1. Dans l'ellipse entre le premier et le deuxième
plan, une mort a eu lieu. Celle du père de Hsiao Kang. D'un
plan à l'autre il disparaît. On ne peut pas savoir
combien de temps se trouve condensé dans cette ellipse. Un
jour. Deux jours. Trois ou plus, peut-être... La figuration
de cette mort donne à la fois le temps et le tempo de tout
ce qui va suivre. Elle condense aussi le style très singulier
du montage, de la "phrase" de Tsai Ming-Liang. Le film
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est une juxtaposition de longs plans-séquences. Dans le premier
plan, nous ne verrons pas le père mourir. Ni dans le deuxième
car il est déjà mort. Cette mort sera aussi abrupte que
la coupe invisible qui les sépare... Dans le premier, un homme
âgé s'avance avec une assiette de nourriture. L'âge
est déposé dans les traits de son visage, dans la lenteur
des gestes, dans la lourdeur infime de sa démarche. Il pose l'assiette.
Se met à table. Puis au lieu de manger il sort une cigarette, l'allume
et reste un long moment à fumer, pensif, sans toucher à
la nourriture. Il quitte la chaise, s'éloigne comme pour mesurer
la profondeur du plan, jusqu'au balcon de la cuisine qui constitue son
extrême limite arrière. Son regard erre au dehors, hors-champ.
Puis il revient à nouveau vers le bord avant du plan, ouvre une
porte vers l'extérieur à sa droite, puis appelle quelqu'un,
en tournant le dos à la caméra : Hsiao Kang. Son appel reste
sans réponse. Il s'avance de nouveau au tout premier plan et se
rasseoit devant l'assiette qui contient son repas inentamé. Le
cadre n'a pas bougé. La caméra est restée immobile
pendant tout le temps de cette cigarette, fumée à la place
du repas. Au deuxième plan qui mêle
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subtilement extérieurs
et intérieurs, on retrouve l'immobilité de la caméra.
Hsiao Kang apparaît. Assis à l'arrière d'une voiture
qui roule sur les voies rapides d'une sorte d'autoroute urbaine passant
par un tunnel. Hsiao Kang s'adresse à son père pour lui
dire, comme s'il était malvoyant ou aveugle, quels lieux traverse
la voiture sur leur trajet. Le père n'est pas présent dans
le cadre. Au troisième plan, nous assistons de loin à un
rituel funéraire : la déposition d'une urne dans un casier.
Le cimetière ressemble à est filmé comme
une bibliothèque, ou une réserve d'archives...
Ce résumé ne peut que manquer la subtilité de la
narration de Tsai Ming-Liang. Il n'est guère facile de traduire
dans l'ordre du discours l'extrême précision de sa mise-en-scène,
la composition de chaque plan, la puissance d'évocation de tous
les faits, objets et gestes si anodins soient-ils, et leur capacité
à prendre sens lentement après coup, sur différentes
lignes temporelles, en l'absence de l'image qui les porte directement
au regard. La mort est lente à s'attester comme événement
du récit. Son attestation prend du temps dans la mesure même
où l'événement de cette mort mais de toute
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mort sans doute en général, possède une fulgurance
impossible à attester autrement. L'extrême lenteur de ce
film est à la mesure de cet instant sans présent, et c'est
cela qui détermine son extraordinaire rigueur formelle. La mise-en-scène
semble procéder du parti-pris de ne pas traiter le mourir autrement
que comme une pure disparition de celui qui était là, à
l'image, il y a un instant, en chair et en os. Aucune cause anecdotique
de cette mort ne sera jamais évoquée : on ne saura pas de
quoi est mort ce père. Aucune évocation concrète
de la souffrance physique. Pas d'image du corps sans vie. Le moment de
cette mort reste pourtant rigoureusement situable : elle a lieu entre
le plan 1 et le plan 2. Il était là. Il n'est plus là.
Sans pourquoi et sans comment. La mort reste un événement
purement visuel, c'est-à-dire sans image présente.
Son infime instant hante et traumatise après coup la mémoire
du plan, tout ce qui était saisi par le cadre, corps et objets,
et tout ce qui reste présent et visible après cette disparition
sous nos yeux. Le sens par exemple de la substitution, au plan
1, de la cigarette au repas, du fumer au manger, n'advient que lentement
après-coup... Idem du rapport
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entre les cendres de l'urne, anticipées par la cendre de la cigarette...
Idem du rapport entre l'appel sans réponse du père
(plan 1) et de la parole que le fils adresse à son père
dans la voiture (plan 2). La disparition, qui n'a pas de durée
propre, est véritablement ce qui donne le temps du film
le présent de sa durée. Elle charge tous les éléments
filmés de sa valeur. Ainsi advient-elle, après-coup, dans
l'assiette qui contenait le repas inentamé. Dans l'idée
de son refroidissement. Dans le parcours en voiture entre la maison et
le cimetière : c'est seulement dans le cours du troisième
plan-séquence que le hors-champ du plan qui précède
prend sens. L'absence du père dans le cadre, au cours du trajet
en voiture, devient signe de sa mort. Il était non pas hors-champ
mais sur les genoux du fils. Celui-ci s'adressait à ses cendres
recueillies dans l'urne. L'urne était sur ses genoux, recouverte
d'un tissu orange. Le silence devient lourd de ce qui n'a pas eu le temps
d'être dit. La parole résonne, pathétique, d'être
adressée à quelqu'un qui n'est pas là pour entendre.
