1.
"Quand est-ce que le regard a
basculé ?" quand et comment serait-il devenu "un
programme sous contrôle ? " Prononcée par une
voix dans Eloge de l'amour de Jean-Luc Godard, cette question
fait sens même si on peut douter qu'elle puisse se poser
en ces termes. L'hypothèse de ce "basculement"
suppose une identité de l'objet "regard". Et
une identité
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susceptible de se constituer dans l'horizon d'une datation historique.
- Ce "quand" semble tout aussi problématique que le "quoi"
ou le "comment" du basculement en question. De quel regard s'agit-il
? Et de quel il ?
Laissant toutes ces interrogations suspendues, je suis allé voir
l'exposition "Hitchcock et l'art", puis revoir Fenêtre
sur cour (Rear Window 1954)... "Quand est-ce que le regard
a basculé ?" - j'étais amusé que cette question
me revienne à l'esprit au moment de la scène, à deux
minutes de la fin, où Thorwald essaie de précipiter le personnage
de Jeffries par la fenêtre. Si on replante la question du dernier
Godard sur le sol de Rear Window, on gagne peut-être la possibilité
d'une réponse, qui n'aura pas immédiatement un contenu historique,
mais qui pourra se préciser selon l'intuition théorique
de Hitchcock au sujet du regard qu'il met en scène et de l'idée
de cinéma qui lui est corrélative.
Aucun parcours ne me paraît mieux convenir pour nouer le fil avec
ce qui nous tient lieu d'actualité. Souvenez-vous de l'admirable
début du film et des propos échangés entre Jeffries
(James Stewart) et Stella l'infirmière
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(Thelma Ritter), qui réprouve
- avec une sévérité mêlée d'indulgence
maternelle - les joies du regard auxquelles se livre son patient. La première
chose dite, lorsque Stella entre dans la pièce, c'est la prise
en compte juridique de la pulsion voyeuriste en tant que délit
: dans l'état de New York, rappelle-t-elle, les "peeping toms"
risquent six mois de prison (non pas jail mais workhouse
). Et il n'y a pas beaucoup de fenêtres dans les prisons. We've
become a race of "peeping toms", dit-elle enfin dans un
soupir ("Nous sommes devenus une race de voyeurs."). Et James
Stewart de répartir : "Reader's digest, april 1939"...
2.
Le moralisme bon marché est ainsi d'emblée épinglé
dans l'ironie de cette référence fantaisiste. Le film
répond d'avance aux critiques qu'il n'allait pas manquer de susciter.
Il présuppose donc l'actualité de la question qu'il traite
dans un magnifique mélange entre la comédie de murs
et le film policier. Alors que six ans plus tard, lorsque Michael Powell
prendra en charge le
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même sujet avec Peeping Tom (1960),
cela donnera lieu à un film d'épouvante et par conséquent
à une accentuation de la dimension criminelle de la perversion
dont il s'agit. Hitchcock en fait certes, lui aussi, une affaire de
morale mais, il ne semble pas à première vue vouloir la
criminaliser, mais au contraire : magnifier la pulsion scopique en l'arrachant,
avec humour, à la fois à la généralité
et à la pathologie. Dans Rear Window, la pulsion voyeuriste
devient la ressource d'un art de l'interprétation, d'un art du
regard dont les enjeux sont placés à hauteur de vie et
de mort. Ce que nous allons tenter ici c'est d'en retracer les étapes,
et de repérer le lieu et le moment à partir duquel le
regard émerge à la fois comme l'objet théorique
de ce film et comme la ressource dramatique de l'histoire qu'il raconte.
3.
Je n'ai pas, moi non plus, réussi à me procurer la nouvelle
de Cornell Woolrich, mais voici comment Hitchcock la reconstitue de
mémoire : "Il s'agissait d'un invalide qui se tenait
toujours dans la même pièce. Je crois
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me souvenir qu'un
garde-malade s'occupait de lui mais pas constamment. L'histoire racontait
tout ce que le héros voyait de sa fenêtre, comment il soupçonnait
un meurtre et, vers la fin, la menace de l'assassin qui se précisait.
D'après mon souvenir, la conclusion de cette nouvelle était
que l'assassin se sentant démasqué voulait tuer le héros
de l'autre côté de la cour avec un revolver ; le héros
parvenait à tenir à bout de bras un buste de Beethoven
qui recevait le coup de feu."
