veux comprendre son comportement et m'en accommoder. Par exemple, je suis
persuadé qu'il ne cherche pas à me nuire - il aurait envahi
le studio au lieu de se cantonner à un mur - il veut seulement
subsister, comme moi. D'où mon attention. Font-ils exprès
d'utiliser le mur uniquement quand je suis là, puisque je ne les
surprends jamais à l'improviste lorsque j'arrive ? Le bruit de
la clé dans la serrure est-il un signal qu'ils perçoivent
? Dans ce cas, s'ils n'apparaissent que lorsqu'il y a un risque d'être
surpris, est-ce qu'ils me narguent ? Je me dis aussi qu'ils ne se promènent
jamais dans le bac à couverts ou sur les plats qui traînent
sur le bord de l'évier, donc qu'ils ne veulent pas m'incommoder,
et je dois dire que je suis sensible à cette attention. Que veut
le cafard ? En tous cas me voilà contraint à partager mon
studio.
J'ai beau répéter à mes élèves qu'ils
doivent se méfier de l'effet
feu - de - cheminée
que provoque la télévision, cette captation du regard qui
hypnotise et
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enchaîne pour n'encourager qu'une forme de libération : devenir
un morceau de ce corps d'images, une bûche ? j'ai beau leur répéter
que l'identification au personnel de la télévision ajoutée
à la consommation des produits recommandés par la publicité
vaut qu'on fasse preuve de prudence, moi aussi je cède.
Mon regard est biaisé sans doute, puisque être réduit
à guetter la bourde, le coup d'éclat, le suicide en direct
signale à tout coup la déprime. Il est faussé encore
puisque je suis attentif à la mise en scène, qui, bien vue,
il faut bien passer le temps, autorise finalement la compréhension
de ce que les images taisent ou déforment. N'empêche que
la télé, quoiqu'on la moque, gagne toujours, puisqu'on la
regarde. Que veut la télé ?
Lundi 28 février, 20H55, sur France 3, dans une émission
intitulée "Changez de vie" : soeur Emmanuelle (après
avoir déclaré au présentateur - discret, qui laisse
ses invités débattre - que lui aussi savait ce que c'était,
le véritable amour) félicite un donneur d'organe : "Tu
comprends, ce que je trouve formidable, tu vois, c'est que ce
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n'est pas ton sang, là, (que montre-t-elle par ce "là"
? ) mais ta moelle osseuse (elle prononce avec assurance le mot d'un ton
pénétré) que tu donnes. C'est ça que je trouve
fantastique : la moelle osseuse, parce que, tout de même, c'est
beaucoup plus intime, (le "i" est dit très aigu) non
?" Effectivement, puisque le donneur rosit, qui convient que donner
sa moelle osseuse, outre la satisfaction de savoir que l'on sauve une
personne, est un plaisir.
Mercredi 1er mars, 22H35, sur France 2, une émission dont le programme
est : "Comment vit-on la clandestinité ?". Une dame est
interrogée dans le public, septuagénaire, juive, qui s'indigne,
clairement, fermement, de ce qu'on l'a invité avec des gens dont
l'expérience n'a rien à voir avec la sienne : parents divorcés,
confrontés à des droits de garde d'enfant, escrocs en cavale,
harcelés du fisc. La dame aurait voulu qu'il y ait sur le plateau
des réfugiès tchétchènes par exemple, ou des
Rwandais, ou des Tibétains et elle continue la liste, posément,
avant de terminer cette mise au point qu'elle avait annoncée. Son
intervention est filmée en champ,
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contre-champ sur l'animateur, grave, l'air sérieux, qui l'écoute
attentivement. Attentivement, croit-on. Car il la remercie pour son intervention,
présente ses excuses sans oublier "celles de l'équipe"
de l'avoir ainsi mélangée à d'autres histoires, et,
oubliant qu'il lui a posé une question, question pour laquelle
il l'a invitée, passe la parole à un autre témoin.
La dame reprend alors la parole, lui rappelle sa question et qu'elle va
maintenant lui répondre. L'animateur présente encore ses
excuses, l'écoute toujours attentivement, attend qu'elle ait fini
et lui demande une troisième fois de l'excuser. La dame sourit,
lointaine et proche, d'avoir dit ce qu'elle avait à dire, et peut-être
de lui avoir cloué le bec, et peut-être aussi de savoir qu'il
faudra décidément toujours faire attention à ne pas
être transformé en objet, y compris en objet de commisération
mécaniquement polie.
Dimanche 12 mars, 11H00 : La cinquième. Bernard-Henri Levy rappelle
un mot de Sartre : "La littérature c'est de la merde."
Reprenant le mot, le présentateur se trompe et dit : "C'est
de la mère (de la mer - le "de" restant en suspens ?)"
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Révèle-t-il par là un quelconque sadisme refoulé
? un oedipe au galop ? Ne peut-il reprendre à son tour la formule
de Sartre, de crainte de se l'approprier vraiment ? Est-il un avatar de
cette figure imposée de la télévision : le gendre
idéal ? J'ai beau me dire que les présentateurs de la télé,
tout comme moi, sont des êtres humains, je ne sais toujours pas
à qui ils s'adressent, même si c'est sans doute à
moi qu'ils parlent, puisque je les écoute.
Philippe Guéguen
Paris, le 1er avril 2000
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