La disparition contamine ainsi toutes les durées des plans, s'atteste
dans la discontinuité du montage, dans la violence silencieuse
du raccord,
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dans la cloison imperceptible qui sépare l'espace-temps
de l'ici et du là-bas, l'heure de Paris de l'heure de Taipei, le
champ et le hors-champ absolu de l'habitation des morts... De ce hors-champ
on ne sait rien. C'est juste l'idée d'un lieu soustrait aux décalages
horaires. Un lieu hors des lieux, à la temporalité inimaginable,
disloquée et disloquante, un irreprésentable dont ce film
nous communique la passion...
2. Et là-bas quelle heure est-il ? Le titre est
une citation. Le film se nomme lui-même en citant une réplique
du personnage de Hsiao Kang... Ce n'est pas seulement un film sur le
deuil, mais en même temps un film en deuil. La question du personnage
est prise en charge par l'énonciation impersonnelle du titre.
Contre-signée de l'extérieur par son auteur, la problématique
du deuil quitte ainsi les coordonnées subjectives du personnage
et se présente comme la préoccupation métapsychologique
du film lui-même. Scénario admirable. Le deuil pose
une singulière problématique du temps. Comment cette problématique
se raconte-t-elle ?
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Comme une histoire de montre. Hsiao Kang est vendeur de montres. Sa boutique
tient en une valise. Lorsqu'il ouvre la valise, on voit les montres qui
y sont rangées, en lignes, sur le fond comme sur le couvercle.
Il y a un peu d'espace entre chaque montre. Chaque montre se présente
avec un bracelet fermé, dessinant d'un rond la place d'un poignet.
Toutes ces montres dans la valise qui indiquent l'heure indépendamment
du temps sont un peu comme les morts au cimetière qui donnent le
temps indépendamment de l'heure. La valise de Hsiao Kang est rangée
dans un ordre parfait, chaque bracelet y circonscrit le vide d'une vie
dont l'heure sonnera. De ces montres à vendre, aucune n'est assez
bien. Aucune ne donne le temps juste. Shiang Chyi le sait sans doute.
Elle ne veut pas acheter n'importe quelle montre, mais celle, justement,
que le jeune vendeur porte à son poignet. Celle précisément
qui n'était pas à vendre. Celle qui fait lien avec le père
mort, et donc avec un temps disjoint de la chronologie. La vente aura
lieu, pourtant. Il a fallu que l'invendable soit vendu pour que le scénario
du récit puisse s'enclencher. Pour que l'esprit du père
entreprenne, par cet improbable relais de figures,
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son voyage dans la pensée
du fils. Pour que "Paris" devienne l'ailleurs, l'autre lieu,
l'espace d'un autre temps. Ainsi lorsque la caméra suivra Shiang
Chyi dans son voyage parisien, c'est la pensée de Hsiao Kang
dans ce qu'elle a d'inappropriable que nous regardons. La pensée
pour cette inconnue, portant sa montre à son poignet, fera vivre
un Paris purement imaginaire. Ce sera l'espace rêvé d'une
double survivance, à la fois celle du père mort et du
fils en deuil. Le relais pour communier avec cet espace sera encore
un film que le film de Tsai Ming-Liang "regarde" de l'intérieur
: les 400 coups de Truffaut. Hsiao Kang découvre Paris avec le
jeune Antoine Doinel. Shiang Chyi rencontre Jean-Pierre Léaud
dans le cimetière de Montparnasse sans le reconnaître...
Le spectateur mesure le temps, celui qui passe et celui qui ne passe
pas. Il synchronise les lieux à sa manière, tout en regardant
Hsiao Kang faire la même chose : il s'emploie à mettre
toutes les montres et les horloges de Taipei à l'heure de Paris,
c'est-à-dire à son heure, à l'heure de son film.
Ce que fait Hsiao Kang avec les montres est l'équivalent
narratif, tragi-comique, de ce à quoi le film emploie les vertus
de
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sa forme.
Le film part de ce qui passe pour une évidence.
A savoir : que les lieux éloignés sont asynchrones. Ce n'est
pas l'espace qui réunit ou sépare les êtres. C'est
le temps. Ce qui les accorde c'est le parcours, la pensée, le regard.