Voici à présent, rédigé par Truffaut, le
résumé du film que Hitchcock a retiré de cela sur
un scénario de John Michael Hayes :
"Un reporter photographe immobilisé chez lui, une
jambe dans le plâtre, observe par désuvrement
le comportement de ses voisins d'en-face. Bientôt il acquiert
la conviction qu'un homme a tué sa femme et il fait part de ses
soupçons à son amie et à un copain détective.
La suite des événements lui donne raison et, finalement,
l'assassin traverse la cour et vient précipiter le photographe
par la fenêtre qui s'en tirera avec... une deuxième
jambe cassée".
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4.
En lisant la nouvelle, Hitchcock voit d'emblée la possibilité
d'un film purement cinématographique : "vous avez l'homme
immobile qui regarde au dehors, c'est un premier morceau de film,
le deuxième morceau fait apparaître ce qu'il voit
et le troisième montre sa réaction, cela représente
ce que nous connaissons comme la plus pure expression de l'idée
cinématographique" . C'est ainsi qu'il raconte son intuition
initiale. Du voyeurisme comme tel il n'a rien de spécial à
dire : "je vous parie que neuf personnes sur dix, si elles voient
de l'autre côté de la cour une femme qui se déshabille,
ou simplement un homme qui fait du rangement dans sa chambre ne pourront
s'empêcher de regarder. Elles pourraient détourner le regard
en disant "cela ne me concerne pas", elles ne le feront pas,
elles s'attarderont pour regarder."... En effet, "c'est très
intéressant de voir les passants", comme dit la chanson
de Trénet, qui n'en conviendrait pas ? Surtout aujourd'hui quand
le fait de regarder Loana se faire les ongles dans le jardin du Loft
représente, à la limite, une modalité inédite
du sublime. Alors
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pourquoi ne pas s'être contenté du spectacle
minimal de la "femme qui se déshabille", de "l'homme
qui fait du rangement", de cette admirable panoplie de portraits
de la vie intime qui se déploie sous les yeux de Jeffries : la
danseuse, le couple de jeunes mariés, le couple sans enfants
qui dort sur le balcon, miss Lonely Heart qui reçoit à
dîner un convive imaginaire, le musicien dans sa mansarde, l'artiste
et son atelier de sculpture... ? Pourquoi fallait-il que le regard de
Rear Window soit dramatisé par un scénario qui
fait basculer les thèmes du désir, du mariage dans le
suspense de l'énigme policière ? Pourquoi un meurtre devait-il
devenir l'ellipse centrale, le secret, de ce tableau en plan large -
véritable traité visuel du mariage dans sa diversité
- que Jeffries n'en finit pas de composer et de décomposer depuis
sa fenêtre ?
5.
La question du meurtre et de sa détection est corrélative
me semble-t-il à cette autre donnée apparemment secondaire,
aussi bien dans la nouvelle de
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Woolrich que dans le film d'Hitchcock.
Secondaire et pourtant nodale : le personnage qui incarne la passion
du regard est contraint à l'immobilité. Tout commence
par-là. Entre la nouvelle et le film, l'adaptation modifie beaucoup
de choses, mais cet élément demeure inchangé :
l'infirmité du personnage. C'est ce qui programme d'avance l'évolution
dramatique du film jusqu'à son point culminant, car lorsque le
meurtre sera découvert et lorsque le meurtrier s'en prendra à
celui qui aura percé à jour son secret, celui-ci constituera
une victime d'autant plus vulnérable, d'autant plus exposée
à la possibilité d'être tué à son
tour, qu'il est littéralement incapable de quitter son fauteuil
et son seul instrument de défense sera comme par hasard son appareil
photo. Il y de quoi supposer que ce lien entre "l'infirmité"
et le regard du voyeur est en fait essentiel même si le film fait
tout pour le présenter comme anecdotique et aléatoire.
Dans le cas de Jeffries (James Stewart) cette infirmité est,
certes, accidentelle et provisoire. Il est néanmoins remarquable
que l'accident ne soit pas survenu à n'importe quel moment de
sa vie mais précisément lorsque Jeffries faisait son dangereux
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métier de photographe (la version professionnellement élaborée
du désir voyeur). C'est la circonstance de cet accident qui produit
l'immobilité du personnage et détermine la crédibilité
de toute la situation du film. A la manière de certains poèmes
lyriques qui commencent et qui finissent par le même vers, Rear
Window commence avec une "jambe cassée" et se termine
par une "jambe cassée" de plus. L'un des derniers plans
du film nous montrera le personnage toujours dans la même situation
: le même fauteuil, la même chambre, la même fenêtre,
à ceci près qu'il a maintenant non pas une mais deux jambes
dans le plâtre. L'accident initial produit tous les événements
du film qui sont d'autant plus crédibles qu'ils semblent s'enchaîner
les uns aux autres sur un mode aléatoire : rien ne serait arrivé
si Jeffries n'avait pas commencé par se casser une jambe, et
tout ce qui arrive par la suite arrive comme par hasard, indépendamment
de la volonté ou du désir manifeste des personnages.
