
Le mardi 16 octobre, je n'en ai fumé que cinq. Les deux premières en début d'après-midi, sur le boulevard Voltaire, je marchais en direction de République — il faisait beau et je regardais les passants —, la troisième aussi, une demi-heure plus tard, alors que je sortais de chez mon médecin. Trois heures plus tôt, près du Père-Lachaise, j'avais fait un scanner des poumons. La clinique était surchargée, j'ai attendu les résultats longtemps. Il n'y avait pas de traces de tumeur. Mes deux dernières Benson, je les ai fumées avec un ami à une terrasse de café, vers minuit, rue des Archives. J'ai arrêté de fumer le lendemain.
Toute la semaine précédente, j'avais été pris d'un hoquet persistant. Quand ça a commencé, lundi matin, j'expliquais une scène de Roméo et Juliette à mes élèves de terminale. Évidemment, ils ont ri. J'ai pensé que ça passerait vite, tout à coup je me rendais compte que je respirais normalement. Mais ça a repris. Et comme ce n'était pas un hoquet aigu, ni même continu — je pouvais dormir —, je me suis mis à le supporter. D'ailleurs, je n'ai pas interrompu mes cours. Et j'ai trouvé curieux que les réactions soient différentes selon les niveaux. Contrairement à ce que j'aurais cru, ce sont les quatrièmes qui ont été les plus compréhensifs. Certains ont même essayé de me faire peur en arrivant derrière moi par surprise, avant de s'étonner, ça ne marchait pas.
Entre-temps j'ai tout fait. Consulter Internet, boire à l'envers, manger du pain, du sucre, arrêter de respirer, jusqu'à accorder ma confiance à n'importe qui, une jeune collègue, elle m'a fait avaler une cuillère de sel fin. Sans compter ce qu'un élève m'a sorti : « Vous devriez vous inquiéter, ça peut-être le symptôme d'un cancer ». J'ai regardé l'élève, et puis j'ai souri. Il fallait bien quelqu'un pour le dire. Je le savais. Mais j'étais surtout préoccupé de tenir dans les moments où ma respiration se bloquait complètement. Je me retournais alors contre le tableau, j'avais calculé que ça prenait moins d'une minute. De toute façon, ça finirait bien par cesser.
Mais le jeudi, ça durait toujours, j'ai appelé mon médecin-traitant. Elle m'a tout de suite prescrit une radio des poumons : je n'avais qu'à lui téléphoner dès que j'aurais les résultats.
Les résultats, je ne les ai obtenus que samedi midi, et encore, puisque le spécialiste s'est contenté de mentionner une opacité, les yeux sur la radio fixée au panneau lumineux, en répétant le mot. J'ai rappelé mon médecin aussitôt dans les escaliers, j'avais toujours le hoquet. Son cabinet était fermé jusqu'à lundi. Je suis alors entré chez le premier généraliste, qui, au vu de la radio, s'est emporté contre son confrère : « Une suspicion d'opacité ! Mais quand on a une suspicion, on la lève ! » avant d'évoquer l'existence des « hoquets sans cause », et de me prescrire un sirop contre la nausée, qui n'a rien résolu.
Lundi, enfin, mon médecin m'a pris un rendez-vous pour un scanner. Par chance, il aurait lieu le lendemain. Et contre le hoquet, elle m'a ordonné un neuroleptique, cinq gouttes, pas davantage, à diluer dans un verre d'eau deux fois par jour. J'ai eu du mal à m'en procurer. Dans la troisième pharmacie, comme elle n'avait plus de Largactil — très prescrit dans les années 80, il se trouvait plutôt en comprimés aujourd'hui —, la pharmacienne a mis un manteau sur sa blouse pour sortir en chercher dans une autre officine. Une petite cinquantaine, de jolies jambes, des jambes avec des bas et des escarpins. C'était curieux comme mélange. Le visage plutôt sérieux, des rides, les cheveux courts et ces jambes de danseuse.