Un certain regard. Dont la scène avec Jean-Pierre Léaud
dans le cimetière esquisse sans doute l'allégorie... (Que
fait-il, en effet dans ce cimetière ? Il regarde, assis,
au milieu des morts... Il voit Shiang Chyi chercher quelque chose... "A
telephone number"... Probablement le numéro de Hsiao Kang
qu'elle semble avoir perdu... Léaud donne à Shiang Chyi
son numéro de téléphone : "that's my telephone
number"... Il compense un lien perdu... Il rend possible un appel
improbable... Il créé une ligne téléphonique
entre des mondes séparés... Un raccourci secret que le spectateur
est libre de parcourir ou non...) Le temps du parcours est précisément
dans le lieu de ce décalage horaire dont le film se propose de
traiter. Et son espace est inscrit dans le déplacement, dans le
brouillage des frontières entre ici et là-bas. Depuis
Paris, le là-bas thématisé par le film s'inverse
pour devenir l'ici de sa réception. Et l'ici du film Taipei
devient respectivement un là-bas,
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un ailleurs... le lieu d'une autre comptabilité des heures. "Paris"
devient un vestige : le vestige de son propre dessaisissement temporel,
tel qu'il existe dans le regard de Hsiao Kang. "Paris" donne
la mesure vertigineuse de la solitude d'Antoine Doinel dont le personnage
de Hsiao Kang partage la durée nocturne devant son téléviseur
à Taipei. Saisi dans la temporalité du regard de Hsiao Kang,
"Paris" devient un autre nom de Taipei, le regard de Hsiao Kang
met les deux villes en miroir. Lorsque je regarde ce film, "d'ici",
il me demande de situer mon espace dans l'ordre d'une projection imaginaire,
dans la fiction d'un "ailleurs" avec lequel coïncide la
réalité de mon "ici" et de mon "maintenant".
Il me demande de reconnaître le caractère fantôme de
l'espace-temps qui entoure la salle du Saint-André-des-Arts...
D'être hospitalier aux morts des autres... À la lenteur.
La salle s'éveille doucement pendant le générique.
Le fantôme du père de Hsiao Kang vient de passer à
côté du bassin des Tuileries avant de s'éloigner
vers la Grande Roue... Je pense à la valise qu'il a sorti de
l'eau pendant le
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sommeil de Shiang Chyi. Là non plus elle n'a
pas vu ce que le spectateur a reconnu, comme dans la scène avec
Léaud au cimetière Montparnasse. La valise... Il a sorti
la valise d'une eau stagnante. Avant de s'éloigner dans l'horizon
de la roue. Il rétablit les flux. Il veut que ça vive...
P.S. En marchant vers la sortie j'entends derrière
moi : "Il y des lenteurs"... C'est une voix féminine,
suivie d'un soupir approbateur masculin. Des lenteurs, elle a dit. Il
y en a sans aucun doute, plus d'une... Mais pourquoi c'est mauvais, pourquoi
négatif, la lenteur... À priori elles semblent toutes
mauvaises... Le dictionnaire en décrit le sens sur un mode privatif
: elle est un moins ou un manque de promptitude, de rapidité,
de vivacité... Suivent les exemples animaliers classiques, de l'escargot,
de la tortue... Les disqualifications morales sont impliquées aussitôt
que l'on parle de la lenteur de l'esprit, ou de la décision...
La lenteur est exaspérante, procédurière, pointilleuse,
lourde, impuissante ; elle est atermoiement, retard, tergiversation, obscurité,
bâillement, ennui... Et lorsque quelqu'un dit d'un
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film qu'"il y a des lenteurs" on croit comprendre tout
de suite ce que ça veut dire... Je dis bien "on croit comprendre",
dans la mesure imprécise où l'on attend consensuellement
du cinéma qu'il nous sauve d'une certaine lenteur, qui serait
véritablement le "mal", voire la "maladie"
ou la "chute", dont tout film se mobilise à produire,
à sa manière, l'évitement ou la négation.
Mais de quoi s'agit-il ? Quel est plus précisément l'enjeu
de cette mobilisation ? Pourquoi faut-il qu'il n'y ait pas de "lenteurs"
? En tout cas, pour ceux qui les redoutent, massivement, et Dieu sait
si ils sont en grand nombre, le dernier film de Tsai Ming-Liang passera
inaperçu dans l'ellipse d'un bâillement ou d'une franche
sieste. C'est dommage, certes, mais la question n'est pas là.
La prévisibilité des limites de son succès nous
permet d'ores et déjà d'entrevoir, d'une part, que l'analogue
de la "pensée unique" en matière de cinéma
suppose, entre autres, une sorte de "vitesse unique" de l'énonciation
filmique une sorte de microprocesseur du regard, dont le public
porte les coordonnées plus ou moins consciemment et que
par conséquent, d'autre part, le cinéma ne se contente
pas seulement de se
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produire à cette vitesse ou de se constituer
en connivence ou en accord avec elle, mais qu'il est une sorte de centrale
qui gère et qui structure l'expérience du temps à
l'échelle du monde. Certains films, et c'est le cas du dernier
de Tsai Ming-Liang, non seulement le savent mais se proposent d'en répondre,
sur un mode à la fois narratif et théorique, et d'en user
pour élargir ne serait-ce qu'en idée la communauté
de plus en plus improbable de l'humain.
Lenteur à propos de Et là-bas quelle heure
est-il ? de Tsai Ming-Liang / Georgy Katzarov
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