Chronique

1.
Ce mot est partout. Je commence donc au hasard. Presque au hasard. Les pages "culture" du Monde de samedi 7 avril. Les articles réunis - par leur juxtaposition même - créent l'événement dont ils parlent tous selon des angles différents : il y aurait aujourd'hui un retour de "l'intime" dans l'art. Dans tous les arts. Ce retour est à méditer. Et Philippe Dagen d'indiquer une
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piste : le retour de l'intime, qui s'assimile assez rapidement (s'agissant d'arts visuels) à un retour de la nudité dans tout ce qu'elle peut porter d'authentique, de beau, de dérangeant, d'organique, d'anatomique... Ce serait là un événement de résistance et de subversion, qui atteste une volonté commune à tous les efforts artistiques : retrouver les coordonnées réelles de l'intime, l'intimité du réel, l'intimité comme lieu du réel. Le dénudement intime perce le glacis douceâtre d'une profusion sans précédent d'images de nu, dont la source principale est l'esthétisme de l'imagerie publicitaire, judicieusement comparé à un nouvel académisme, aussi kitsch qu'hygiéniste - contre lequel s'érigeaient naguère Courbet, Manet, puis Picasso, Man Ray, Bataille... - contre lequel s'élèvent aujourd'hui les nouveaux gestes voire les nouveaux styles de mise-à-nu... "Une salutaire réapparition de la réalité telle qu'en elle-même" ferait retour aujourd'hui là d'où on l'aurait refoulée. Et Philippe Dagen d'aligner l'académisme publicitaire avec "l'air raréfié des musées", la "blancheur des galeries" - autant d'"espaces cliniques" dans lesquels l'exposition même devient complice du refoulement. Aujourd'hui
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donc, "la violence de l'invasion" serait "à la mesure de la violence de l'amnésie acceptée ou imposée qui a dominé auparavant", "le corps réel a pris possession de l'art contemporain"...
Variation sur le même thème dans l'article suivant. Jean-Michel Frodon surligne les aspects d'une tendance similaire du côté du cinéma : aujourd'hui, la représentation du sexe devient (enfin) l'enjeu du cinéma d'auteur. L'intimité sexuelle serait le nouveau continent à conquérir par l'art du film. Les technologies nouvelles sont à ce titre comparées à un "viagra numérique" (sic j'y reviendrai) dont la vocation serait de pallier les limites physiologiques et les pudeurs, et de faire franchir un nouveau pas à la "relation entre réalité et figuration particulière au cinéma". Ce qui étaye le propos de J.-M Frodon, c'est une liste d'auteurs et de films qui auraient bien du mal à constituer et à faire cohabiter un même paradigme : Pola X de Léos Carax, Romance de Catherine Breillat, La vie de Jésus de Bruno Dumont, Too Much Flesch de Jean-Marc Barr et Pascal Arnold, Les Idiots de Lars Von Trier, Baise-Moi de Virginie Despentes et Coralie Trin Thi, Intimité de Patrice Chéreau...
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2.
La vraisemblance, ou la plausibilité de l'hypothèse de Philippe Dagen, le mur porteur de son développement, et sans doute aussi de toute cette double page de "culture" du Monde, c'est "La vie sexuelle de Catherine M." dont l'éloge sera repris ici même aussitôt, à la fois par Philippe Sollers qui fait de son auteur une sainte hospitalière, et par Josyane Savigneau qui tout aussi admirative, mais plus prudente dans son enthousiasme, semble être seule à introduire une dissonance dans le concert : "D'où vient ce désir de témoignage, cette volonté de rendre public l'intime, donc de le nier en même temps [...] ? surtout ajoute-t-elle, pour une personne qui n'avait pas choisi d'être écrivain ? (L'ajout est très intéressant... On se demande en effet qu'est-ce que cela aurait changé à la question si Catherine Millet avait "choisi d'être écrivain" ? Et quel est le sens après tout de cet "être écrivain" ?)