Une fois chez moi, j'ai d'abord lu la notice avant de prendre les gouttes. Je ne suis pas sûr d'avoir bien compté. Une heure plus tard, le hoquet avait disparu.
Les jours suivants, j'ai senti que ma bouche avait une autre existence. Je n'arrêtais pas de la remuer, ou de jouer avec ma langue. Mes lèvres étaient plus sensibles, ma voix changée, tout ce qui entourait la cigarette avait pris sa place. Par exemple, je me suis surpris à chantonner — comme si j'avais remplacé la fumée par des sons —, et aussi à être attentif aux voix enregistrées des films et des séries américaines, au bruit des lèvres quand elles parlent, le mélange de l'air et de la salive dans la bouche.
Je ne sais pas ce qui m'a déterminé à arrêter de fumer. Je ne peux pas dire que j'ai eu peur. Je ne sais pas non plus si je suis fataliste. Mais sans doute j'étais résigné. J'avais accepté d'avoir le hoquet, je me suis contenté de suivre. C'est mon corps qui subissait cette succession d'épreuves. C'est lui qui était balancé entre les horaires des cours et les heures de rendez-vous. Ma tête, elle enregistrait.
C'est mon médecin qui m'a fait prendre conscience de ce qui était en train d'arriver. Elle savait que je faisais ce scanner le matin, ensuite nous devions nous voir. À treize heures, elle n'avait toujours pas de nouvelles, elle m'a laissé un message. Mais j'avais oublié mon portable chez moi. Quand je suis arrivé à son cabinet, il était déjà quatorze heures, j'ai bien vu dans ses yeux qu'elle était inquiète. D'ailleurs, son message me disait de passer la voir aussi vite que possible, « quels que soient les résultats ». Je crois que j'ai été surpris, qu'elle ait envisagé le pire, et que ça la touche.
Après avoir examiné les différents rouleaux du scanner, le fait est qu'elle m'a conseillé d'arrêter de fumer. Ensuite elle m'a parlé des petits vieux qui se promènent avec leurs bouteilles à oxygène, le visage bleu, ou des six chimios par jour. Mais je n'entendais que des informations. Ça n'avait pas de sens, en plus elle avait l'air désolé. Et puis elle m'a parlé de mes poumons. Ils étaient un peu fatigués. Ils commençaient à ressembler à ces grappes de raisin dont les grains sont devenus secs et racornis.
Le lendemain et les jours suivants, ça a été facile d'arrêter de fumer. Et quand ça m'arrivait d'y penser, c'était comme à quelque chose d'impossible. Par exemple, je n'aurais pas pu me cogner la tête contre un mur. En même temps j'étais triste, je savais bien qu'on m'avait enlevé quelque chose, même si, autour, le reste s'est mis à exister de plus en plus. Manger n'a plus été ce qui précédait la cigarette. Boire un café n'a plus été ce qui accompagnait la cigarette. Sortir du métro, entamer une conversation n'ont plus été l'équivalent de sortir une cigarette de sa poche.
***
J'ai passé le réveillon de Noël avec mon frère aîné. Normalement, j'aurais dû me retrouver seul dans la maison de vacances des parents. Mais Vincent occupe le rez-de-chaussée depuis six mois, il donne un coup de main à Marthe à la boulangerie. Quand je suis arrivé à Pont-Croix, je savais qu'il y serait. J'ai pensé qu'on resterait chacun à son étage, ou qu'il passerait le réveillon dans la maison d'en face avec Marthe, peut-être on ne se croiserait même pas. Mais il était là quand je suis entré. Comme d'habitude, on s'est serré la main en se disant bonjour. Après, je suis monté dans ma chambre. La dernière fois que je suis venu, à la Toussaint, on n'a pas arrêté de se disputer. Je me suis même dit que je ne le supportais plus.
