transformer en callosité. Et puis une petite au sommet du majeur
qui fait crevasse. Et encore des traces de peinture blanche autour des
ongles. Mes mains, elles sont petites et carrées. Une bourgeoise
m'a d'ailleurs dit un jour que j'avais des mains de paysan. Il s'agissait
de définir l'idéal de la belle main et donc d'attribuer
des mains de pianiste à qui de droit, pas moi. J'ai repensé
aux mains de mon grand-père - mon grand-père était
boulanger - il avait des mains énormes. Je trouvais que c'était
des mains de gorille et j'avais beau regarder autour de moi je n'en voyais
pas de plus imposantes. Je trouvais aussi que c'était des mains
gentilles : elles auraient pu assommer quelqu'un, mais elles ne le faisaient
pas, elles ne servaient qu'à faire du pain ou fabriquer des outils
ou porter des choses lourdes, les sacs de farine qui font 50 kg par exemple.
Pour moi, des mains petites et carrées ça n'était
pas des mains de paysan, c'était des mains d'intellectuel. Les
mains des paysans ont n'importe quelle forme, elles sont fortes, musclées,
puissantes, abîmées et sales.
Aujourd'hui, de repeindre mon appartement - lessiver,
rincer, enduire, poncer,
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enduire encore et reponcer, peindre une première couche, et une
deuxième, déplacer les meubles entre chaque opération,
et puis le ménage - j'ai mal aux mains. Et je découvre
qu'en devenant fortes elles deviennent fragiles. Et que je n'aurais
pas voulu avoir des mains de pianiste, je l'avais su en regardant des
films de guerre à la télé : pour faire avouer un
pianiste il suffisait de le menacer de lui casser les doigts.
Sinon, comme j'essaie de raconter ma lutte quotidienne
contre mon studio à une ancienne élève qui a profité
des vacances pour m'extorquer un rendez-vous, celle-ci me dit : "Ah
oui, le contact avec la matière !" Peut-être ne voulais-je
pas l'ennuyer avec mes histoires de peinture : j'ai acquiescé
alors que je n'étais pas du tout d'accord. Peut-être aussi
ai-je été choqué qu'à l'inverse de tout
le monde elle ne m'ait pas prodigué à son tour des conseils
pratiques ou lancé un débat, pour ou contre la peinture
monocouche par exemple. Enfin, elle avait mis une robe provocante, je
ne pouvais pas faire autrement qu'avoir les yeux sur ses seins, si bien
que je n'ai pas pu ensuite m'empêcher d'entendre dans sa formule
une allusion sexuelle, d'autant qu'elle a ri.
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D'accord, il y a de la matière. De la vieille
peinture qui résiste, recouverte d'une couche de nicotine et
de goudrons, en plus la poussière et les particules de CO2 montées
de la rue. Dessous, du plâtre mais qui est encombré d'épaisseurs
dures : les traces d'anciens rebouchages et qui après ponçage
émergent comme des récifs. Et puis la peinture neuve :
une espèce de pâte gluante et blanchâtre qu'il faut
diluer dans du white-spirit et qui, de posséder toutes les qualités
requises - rapidité, facilité, efficacité et rapport
qualité/prix - doit être un mazout carcinogène dont
on ne découvrira que dans dix ans les capacités de nuire.
Je sais qu'il n'y a pas ici risque de saturnisme puisque l'immeuble,
construit par Bouygues, date de 1975. Mais si tout ça, que je
respire maintenant quotidiennement, était effectivement nocif
? Pourquoi les industries du bâtiment auraient-elles lésiné
sur l'expérimentation quand la priorité est de faire vite
? Est-ce qu'il existe une histoire scientifique et critique des produits
utilisés par l'industrie ? ou un équivalent du Vidal ?
Non seulement j'ai mal à mes mains mais en plus je trouve qu'il
n'est pas du tout impossible que toute cette chimie ne finisse par me
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provoquer une tumeur. Et puis, bien plus qu'à la matière,
mais peut-être ai-je choisi de transformer cette matière
en espace, c'est d'abord à un territoire que j'ai affaire, auquel
je livre une guerre, même si je ne sais plus quel est l'objectif.
Faut-il en effet privilégier le territoire réel, que je
dois rendre aussi lisse que possible, alors qu'apparait parallèlement,
à mesure que j'avançe dans le décapage, un territoire
fictif tant les murs ainsi révélés se sont transformés
en cartes de géographie imaginaires ? Est-ce que j'ai envie de
venir à bout de ce mur jusqu'à ce que plus rien ne dépasse
et accroche, rien en creux ou en bosse, plus aucun trou, aucune fissure,
est-ce qu'il ne faudra pas finir par y aller à la pioche, directement
jusqu'au béton ? Faut-il au contraire que je restitue l'histoire
de ce mur en le laissant tel quel, dans la multiplicité de ses
strates toutes désormais visibles ? Ou bien arrêter tout
et recouvrir, ouvrir enfin le pot de "peinture-blanc-mat-glycéro-lavable-plafond
et murs-spécial fumée" dont j'ai déjà
lu vingt fois la notice ?