Cette question - au sujet du désir de rendre public l'intime (et donc de le nier) - est applicable à un ensemble de phénomènes qui ne sont pas à la hauteur supposée d'un livre digne d'intéresser les pages culturelles du
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Monde. La question se pose tous les jours devant la montée irrépressible du témoignage comme spectacle : c'est-à-dire de déballages de tel ou tel aspect du registre intime d'une vie singulière. Et les auteurs de ces mises-à-nu vendent leur quart d'heure justement sans avoir choisi et sans avoir besoin "d'être" des écrivains... Cela n'atteste pas autre chose que l'intuition généralisée, en partage parmi la plupart des producteurs, à savoir : que l'exposition de "l'intime" fait recette... Donc l'hypothèse de Dagen tient la route jusqu'à un certain point : elle semble faite pour discerner la dignité des démarches artistiques contre la tendance généralisée où elles sont immergées. Et si on peut accepter que la pub est devenue aujourd'hui le lieu d'un "nouvel académisme", le moyen de "prolifération d'un pseudo-corps" qui rend simultanément nécessaires Courbet, Manet, avec plus près de nous : Orlan, Vincent Corpet, les actionnistes viennois, ou les tentatives d'un certain cinéma d'auteur dans la volonté de restituer les corps à leur vérité, on ne peut en revanche parler d'"académisme" à propos d'émissions télé telles que "C'est mon choix" sur France 3, ni à propos de Loft Story, ni à propos
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des "salons" virtuels de "rencontres" on line, ni à propos de la production pornographique qu'elle soit dite "pro" ou "amateur"...
Ainsi, les tentatives littéraires ou cinématographiques qui semblent élever le registre - du simple témoignage en œuvre d'autobiographie, du simple porno trash en performance d'art, en roman érotique, ou en film d'auteur - semblent condamnées, quelle que soit leur qualité, à ne produire que des symptômes parmi d'autres de la mutation de la société, occidentale en général et française en particulier, dont on est loin de comprendre la nature profonde. Justement parce que leur succès ou insuccès ne semble pas dépendre de l'évaluation de leur supposée qualité artistique, ni de la faveur ou de la défaveur critique, mais de la sanction du marché, la seule finalement à avoir du poids dans le champ consumériste de la culture spectaculaire de masse.

3.
Dans un mémorable Bouillon de Culture, Bernard Pivot demandait à
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Catherine Millet si elle se rendait compte qu'elle aurait pu gagner beaucoup d'argent dans sa vie avec des prédispositions sexuelles comme les siennes. En réponse, un sourire pudique et, entre autres, cette phrase : "mais peut-être en gagnerai-je beaucoup avec ce livre." Bien entendu cela ne vient pas expliquer le pourquoi, le besoin d'écrire, de dévoiler, mais en effet c'est la première fois que Catherine Millet s'offre (offre son corps) aux anonymes - lecteurs et lectrices - moyennant un paiement. Son corps n'a jamais été plus exposé, plus déplié, mais cette fois la vie sexuelle de Catherine M. a un prix : 110 francs. Et les anonymes passent à la caisse. En grand nombre. Catherine M. décrit bien son inaptitude constitutive à associer sexualité et vénalité. Or l'écriture aura permis en fin de compte le truchement entre le sexuel et la marchandise. La vie sexuelle de Catherine M. est désormais quelque chose à vendre. Et cela induit un certain nombre de conséquences qui sont à première vue secondaires. Le livre, sans aucun doute, mérite une grande attention, il ne faut pas croire qu'à évoquer ainsi son prix, je viserais à amoindrir sa valeur. Mon propos se limite à faire remarquer que le mode de
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son apparition dans le champ de visibilité de la "culture", via Pivot (surtout Pivot), semble fait pour trahir sa visée littéraire. Le pari de son succès fait fonds malgré tout sur la rentabilité de tous les produits plus ou moins trash avec lesquels un tel livre n'a, en principe, rien à voir, rien à partager. Rien, sinon des parts de marché. Sa réussite scripturaire fait l'objet d'un décret, préalable à toute lecture. Le marché exige que l'on "communique" sous peine de ne pas être vu, et donc de ne pas être rentable etc.. vous connaissez cela très bien. Donc il faut jouer le jeu... Pour l'éditeur... Pour le livre... Pour soi, l'auteur, en tant qu'intéressé... Et c'est là que la démarche de Catherine Millet, telle qu'elle est "communiquée" dans "l'espace Pivot", se coupe du paradigme scripturaire et de son ordre de valeurs, quoi qu'elle ait écrit, quelles qu'en soient les raisons. Pivot ratisse large : c'est une suceuse hors pair, elle pratique le gang bang, partouzes en tous lieux et tous genres, des doubles pénétrations etc... On ne peut tout de même pas à la fois crier au chef-d'oeuvre et le vendre avec des évocations qui ressemblent au menu d'une cassette porno. On ne peut faire cela sans dommage pour les auteurs,