Plus tard, j'allais prendre l'air, mon frère m'a demandé de lui acheter une pizza en passant. Évidemment, la veille de Noël, la pizzeria qui fait les pizzas à emporter était fermée. Finalement, Vincent est revenu de la boulangerie avec des morceaux de dinde que notre tante lui avait donnés, deux cuisses, on a décidé de les partager.
D'abord, on ne s'est dit que des choses pratiques. Il valait mieux réchauffer la dinde au four, on mettrait les flageolets dans une casserole. Pour le dessert, on avait des clémentines. Vincent a mis le couvert pendant que j'ouvrais une bouteille, et puis il a sorti la dinde. On faisait attention à ne pas se heurter en passant du séjour à la cuisine. Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas retrouvés à manger ensemble, encore moins à réveillonner. J'ai dit à mon frère que ça ne m'embêtait pas qu'il fume, je pouvais toujours boire un verre avec lui.
On a allumé la télé, Vincent voulait entendre des chants de Noël. J'avais oublié qu'il était sentimental. D'ailleurs, quand je lui ai demandé pour qui il avait voté aux dernières présidentielles, il avait toujours refusé de me répondre, il a fini par lâcher qu'il avait voté comme le grand-père aurait fait, mais sans me donner de nom. Le grand-père avait toujours voté de Gaulle ou pour un candidat gaulliste. Mon frère avait pu faire les quatre cents coups à Plogoff en manifestant contre le projet d'une centrale nucléaire, il était resté fidèle au grand-père, de droite par tradition paysanne plus que par conviction, mais surtout haineux de la gauche, à cause de Mitterrand, pour lui c'était l'incarnation du mensonge.
Mon frère aura cinquante ans au mois de juin. Aujourd'hui, entre lui et moi, on dirait qu'il y a dix ans d'écart. Il ne s'est pas beaucoup épargné. J'ai presque l'impression d'avoir mon père en face de moi. Et quant à ses mains, elles ressemblent à celles du grand-père, épaisses à force de pétrir.
Quand on a fini, il restait de la dinde, on s'est pris un café avec un morceau de gâteau. C'est lui qui l'avait fait, il m'a demandé mon avis. Après, il a voulu voir les albums avec les photos de classes, il savait qu'ils étaient rangés dans la bibliothèque. À deux ans près, on s'était suivis, notre école éditait chaque année un palmarès où l'on pouvait retrouver tout le monde, les noms étaient classés en ordre alphabétique à côté des photos. Il a cherché tout de suite deux noms : Olivier Jantet, Jean-Bernard Stéphane. Je n'avais jamais entendu parler d'eux. Mais ça m'a surpris, des noms français alors qu'on avait tous des noms bretons, et puis on aurait dit des personnages de roman. Vincent avait été en classe avec eux, au Likès à Quimper, en sixième ou en cinquième, en 69-70, ou 70-71, il ne se rappelait plus. Ils s'étaient suicidés alors que mon frère avait douze ans. Il m'en a parlé comme d'un souvenir commun, sûrement il m'en avait déjà parlé. Avant de se suicider, ils s'étaient mis tous les deux à distribuer leurs affaires à leurs amis. D'ailleurs, je pouvais m'inquiéter si je connaissais des gens qui faisaient pareil. Il ne savait pas comment ni pourquoi ils étaient morts. À cette époque-là, c'était tabou. Il a cherché longtemps leur photo. À cause de nos deux ans d'écart, elles n'y étaient pas.
Je n'ai rien appris de plus sur Olivier Jantet et Jean-Bernard Stéphane. Je sais seulement qu'ils sont nés en 1958 et qu'ils sont morts en 1970. Plus tard, je me suis dit que leurs parents avaient sans doute connu l'Occupation pendant leur enfance ou leur adolescence, et puis, plus tard, d'une manière ou d'une autre, la guerre d'Algérie.