La seule chose qu'on sache à ce propos concerne le mariage :
Lisa (Grace Kelly) veut épouser Jeffries (James Stewart), et
lui ne veut pas. Pourquoi ? - Parce qu'elle est supérieurement
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belle, connue, luxueuse, universellement désirable, très
riche et de surcroît amoureuse de lui. Et aussi parce que ce mariage
impliquerait qu'il renonce à son métier de reporter photographe
auquel il tient apparemment beaucoup et dont il expose à souhait,
en long et en large tous les dangers et tous les inconvénients
dont une femme telle que Lisa ne devrait pas pouvoir s'accommoder. Ce
mariage ne semble possible que s'il consentait à sacrifier la
passion aventurière qui le lie à son métier, pour
se fixer (la mobilité/immobilité est au cur
de la question du mariage) à New York et devenir un photographe
de mode, donc pratiquer une photographie qui serait "sans danger"
d'après les oppositions déployées dans le champ
du film.
6.
L'aporie qui lie et sépare à la fois les deux personnages
principaux se traduit très facilement - le mariage est un scénario
qui implique le sacrifice d'une petite parcelle du désir, d'un
reste de désir dont la logique pourtant
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oppose une résistance
irréductible. Ce reste de désir - qui empêche l'évolution
du scénario du mariage et dont va surgir le scénario du
suspense et de l'énigme policière, le "danger"
donc, - se trouve caché justement dans la "jambe cassée
de Jeffries". Par l'immobilité à laquelle il est
condamné, il reste libre de faire encore, depuis son fauteuil,
ce pourquoi il aime son métier de photographe de choc. Ainsi
l'accident qui produit la situation initiale du film est certes malheureux,
mais à bien des égards il tombe bien : l'infirmité
temporaire justifie, à tous les niveaux du scénario, et
le désuvrement du personnage et le fait qu'il s'abandonne
ainsi, de jour comme de nuit, aux plaisirs du voyeurisme comme si c'était
un dernier recours dans l'infortune. Son immobilité physique
est un bénéfice pour cette part cachée de son autoérotisme
qui se donne en d'autres circonstances la caution d'une passion professionnelle
et qui finalement contredit la possibilité de l'accomplissement
hétéroérotique de son désir dans un heureux
mariage avec Lisa (Grace Kelly). La "jambe cassée",
l'immobilité physique, devient ainsi une justification non seulement
du penchant voyeuriste mais aussi de l'immobilité
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"morale"
du personnage de James Stewart - de l'irrésolution de son désir
pour la femme qu'il aime. Aussi longtemps qu'il sera plâtré
et cloué sur son fauteuil, il pourra se maintenir dans ce qu'il
appelle lui-même le "statu quo" - mettre en attente
le désir de la femme et continuer de "regarder par la fenêtre".
L'infirmité "accidentelle" constitue enfin, d'un autre
côté, une excuse toute trouvée pour cet autre voyeur
- le spectateur du film, qui peut aisément "comprendre"
la situation et s'identifier au personnage sans craindre d'avoir à
se justifier moralement de partager avec lui ses propres plaisirs plus
ou moins coupables. Le mode selon lequel Hitchcock taquine ici les barrières
du désir refoulé reste à tout moment celui de l'humour.
L'inscription ironique sur le plâtre qu'on a le loisir de lire
dès les premiers plans du film situe d'emblée le registre
: "ci-gît la jambe cassée de Jeffries". Si le
mot d'esprit fait du plâtre une tombe ou une crypte mortuaire,
alors, bien entendu, la jambe personnifiée qui y repose est autre
chose qu'une simple jambe. Sous le plâtre, dans la jambe qui fait
le mort - ou la morte - se cache le fantôme d'un désir,
qui est un reste, une partie du tout, mais un
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reste qui pourtant
domine toute la situation. La "jambe cassée"
travaille donc à l'entretien de deux économies partielles,
concomitantes et incompatibles : l'auto-érotisme (représenté
ici par la pulsion perverse du regard qui se déploie dans l'horizon
du crime) et l'hétéro-érotisme (l'amour, le rapport
sexuel et son horizon moral : le mariage). Mais ce reste de désir,
caché sous le plâtre, est aussi un reste de temps.
