Chronique



à Michel Ptakhine

vant de m'y mettre, avant de décider de m'y mettre, avant de décider à quoi, faire le ménage, continuer à repeindre les murs ou travailler, je dis toujours "travailler" jamais "écrire", quitte à préciser ensuite, avant de travailler donc, débarrasser le bureau de ce qui l'encombre, allumer l'ordinateur, j'ai regardé mes mains. A la base de l'index droit j'ai une grosse ampoule en train de se
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transformer en callosité. Et puis une petite au sommet du majeur qui fait crevasse. Et encore des traces de peinture blanche autour des ongles. Mes mains, elles sont petites et carrées. Une bourgeoise m'a d'ailleurs dit un jour que j'avais des mains de paysan. Il s'agissait de définir l'idéal de la belle main et donc d'attribuer des mains de pianiste à qui de droit, pas moi. J'ai repensé aux mains de mon grand-père - mon grand-père était boulanger - il avait des mains énormes. Je trouvais que c'était des mains de gorille et j'avais beau regarder autour de moi je n'en voyais pas de plus imposantes. Je trouvais aussi que c'était des mains gentilles : elles auraient pu assommer quelqu'un, mais elles ne le faisaient pas, elles ne servaient qu'à faire du pain ou fabriquer des outils ou porter des choses lourdes, les sacs de farine qui font 50 kg par exemple. Pour moi, des mains petites et carrées ça n'était pas des mains de paysan, c'était des mains d'intellectuel. Les mains des paysans ont n'importe quelle forme, elles sont fortes, musclées, puissantes, abîmées et sales.
Aujourd'hui, de repeindre mon appartement - lessiver, rincer, enduire, poncer,
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enduire encore et reponcer, peindre une première couche, et une deuxième, déplacer les meubles entre chaque opération, et puis le ménage - j'ai mal aux mains. Et je découvre qu'en devenant fortes elles deviennent fragiles. Et que je n'aurais pas voulu avoir des mains de pianiste, je l'avais su en regardant des films de guerre à la télé : pour faire avouer un pianiste il suffisait de le menacer de lui casser les doigts.
Sinon, comme j'essaie de raconter ma lutte quotidienne contre mon studio à une ancienne élève qui a profité des vacances pour m'extorquer un rendez-vous, celle-ci me dit : "Ah oui, le contact avec la matière !" Peut-être ne voulais-je pas l'ennuyer avec mes histoires de peinture : j'ai acquiescé alors que je n'étais pas du tout d'accord. Peut-être aussi ai-je été choqué qu'à l'inverse de tout le monde elle ne m'ait pas prodigué à son tour des conseils pratiques ou lancé un débat, pour ou contre la peinture monocouche par exemple. Enfin, elle avait mis une robe provocante, je ne pouvais pas faire autrement qu'avoir les yeux sur ses seins, si bien que je n'ai pas pu ensuite m'empêcher d'entendre dans sa formule une allusion sexuelle, d'autant qu'elle a ri.
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D'accord, il y a de la matière. De la vieille peinture qui résiste, recouverte d'une couche de nicotine et de goudrons, en plus la poussière et les particules de CO2 montées de la rue. Dessous, du plâtre mais qui est encombré d'épaisseurs dures : les traces d'anciens rebouchages et qui après ponçage émergent comme des récifs. Et puis la peinture neuve : une espèce de pâte gluante et blanchâtre qu'il faut diluer dans du white-spirit et qui, de posséder toutes les qualités requises - rapidité, facilité, efficacité et rapport qualité/prix - doit être un mazout carcinogène dont on ne découvrira que dans dix ans les capacités de nuire. Je sais qu'il n'y a pas ici risque de saturnisme puisque l'immeuble, construit par Bouygues, date de 1975. Mais si tout ça, que je respire maintenant quotidiennement, était effectivement nocif ? Pourquoi les industries du bâtiment auraient-elles lésiné sur l'expérimentation quand la priorité est de faire vite ? Est-ce qu'il existe une histoire scientifique et critique des produits utilisés par l'industrie ? ou un équivalent du Vidal ? Non seulement j'ai mal à mes mains mais en plus je trouve qu'il n'est pas du tout impossible que toute cette chimie ne finisse par me
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provoquer une tumeur. Et puis, bien plus qu'à la matière, mais peut-être ai-je choisi de transformer cette matière en espace, c'est d'abord à un territoire que j'ai affaire, auquel je livre une guerre, même si je ne sais plus quel est l'objectif. Faut-il en effet privilégier le territoire réel, que je dois rendre aussi lisse que possible, alors qu'apparait parallèlement, à mesure que j'avançe dans le décapage, un territoire fictif tant les murs ainsi révélés se sont transformés en cartes de géographie imaginaires ? Est-ce que j'ai envie de venir à bout de ce mur jusqu'à ce que plus rien ne dépasse et accroche, rien en creux ou en bosse, plus aucun trou, aucune fissure, est-ce qu'il ne faudra pas finir par y aller à la pioche, directement jusqu'au béton ? Faut-il au contraire que je restitue l'histoire de ce mur en le laissant tel quel, dans la multiplicité de ses strates toutes désormais visibles ? Ou bien arrêter tout et recouvrir, ouvrir enfin le pot de "peinture-blanc-mat-glycéro-lavable-plafond et murs-spécial fumée" dont j'ai déjà lu vingt fois la notice ?
J'ai mal aux mains mais il faut y aller. Est-ce que ceux qui, aussitôt installés dans un