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qui deviennent ainsi témoins parmi les témoins, et leurs intentions artistiques en ressortent, fatalement, secondaires. Je dis "les auteurs" car la présence du compagnon de vie de Catherine Millet, Jacques Henric romancier et critique d'art, collaborateur à Art Press, présent pour le lancement de son propre livre "Légendes de Catherine M", a servi à Pivot pour satisfaire une fois de plus à "la curiosité des Français" et leur vendre l'image d'un mari complaisant, mais d'une complaisance artiste, passionnée, créatrice... Voilà donc, offerte au public, l'image schématiquement formatée d'un couple qu'on dirait "libéré", "moderne", "échangiste"... La différence entre ce couple et tel autre couple - qui aura témoigné la même semaine à telle émission sur les "nouvelles mœurs sexuelles" - apparaît en fin de compte comme une différence de classe (ce qui est un contre-sens complet sur ce que peut contenir le livre de C.Millet). Il y aurait le libertinage populaire, vulgaire, grossier, salace, ou tout simplement sans œuvre... Alors qu'ici on nage dans l'érudition, contenance parfaite, pudeur et réserve, on cite Joyce, Proust, Picasso... Une œuvre signée, qui s'inscrit dans l'histoire, la tradition
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etc... Le marché spectaculaire ne se soucie guère de traîter ni les écrivains ni les œuvres comme ils et elles le méritent. Si "être écrivain" a ce sens parmi d'autres, à savoir : de délimiter par une signature, un style, la singularité absolue d'une expérience, d'une création de langage, d'une forme d'écriture, alors le fait de "communiquer" ainsi constitue incontestablement une perte. Ce qui n'empêche pas, bien sûr, l'audience de monter et les ventes d'"exploser". Il est néanmoins consternant de voir que le marché neutralise ainsi d'avance l'effet d'œuvre, a fortiori de toute œuvre, car il empêche l'œuvre de susciter publiquement un autre discours que celui de la communication promotionnelle : un discours qui viendrait répondre, reprendre, contre-signer, prendre la mesure de la singularité donnée, semble quasiment interdit... Dans ces conditions de visibilité la circulation du signifiant "écrivain" ressemble un peu à celle de l'Orlyval : n'importe qui peut monter; il n'y a pas de conducteur, mais le trajet est calculé, automatique; on roule sur des rails, on est sûr de ne pas être surpris par les aléas du trafic et d'arriver à l'heure pour prendre l'avion. Je vous laisse développer
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l'association entre l"écrivain" et les transports (en) commun... Les transports en commun et l'architecture particulière qu'ils engendrent... la prolifération des lieux de transit, de passage, de stationnement, leur anonymat... les flux humains, leur circulation.. puis suivre ces motifs à travers les belles pages de Catherine Millet...
Je reviens à la question posée par Josyane Savigneau : "D'où vient ce désir de témoignage, cette volonté de rendre public l'intime, donc de le nier en même temps [...] ? surtout ajoute-t-elle, pour une personne qui n'avait pas choisi d'être écrivain? Justement, le texte de Catherine Millet pourrait introduire à une réponse originale à cette question : le rapport et le statut de l'intime se décide en termes d'espace. Les mutations contemporaines de l'espace, son aménagement, la communication des lieux, sont en accolement indissociable avec l'évolution du rapport à l'intimité. Catherine Millet en a d'abord pris la mesure avec son corps. L'attestation ensuite cherche ses phrases. L'exposition de l'intime semble répondre à un appel de l'espace, du lieu, du moyen de transport, appel dont l'articulation implique toujours
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l'instance anonyme d'un regard, d'une absence avec laquelle il s'agit de communier... Et si, à l'inverse du présupposé de J.Savigneau, la négation de l'intime n'était pas l'effet de son dévoilement, mais au contraire, la mise-à-nu elle-même, une manière (pathétique, hystérique) de reconquérir ce que l'ordre chrono-topique d'une ville comme Paris vous aura déjà enlevé ? L'espace bourgeois s'organise en fonction d'une idée de droit à l'intimité, qui implique en même temps sa régulation et sa nécessaire mise-au-secret ; ainsi s'ouvre l'horizon d'une incessante reconquête de l'intime par delà les limites juridiques de la jouissance, dans une perversion qui vise justement, comme l'indique Catherine Millet, à "élargir l'espace"... donc à le désorganiser... C'est cela qui semble s'écrire ici (ce n'est qu'une hypothèse pour une lecture qui reste à venir).

4.