Rentré à Paris, je n'ai pas pu m'empêcher de taper Olivier Jantet et Jean-Bernard Stéphane sur Internet. Je n'ai rien trouvé.
***
En 1986, Vincent a fait une cure de désintoxication alcoolique dans une clinique de Rouen. Il y a rencontré une fille, Patricia, il est revenu dans le Finistère avec elle. Ils ont passé un mois dans la maison d'en face. C'était la première fois qu'il venait à Pont-Croix avec une fille. La grand-mère et Marthe n'ont rien dit.
Pendant ses vacances, le week-end ou même ses périodes de chômage, Vincent était toujours venu donner un coup de main au grand-père. Maintenant qu'il était avec cette fille — sûrement ça ne s'était pas bien passé avec Marthe, elle avait dû faire une remarque, la fille s'était vexée —, il avait préféré rester avec elle et ne plus venir travailler au fournil.
Ils sont restés un mois dans la maison d'en face. Vincent ne sortait plus que pour prendre de quoi manger à la boulangerie. « Au moins il a quelque chose de chaud, puisque la fille ne lui fait pas la cuisine. » Pourquoi est-ce qu'elle ne téléphonait pas à ses parents ? Marthe ne trouvait pas ça normal. Il recommencerait à boire. Ça n'était pas une fille pour lui : elle était toujours à fumer, à prendre des médicaments et à boire du café fort.
Patricia a fini par écrire à son père, ses parents étaient divorcés, il fallait qu'elle rentre. Mon frère ne m'a rien dit de plus. Est-ce qu'il était amoureux ? En tout cas, il s'est engagé à ramener Patricia à Rouen. Il a fallu partir tout de suite. J'ai dit à Vincent que je les accompagnerais. On se passerait le volant. Au retour, on ferait un crochet par Paris. Dans le premier restaurant, je me suis rendu compte que je ne savais pas s'il valait mieux que je me prive de vin et que je boive de l'eau. Vincent et Patricia avaient un regard triste, comme s'il y avait eu un trou dans leurs yeux.
À Rouen, on est d'abord passés chez la mère de Patricia, un petit deux pièces dans le centre, avant d'arriver chez son père, il habitait sur les hauteurs, une grosse villa avec des meubles neufs. Le lendemain matin, le père nous a réveillés à quatre heures. Il partait travailler, il n'était pas prévu qu'on reste. Mon frère avait les yeux gonflés, on avait mal dormi, le père de Patricia ne nous a même pas offert un café.
À Paris, Vincent n'est pas sorti de l'appartement. Il était déprimé. Il avait arrêté de boire et son histoire avec cette fille s'était terminée comme ça. On n'est pas rentrés tout de suite. On s'est d'abord arrêtés à Chartres, on n'avait jamais vu la cathédrale. Et puis j'ai voulu qu'on aille à Illiers-Combray, la ville était déserte, j'ai cherché en vain des madeleines. Ensuite on est descendus sur la Loire ; à Saumur on a dormi à l'hôtel. C'était la première fois que je voyageais avec Vincent, un voyage de touristes, nos parents auraient pu faire le même.
C'est l'image de la grappe de raisin qui m'a fait arrêter. Parce qu'en la voyant j'ai eu un curieux sentiment, un sentiment humiliant et désagréable, comme si j'avais été divisé en deux et que j'avais éprouvé de la pitié pour moi-même. J'ai arrêté de fumer parce que ce n'était pas une image. Des grappes de raisin rabougries, j'en ai vu quand j'étais enfant, dans la vitrine de la boulangerie à Pont-Croix. À gauche il y a les gâteaux, à droite les fruits et les légumes. Parfois, personne n'a fait attention, ma grand-mère et Marthe sont trop occupées, les fruits pourrissent dans les cageots. Ça attire les mouches. En tout cas ça présente mal. Surtout le raisin : pour quelques grains moisis, c'est toute la grappe qu'il faut enlever.
Philippe Guéguen, Paris, le 7 février 2008