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nouvel appartement, le repeignent entièrement, vite et avec aisance, trichent ? Je découvre qu'avec la matière il y a un programme à respecter, un temps pour chaque opération et un temps entre chaque opération. Ainsi, alors que j'ai arrêté de décaper un endroit parce que la vieille peinture résistait, je me rends compte qu'il suffit que je m'y remette le lendemain pour qu'elle soit cette fois friable. Mais quand je parle de ce temps qui ne cesse de s'allonger on me répond que ce n'est pas la peine, que plus aucun professionnel ne s'embête à lessiver, qu'il existe des sortes de tissus qu'on applique directement sur les murs et qui gomment toutes les aspérités en même temps qu'ils retiennent les éventuels gravats.
Le temps que j'ai mis à repeindre a-t-il été proportionnel à celui que j'ai mis à me décider ? Très vite, me lever le matin en sachant que je devais finir cette peinture a été pénible, et, tout aussi rapidement, au lieu d'aller vite, j'ai retardé les
opérations. Les travaux, qui auraient pu durer une semaine, ont duré tout l'été. Est-ce que je voulais vraiment repeindre cet appartement ?
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Longtemps j'ai cru pouvoir échapper aux soucis de la rénovation, à l'impératif de la déco, et échapper aussi à la propriété. J'avais lu chez Adorno qu'il était "devenu tout à fait impossible d'habiter", que la seule solution c'était l'hôtel ou le meublé, puisque "les conditions qu'impose l'émigration deviennent la règle". Je m'étais donc arrangé avec le minimum, me contentant d'un mobilier sommaire et de ce que mes amis, qui, eux, déménageaient, entreprenaient des travaux ou devenaient propriétaires, voulaient bien me laisser. Il est commode d'abriter son inaction sous une théorie. Mais le temps passe, la peinture s'écaille, les robinets fuient, les gonds se déglinguent. J'étais en train de développer un sentiment de dette - le complexe du locataire ? - sentiment qui par exemple m'a obligé à repeindre mon appartement au motif qu'il était dans cet état-là quand j'en ai pris possession, d'autant que je crois avoir promis à ma propriétaire de le lui restituer dans le même état au cas où je partirais. Je n'ai pourtant pas l'intention de déménager. Pendant neuf ans j'ai donc regardé ces murs et ce plafond en sachant que je devrais les repeindre, non parce qu'ils étaient devenus sales et jaunes, mais pour ne pas
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manquer à mon engagement. "Contact avec la matière", non, décidément, c'est plutôt une facétie de mon inconscient que j'ai découvert, la classique inhibition à l'action, sans parler du fameux rapport à la mère, puisqu'à force de m'interroger au lieu de me mettre au travail, je me suis comme par hasard rappelé que l'activité-peinture avait toujours été le fait de ma mère, mon père préférant la mécanique. "Contact avec la matière", non, encore une fois, sauf à considérer que l'élève avait mis un mot pour un autre, "corps" par exemple. Avoir repeint son appartement, est-ce avoir renoncé à habiter le corps maternel ? La dette, ici déplacée sur la propriétaire, et enfin réglée, comme marque de la dépendance ?
Mais j'apprends que je vais peut-être déménager, en vrai - une occasion exceptionnelle, maintenant ou jamais - et je suis encore plus perturbé, de n'avoir plus à repeindre dans la perspective abstraite d'un départ, et surtout de penser que le fait d'avoir repeint puisse être, magiquement, la cause du déménagement et non plus sa conséquence. Autres soucis : il faut que j'obtienne de ma propriétaire des quittances de
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loyer, or son numéro de téléphone n'est plus attribué, et j'ai constaté par ailleurs que mes chèques étaient encaissés avec de plus en plus de retard. Est-ce qu'elle est morte ? Est-ce qu'elle est devenue sénile ? Agnès, qui a occupé avant moi le studio, me dit avoir rencontré Mme M. rue des Couronnes, il y a au moins deux ans, et visiblement en mauvais état. Est-ce qu'elle est arbitrairement séquestrée par ses enfants ? ou recluse dans une maison de retraite ? Inquiet, je me résouds à me déplacer à son domicile, et j'apprends par la gardienne qu'elle est effectivement morte. Plus tard, après une enquête un peu compliquée, alors que j'aurais fini par mettre la main sur la belle-fille de Mme M., celle-ci me balancera tout à trac qu'elle ne s'entendait pas du tout avec sa belle-mère. "Elle avait toujours voulu tout faire toute seule, elle est allée elle-même aux urgences, à Saint-Antoine, en taxi, elle avait un cancer des intestins, ils l'ont ratée, on a la médecine qu'on mérite, c'est ça les hôpitaux de l'Assistance publique, ils nous ont rendu un légume". Pendant qu'elle parle et qu'elle se frotte les mains de savoir qu'elle va pouvoir vendre, et facilement, tellement ça flambe en ce moment, je bois le
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verre d'eau qu'elle vient de me servir d'une bouteille de Badoit. Ou la Badoit est éventée, ou elle a utilisé la bouteille pour y mettre de l'eau du robinet. Merde. Ma propriétaire ne saura jamais que j'ai fini par repeindre son appartement.


Philippe Guéguen, Paris






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