Ma méditation à l'arrêt, j'allume mon poste de télévision et je tombe sur "On ne peut pas plaire à tout le monde" sur France 3. Au bout d'un certain
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temps, je comprends que le jeune homme aux bras démesurément longs, au sourire bon enfant, dont l'attitude un peu gauche semblait chercher le juste registre d'une présence décontractée, n'était autre que David... David qui? - David - celui qui a quitté le Loft parce que la production de M6 lui a demandé de "sortir", croyant qu'il devenait fou, alors que lui ne devenait pas fou du tout, mais faisait le fou seulement, il "jouait", dit-il, à paraître "fou" et "asocial". - Mais pourquoi cela ? - Mais parce que pour lui, le Loft, tout ça, ce n'est qu'un "tremplin", son but véritable étant de devenir acteur... Le présentateur et la présentatrice n'avaient de cesse de cuisiner ce pauvre David avec un mépris et une ironie malicieuse à peine dissimulées produisant cet effet subtil de le rendre encore plus pathétique lui et sa noble ambition... Si l'on transcrit la question de J.Savigneau pour ce qui le concerne, la réponse est toute trouvée, donnée par l'intéressé lui même: pour lui, le désir de s'exhiber dans les conditions proposées par la production de Loft Story s'explique par un projet professionnel jusque là tenu secret. Devenir acteur...
Doit-on s'en étonner ? Pourquoi ça fait sourire ? Comment entendre cet
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aveu ? Est-il vrai ? Est-ce un choix authentique ? Les conditions dans lesquelles David en parle sont tellement complexes et retorses que cela ne laisse aucune chance sérieuse à de telles questions de se poser. Ça fait immédiatement symptôme d'autre chose. On a pu avoir l'impression - j'imagine ne pas avoir été seul à le penser - que ce bon David était saisi d'une sorte de scrupule : de retour dans le hors-champ, ayant perdu sa communauté éphémère, puis interrogé par des professionnels des médias sur les raisons profondes de son désir d'être vu et d'être connu, sur ce qui l'a amené là, puis fait sortir du fameux Loft, il paraît un peu gêné... Son soi-disant projet de devenir acteur semblait tout trouvé pour racheter on ne sait trop quelle obscure culpabilité. Comme si le discours de David ne sélectionnait de l'"être acteur" que ce sens à la fois latéral et pourtant essentiel : de constituer l'alibi, l'excuse, la couverture sociale et morale de la perversité du désir exhibitionniste. Il pressentait (j'imagine) confusément que cette explication-là pouvait ou devait trouver une compréhension favorable... aussi bien sur le pourquoi de sa participation que sur le pourquoi de ses
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"bizarreries" et de sa mise à l'écart par la production. Mais cela semblait peu convaincant néanmoins, cette histoire "d'acteur", car il est évident qu'on n'a pas besoin "d'être acteur" pour être regardé dans le Loft et qu'il suffit pour cela d'être sélectionné, de faire partie du "casting". C'est cette vérité pornographique qui motive ici à la fois le scrupule et l'alibi moral cherché dans le paradigme de l'acteur. Il faut croire que la dénégation est opérante à la fois dans le discours de David mais aussi dans le discours de ceux qui regardent. Tout le monde semble s'empresser de considérer les coordonnées voyeuriste-exhibitionniste comme littéralement inassumables, et donc mineures, secondaires : "oui il y a de ça mais il y a autre chose". Nul ne semble en mesure d'assumer ni la fascination voyeuriste pure, du côté du public (il semblerait que 35% de ceux qui connaissent l'émission la considèrent "avec indifférence" et seulement 1% "avec enthousiasme", ça me rappelle la blague au sujet des alcooliques russes qui disent ne boire qu'avec dégoût...) ni du côté des participants qui "moralisent" à souhait leur désir exhibitionniste sur toutes les portées qui viennent à l'esprit, l'amour, le
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goût de l'expérience édifiante, de l'épreuve etc...