J'ai mal aux mains mais il faut y aller. Est-ce
que ceux qui, aussitôt installés dans un
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nouvel appartement, le repeignent entièrement, vite et avec aisance,
trichent ? Je découvre qu'avec la matière il y a un programme
à respecter, un temps pour chaque opération et un temps
entre chaque opération. Ainsi, alors que j'ai arrêté
de décaper un endroit parce que la vieille peinture résistait,
je me rends compte qu'il suffit que je m'y remette le lendemain pour
qu'elle soit cette fois friable. Mais quand je parle de ce temps qui
ne cesse de s'allonger on me répond que ce n'est pas la peine,
que plus aucun professionnel ne s'embête à lessiver, qu'il
existe des sortes de tissus qu'on applique directement sur les murs
et qui gomment toutes les aspérités en même temps
qu'ils retiennent les éventuels gravats.
Le temps que j'ai mis à repeindre a-t-il
été proportionnel à celui que j'ai mis à
me décider ? Très vite, me lever le matin en sachant que
je devais finir cette peinture a été pénible, et,
tout aussi rapidement, au lieu d'aller vite, j'ai retardé les
opérations. Les travaux, qui auraient pu durer une semaine, ont
duré tout l'été. Est-ce que je voulais vraiment
repeindre cet appartement ?
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Longtemps j'ai cru pouvoir échapper aux soucis
de la rénovation, à l'impératif de la déco,
et échapper aussi à la propriété. J'avais
lu chez Adorno qu'il était "devenu tout à fait impossible
d'habiter", que la seule solution c'était l'hôtel
ou le meublé, puisque "les conditions qu'impose l'émigration
deviennent la règle". Je m'étais donc arrangé
avec le minimum, me contentant d'un mobilier sommaire et de ce que mes
amis, qui, eux, déménageaient, entreprenaient des travaux
ou devenaient propriétaires, voulaient bien me laisser. Il est
commode d'abriter son inaction sous une théorie. Mais le temps
passe, la peinture s'écaille, les robinets fuient, les gonds
se déglinguent. J'étais en train de développer
un sentiment de dette - le complexe du locataire ? - sentiment qui par
exemple m'a obligé à repeindre mon appartement au motif
qu'il était dans cet état-là quand j'en ai pris
possession, d'autant que je crois avoir promis à ma propriétaire
de le lui restituer dans le même état au cas où
je partirais. Je n'ai pourtant pas l'intention de déménager.
Pendant neuf ans j'ai donc regardé ces murs et ce plafond en
sachant que je devrais les repeindre, non parce qu'ils étaient
devenus sales et jaunes, mais pour ne pas
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manquer à mon engagement. "Contact avec
la matière", non, décidément, c'est plutôt
une facétie de mon inconscient que j'ai découvert, la
classique inhibition à l'action, sans parler du fameux rapport
à la mère, puisqu'à force de m'interroger au lieu
de me mettre au travail, je me suis comme par hasard rappelé
que l'activité-peinture avait toujours été le fait
de ma mère, mon père préférant la mécanique.
"Contact avec la matière", non, encore une fois, sauf
à considérer que l'élève avait mis un mot
pour un autre, "corps" par exemple. Avoir repeint son appartement,
est-ce avoir renoncé à habiter le corps maternel ? La
dette, ici déplacée sur la propriétaire, et enfin
réglée, comme marque de la dépendance ?
Mais j'apprends que je vais peut-être déménager,
en vrai - une occasion exceptionnelle, maintenant ou jamais - et je
suis encore plus perturbé, de n'avoir plus à repeindre
dans la perspective abstraite d'un départ, et surtout de penser
que le fait d'avoir repeint puisse être, magiquement, la cause
du déménagement et non plus sa conséquence. Autres
soucis : il faut que j'obtienne de ma propriétaire des quittances
de
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loyer, or son numéro de téléphone n'est plus attribué,
et j'ai constaté par ailleurs que mes chèques étaient
encaissés avec de plus en plus de retard. Est-ce qu'elle est
morte ? Est-ce qu'elle est devenue sénile ? Agnès, qui
a occupé avant moi le studio, me dit avoir rencontré Mme
M. rue des Couronnes, il y a au moins deux ans, et visiblement en mauvais
état. Est-ce qu'elle est arbitrairement séquestrée
par ses enfants ? ou recluse dans une maison de retraite ? Inquiet,
je me résouds à me déplacer à son domicile,
et j'apprends par la gardienne qu'elle est effectivement morte. Plus
tard, après une enquête un peu compliquée, alors
que j'aurais fini par mettre la main sur la belle-fille de Mme M., celle-ci
me balancera tout à trac qu'elle ne s'entendait pas du tout avec
sa belle-mère. "Elle avait toujours voulu tout faire toute
seule, elle est allée elle-même aux urgences, à
Saint-Antoine, en taxi, elle avait un cancer des intestins, ils l'ont
ratée, on a la médecine qu'on mérite, c'est ça
les hôpitaux de l'Assistance publique, ils nous ont rendu un légume".
Pendant qu'elle parle et qu'elle se frotte les mains de savoir qu'elle
va pouvoir vendre, et facilement, tellement ça flambe en ce moment,
je bois le
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verre d'eau qu'elle vient de me servir d'une bouteille de Badoit. Ou
la Badoit est éventée, ou elle a utilisé la bouteille
pour y mettre de l'eau du robinet. Merde. Ma propriétaire ne
saura jamais que j'ai fini par repeindre son appartement.
Philippe Guéguen, Paris
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