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vec ce dernier film, Scorsese atteint le seuil d'une lucidité
éblouissante. La violence, la souffrance subie ou infligée,
aura toujours été la région thématique
de ses films, le noyau d'une fascination centrale, sourde. Ici elle
perd toute l'épaisseur mythique qu'elle pouvait recevoir
de sa dramatisation à travers les récits mafieux,
et des personnages comme ceux incarnés par Joe Pesci et Robert
De Niro dans les Affranchis, ou dans Casino. A
tombeau
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1/7 |
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ouvert filme la violence comme un fait, comme la cruauté
sans limites de la vie même, sans protagonistes en qui s'incarnerait
les aberrations de la conscience morale, des valeurs du bien et du mal.
L'aberration n'est plus ici la dynamique secrète d'un personnage,
celui du chauffeur de taxi par exemple, qui doit devenir paranoïaque
pour devenir quelqu'un, ou de celui du tough guy : Joe Pesci
dans la peau de Nicky Santoro par exemple, dont le travail consiste
à défoncer les crânes tantôt par plaisir,
tantôt par professionnalisme, tout en se faisant un devoir, quoi
qu'il arrive, de préparer lui-même le petit déjeuner
de son fils tous les matins, en lui recommandant d'éviter de
manger trop de beurre, parce que c'est mauvais pour le taux de cholestérol.
Par rapport à tous ces personnages scorcesiens en qui la proximité
du geste crapuleux côtoie la caresse, l'intelligence la stratégie
meurtrière, la générosité la corruption
vénale, Frank Pierce (Nicolas Cage) semble très différent.
Certes, il est bordé par la folie, de très près,
comme tous ses collègues ambulanciers, mais c'est le cas de tous
ceux qui traversent la scène du
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film, par delà le cercle des secouristes. De la pute enceinte,
qui racole en tapotant son ventre, au gardien de l'hôpital qui
n'enlève jamais ses lunettes noires, du junky en crise de tachycardie
au suicidé raté qui ne sait pas comment et dans quel sens
il aurait du se couper les veines, du dealer au médecin, du capitaine
des ambulanciers à la réceptionniste de l'hôpital,
qui préfère les clochards alcooliques aux clochards drogués,
tous sont là pour donner à voir, selon le vu scorsesien,
leur égarement, le mode tragi-comique qu'ils ont d'habiter leur
rôle, leur image, la fragilité spectrale de leur apparition.
A travers le personnage de Frank Pierce la violence urbaine apparaît
dans la perspective la plus large. De son point de vue, elle ne peut
prendre forme que dans sa plus grande brutalité, massive, sans
cause, et sans histoire, elle se confond avec son apparition même.
Ainsi se raconte l'impossibilité de sauver l'humanité
de sa souffrance, et la résignation de celui qui est le vecteur
de ce désir de sauver à témoigner donc de son échec.
"J'ai fini par comprendre que je n'étais pas là pour
sauver... mais pour porter témoignage" (bear witness).
Le personnage de
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Nicolas Cage, l'ambulancier Frank Pierce, devient l'allégorie
du regard scorcesien, la figure de la folie qui guète la responsabilité
du témoin, et de son éminente fonction : le cinéaste.
Comme si Scorsese transcrivait sa propre culpabilité, liée
à l'incapacité, en tant que cinéaste, de faire
avec ce qu'il voit, plus ou autre chose que son personnage Frank Pierce,
de témoigner (to bear witness) de ceux qu'il voit souffrir
et faire souffrir, sans être en mesure de les sauver. Comme si
le désir de sauver était la dynamique même selon
laquelle la vision bascule dans le régime du regard : de l'indifférence
mécanique, instrumentale, de l'il, à l'intéressement
du témoignage, et donc de la mise en scène. Avec Frank,
qui est la figure de ce drame du désir, le témoignage
lui-même atteint son point de folie. La folie de Frank est celle
de son regard, il raconte la douleur de se sentir regardé par
ce qu'il voit. Ce qu'il voit existe sur le mode de la hantise, son monde
devient spectral, son espace halluciné, son temps tourne sur
lui-même dans les retours d'une même nuit au présent
infiniment dilaté. Comme s'il n'était inventé que
pour incarner la détresse
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du cinéaste, fou à la manière des saints, ou à
la manière d'un Dieu impuissant devant le corps pathétique
infiniment souffrant de sa création, d'un monde sur la détresse
duquel il n'a pas plus de pouvoir qu'un ambulancier. Nul n'apparaît
dans ce film, dont on ne peut aussitôt penser qu'il est mort, revenant,
ou en partance. Parmi tous les visages croisés par Frank (par la
caméra-ambulance) insiste celui de Rose. Le fantôme de la
jeune fille asthmatique devient l'image condensée de tous ceux
qui n'ont pas été sauvés par Frank Pierce ; de tous
ceux qui ne le seront pas, de tous ceux qui lui "meurent entre les
doigts", dit la traduction, là où l'anglais est bien
plus éloquent : they die on me. Ce qui veut dire mourir
sur moi, contre moi, à - ou envers - moi...
Dans un français impossible, il faudrait faire entendre la modalité
dative de ces morts, qui n'ont pas simplement le particularité
d'advenir entre les mains de Frank, mais de se destiner
à ses mains, comme pour mieux en accuser l'impuissance. Ils meurent
pour lui, à son intention. C'est à son égard
que leur mort devient significative, comme si elle se formulait comme
une accusation (je meurs - tu ne peux pas me sauver), et il
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se doit de le croire, d'être fou, pour que leur mort justement ait
un sens, le sens d'une mort, et non celui d'une comptabilité statistique.
Le fantôme de Rose représente justement l'image de cette
accusation, elle donne à la pensée coupable la forme dramatisée
d'un regard. Comme si le désir de sauver ceux et celles que l'on
voit surgissait de l'aveuglement de la vision. Dans tous les visages vus
insiste celui de Rose. Comme si la hantise de la conscience coupable ne
pouvait fonctionner que dans cette économie là : qui consiste
à rassembler tous les fantômes, la multitude innombrable
des morts et des mourants, en une seule image, en un seul visage d'une
jeune femme, qui revient pour témoigner pour et à la place
de tous les autres. Ce que le film parvient à imposer dans une
douloureuse évidence : la folie de ce regard, qui voit en Rose
sa propre figure hallucinée, où se dit la singularité
aussi du Témoin qu'est le Cinéma. A savoir : que ce qu'il
atteste (bear witness) il en atteste la disparition, ce à quoi
il assiste, il le précipite et l'accélère vers sa
perte, et entre la réalité attestée et le regard
qui la supporte, les yeux s'aveuglent sur l'écran du film, le regard
s'affole mais non sans montrer
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6/7 |
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l'ironique conscience qu'il a de la limite infime qui sépare
la sainteté de la folie privée ordinaire. Le film n'est
possible donc que sur ce mode de la lucidité ironique, comme
s'il racontait, la tentation du cinéaste de devenir, ou de se
prendre pour un saint. L'orgueil douloureux de la volonté de
sauver, d'être la main de Dieu.
Scorsese ou la tentation da sainteté /Georgy Katzarov
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7/7 |
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