Parmi ces détours de la dénégation, le discours de David et son désir d'être acteur doit être classé à part, car il avoue à la fois la perversion inhérente au désir de l'acteur et sa généralisation : le désir exhibitionniste est précisément une réduction obscène, ou plutôt une réduction à l'obscène de l'être-acteur. Ce qui reste peut être encore pour certains un métier et un art, c'est précisément ce dont cette "expérience" télévisuelle fait l'économie. L'"acteur" en vient en quelque sorte à n'être que le signifiant d'une "névrose" (une philosophie, une religion, un art, un métier, une éthique, une esthétique, une histoire, une tradition, une déontologie etc...) à laquelle Loft Story trouverait une issue dans la dérive perverse. Ainsi David qui sort du dispositif pervers retrouve les coordonnées de la "névrose" ordinaire : il veut devenir acteur donc moraliser après coup la structure perverse qui l'aura poussée à l'exhibition. En effet, le Loft démontre ce qui reste de spectacle, lorsqu'un ensemble de règles artificielles et un espace clos tiennent lieu et de scénario et de mise en scène, lorsque la diffusion a totalement supplanté la
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projection, et lorsqu'il n'y plus d'exigence professionnelle de jeu et donc un recours qualifié à des acteurs qui mettraient leur art au service d'une création de fiction : d'un personnage, qu'il s'agirait de rendre crédible. Le seul personnage qu'on y joue, c'est chacun le sien. Chacun y joue à être soi. David a donc mal interprété l'occasion qu'il pensait trouver pour faire remarquer (mais à qui ?..) ses qualités ou ses prédispositions pour le métier d'acteur. Et c'est aussi une des clés du succès de cette émission. il y a fort à parier que le montage du best of quotidien ne ferait même pas 5% de l'audience de Julien Le Pers s'il s'agissait d'une sitcom, si les rôles étaient "écrits", si les David, Loana, Delphine, Steevie, Aziz, Kenza etc. étaient des personnages, joués par des acteurs, d'un feuilleton quelconque. Ce ne sont pas des personnages au sens strict mais ils n'en sont pas moins appelés à devenir des héros populaires. Les héros du public. Leur sélection, ce qu'on appelle le "casting", obéit manifestement à une logique de ciblage très calculé : ils sont tous et toutes assez étonnants de neutralité : des corps et des visages exempts des mystères de la beauté dont rien, aucun attribut, ne
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doit présenter l'aspect arrogant d'un avantage hors du commun, des corps et des visages dont tout doit sembler à portée de n'importe qui, des singularités sans arêtes ni aspérités, sans différences exclusives, des egos très égalitaires et donc, en définitive, des identifications prêtes à porter par n'importe quel(le) "jeune", voire même collectivement, par n'importe quel bande ou groupe de "jeunes". Chacun peut y reconnaître sa façon "d'avoir-sa-personnalité", et d'y tenir : sa panoplie de j'aime/j'aime pas, ses angoisses, ses manières de se poser des questions ou de ne pas s'en poser, ses habitudes, ses manies, son point de vue, son rapport aux autres... Dans les héros du Loft, le public ciblé doit retrouver son égal, c'est-à-dire chacun au sein du public, dans l'intimité de sa maison, devrait pouvoir se vivre comme le héros d'un loft virtuel à tout moment et à chaque geste fût-ce le plus ordinaire. Et c'est en fonction de cela, de ces grands flux et reflux de sympathie ou d'aversion intéressée dans les appartements que le regard porté sur le Loft exercera son droit de vote. La grande trouvaille consiste à rapprocher quiconque des habitants du Loft, personnellement, au point d'en faire un "acteur" possible,
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un exhibé virtuel ; tout en faisant jouer au public, dans son ensemble, le rôle de "l'auteur" de cette histoire, dont on sait la fin, sans connaître le contenu exact de ses étapes, ni l'identité de ceux qui sortiront du loft in love (par hypothèse). Tel étant l'horizon - le couple heureux, en somme, qui définit un terme très conventionnel et très consensuellement moral à cette ivresse de perversion communautaire. Le public fait ainsi office parodique d'une sorte de nouvelle église qui à la fois témoigne et opère le sacrement d'un mariage. Et le comble, source de tout l'effet de suspens, c'est que "le public-auteur" ne sait pas encore ce qu'il va "écrire", qui sera "marié", à qui, qui sera éliminé : il sera le premier surpris par les effets de son propre vote. Qui a dit déjà que cela manquait d'imagination ? Cela reste vrai, en un sens. Mais d'un autre côté, on a trouvé ici le concept le plus improbable, celui d'un théâtre authentiquement "populaire", un spectacle dont le déroulement et les rebondissements dépendent d'un public à qui l'on a donné un effectif droit de regard, calqué sur le démocratique droit de vote. On a inventé là les dimensions d'une fiction, ou plus exactement d'un artifice, qui modifie de
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fond en comble les pactes de croyance, les conventions de vraisemblance, sur lesquels repose le spectacle d'un drame classique, qu'il s'agisse de théâtre, ou de cinéma. Ainsi, après cent ans d'accélération et d'intensification de la société du spectacle, l'"être-acteur" - tout comme dans une certaine mesure l'"être-écrivain"- semble promu comme la forme la plus générale du désir, d'une sorte d'hystérie universelle. Je ne sais pas s'il faut en rendre grâce à Loft story de nous le rappeler ou alors au contraire maudire...



Méditations discontinues au sujet de "l'intime" / Georgy Katzarov






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