enfants de la Prévention routière, ce rond-point,
bouton pression sur la chaussée ou pièce réussie d'art abstrait géométrique,
c'est aussi l'an 2000 en Bretagne. Je ne suis jamais allé à Los Angeles
mais je sais, en arrivant dans ce rond-point, que c'est ça, Los Angeles.
Je ne suis non plus jamais allé sur l'île de Pâques mais je sais que
les éoliennes que l'on aperçoit soudain sur la route du nord qui mène
à la pointe, huit grands totems blancs de vingt mètres, c'est l'île
de Pâques.
Philippe Guéguen, Pont-Croix, le 18 juin 2000
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