Chronique



'en ai d'abord vu un sur le mur de la cuisine, puis un autre, au même endroit, et puis dans les placards au-dessus avant de leur balancer un peu de produit, puis un autre, plus fort, qui puait. Depuis je guette. Evidemment je crois que le cafard, à propos duquel je n'ai au demeurant que de vagues informations, possède une psychologie. Parce que le cafard est un sujet, tout comme moi, je dois donc le considérer dans la dimension intersubjective qui nous lie si je
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veux comprendre son comportement et m'en accommoder. Par exemple, je suis persuadé qu'il ne cherche pas à me nuire - il aurait envahi le studio au lieu de se cantonner à un mur - il veut seulement subsister, comme moi. D'où mon attention. Font-ils exprès d'utiliser le mur uniquement quand je suis là, puisque je ne les surprends jamais à l'improviste lorsque j'arrive ? Le bruit de la clé dans la serrure est-il un signal qu'ils perçoivent ? Dans ce cas, s'ils n'apparaissent que lorsqu'il y a un risque d'être surpris, est-ce qu'ils me narguent ? Je me dis aussi qu'ils ne se promènent jamais dans le bac à couverts ou sur les plats qui traînent sur le bord de l'évier, donc qu'ils ne veulent pas m'incommoder, et je dois dire que je suis sensible à cette attention. Que veut le cafard ? En tous cas me voilà contraint à partager mon studio.

J'ai beau répéter à mes élèves qu'ils doivent se méfier de l'effet feu - de - cheminée que provoque la télévision, cette captation du regard qui hypnotise et
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enchaîne pour n'encourager qu'une forme de libération : devenir un morceau de ce corps d'images, une bûche ? j'ai beau leur répéter que l'identification au personnel de la télévision ajoutée à la consommation des produits recommandés par la publicité vaut qu'on fasse preuve de prudence, moi aussi je cède.
Mon regard est biaisé sans doute, puisque être réduit à guetter la bourde, le coup d'éclat, le suicide en direct signale à tout coup la déprime. Il est faussé encore puisque je suis attentif à la mise en scène, qui, bien vue, il faut bien passer le temps, autorise finalement la compréhension de ce que les images taisent ou déforment. N'empêche que la télé, quoiqu'on la moque, gagne toujours, puisqu'on la regarde. Que veut la télé ?
Lundi 28 février, 20H55, sur France 3, dans une émission intitulée "Changez de vie" : soeur Emmanuelle (après avoir déclaré au présentateur - discret, qui laisse ses invités débattre - que lui aussi savait ce que c'était, le véritable amour) félicite un donneur d'organe : "Tu comprends, ce que je trouve formidable, tu vois, c'est que ce
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n'est pas ton sang, là, (que montre-t-elle par ce "là" ? ) mais ta moelle osseuse (elle prononce avec assurance le mot d'un ton pénétré) que tu donnes. C'est ça que je trouve fantastique : la moelle osseuse, parce que, tout de même, c'est beaucoup plus intime, (le "i" est dit très aigu) non ?" Effectivement, puisque le donneur rosit, qui convient que donner sa moelle osseuse, outre la satisfaction de savoir que l'on sauve une personne, est un plaisir.
Mercredi 1er mars, 22H35, sur France 2, une émission dont le programme est : "Comment vit-on la clandestinité ?". Une dame est interrogée dans le public, septuagénaire, juive, qui s'indigne, clairement, fermement, de ce qu'on l'a invité avec des gens dont l'expérience n'a rien à voir avec la sienne : parents divorcés, confrontés à des droits de garde d'enfant, escrocs en cavale, harcelés du fisc. La dame aurait voulu qu'il y ait sur le plateau des réfugiès tchétchènes par exemple, ou des Rwandais, ou des Tibétains et elle continue la liste, posément, avant de terminer cette mise au point qu'elle avait annoncée. Son intervention est filmée en champ,
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contre-champ sur l'animateur, grave, l'air sérieux, qui l'écoute attentivement. Attentivement, croit-on. Car il la remercie pour son intervention, présente ses excuses sans oublier "celles de l'équipe" de l'avoir ainsi mélangée à d'autres histoires, et, oubliant qu'il lui a posé une question, question pour laquelle il l'a invitée, passe la parole à un autre témoin. La dame reprend alors la parole, lui rappelle sa question et qu'elle va maintenant lui répondre. L'animateur présente encore ses excuses, l'écoute toujours attentivement, attend qu'elle ait fini et lui demande une troisième fois de l'excuser. La dame sourit, lointaine et proche, d'avoir dit ce qu'elle avait à dire, et peut-être de lui avoir cloué le bec, et peut-être aussi de savoir qu'il faudra décidément toujours faire attention à ne pas être transformé en objet, y compris en objet de commisération mécaniquement polie.
Dimanche 12 mars, 11H00 : La cinquième. Bernard-Henri Levy rappelle un mot de Sartre : "La littérature c'est de la merde." Reprenant le mot, le présentateur se trompe et dit : "C'est de la mère (de la mer - le "de" restant en suspens ?)"
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Révèle-t-il par là un quelconque sadisme refoulé ? un oedipe au galop ? Ne peut-il reprendre à son tour la formule de Sartre, de crainte de se l'approprier vraiment ? Est-il un avatar de cette figure imposée de la télévision : le gendre idéal ? J'ai beau me dire que les présentateurs de la télé, tout comme moi, sont des êtres humains, je ne sais toujours pas à qui ils s'adressent, même si c'est sans doute à moi qu'ils parlent, puisque je les écoute.

Philippe Guéguen
Paris, le 1er avril 2000

 

 
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