Le film commence précisément en ce moment critique où
les circonstances extérieures sont sur le point de modifier la
donne de cet équilibre précaire du "statu quo"
: dans une semaine Jeffries va être enfin débarrassé
de son plâtre. Et comme par hasard, le laps de temps dans lequel
se déploiera l'évolution dramatique du film sera circonscrit
par la répétition de l'accident et donc de la situation
initiale : Jeffries va réussir à se recasser une jambe.
Le film ne s'achève pas. Le regard bascule et ça recommence...
La seule résolution de l'aporie en jeu demeure limitée
au temps d'un rire, au temps éclair d'un mot d'esprit. Le "statu
quo" se maintient sur deux jambes cette fois : le bonheur du mariage
demeure à l'état de promesse.
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7.
Reprenons donc depuis le début. "Let's
start it again from the beginning Jeff, tell me everything you saw and
what you think it means..." Cette phrase de Grace Kelly marque le
moment où Jeffries aura enfin réussi à l'intéresser
à ce qu'il regarde. A partir de là il ne sera plus question
de mariage entre eux avant qu'il ne se recasse la deuxième jambe,
à la fin. En ce point le film bascule dans le scénario policier.
Qu'a-t-il vu, donc ? Et qu'est-ce que cela signifie ? Au cours d'une nuit
de pluie et d'orage, Jeffries a aperçu le représentant de
commerce qui vit en face sortir et rentrer chez lui à plusieurs
reprises chargé d'une grosse valise. Le lendemain la femme du représentant
de commerce, dont Jeffries sait qu'elle est malade et qu'elle a besoin
de soins en permanence, n'est plus visible. Il soupçonne quelque
chose et le contenu de ses soupçons se précise assez rapidement
: cet homme se comporte comme s'il avait commis un crime, il a tué
sa femme. C'est ici que l'on quitte le terrain du voyeurisme au sens courant
du terme. Car la scène du meurtre dans Fenêtre sur cour est
totalement élidée. La scène sera
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projetée
sur l'imaginaire du spectateur comme sur celui des personnages qui regardent
le même film de l'intérieur. Projetée comme une hypothèse
au sujet de quelque chose qui n'a pas été filmé parce
que ça ne pouvait pas et ne devait pas être vu. C'est là
que la distinction entre voir et regarder - entre l'apparition objective
des choses vues et leur signification - prend tout son sens et toute son
intensité dramatique. A partir de là il n'est plus question
de voir mais de regarder, de regarder pour mieux voir ce qui a disparu
dans une ellipse : la scène supposée d'un crime. Au cours
de la nuit orageuse, le jeu des ellipses justement est d'une grande subtilité
: il y d'une part celles du montage, l'alternance rythmée des scènes
dans lesquelles on distingue la silhouette du représentant de commerce
aller et venir avec sa valise à bout de bras, le visage de James
Stewart en train de regarder, le cadran d'une montre, des moments de distraction
où il regarde ailleurs ; et il y a d'autre part, les ellipses figurées
par les endormissements de James Stewart, les moments où il bascule
dans le sommeil, ou ses éveils en léger sursaut. A tel moment
un cri déchire l'espace. La caméra se fige brutalement sur
le trajet
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d'un long panoramique, ce qui prend le sens subjectif d'un sursaut
lorsque le plan suivant nous montre le visage de James Stewart tendu,
en écoute. Ce cri, par lequel s'opère une référence
au contenu hors-champ de l'ellipse, reste pourtant suspendu dans l'incertitude
de sa signification : trop bref, venant d'on ne sait où, son lien
avec le meurtre ne se fait pas ni là, ni plus tard. On n'est même
pas certain finalement que le personnage l'ait entendu car il n'en reprendra
jamais l'événement dans son discours, et on le verra un
instant plus tard regarder ailleurs. A tel autre moment, pendant l'endormissement
du personnage, le spectateur qui ne dort pas a le loisir de voir Thorwald
sortir de son appartement accompagné d'une femme. Ce que le spectateur
voit ainsi correspond à l'alibi du crime : la scène écran
de sa dissimulation. C'est ce que les témoins vont raconter à
la police : Thorwald a quitté son appartement tôt le matin
accompagné de sa femme. Le regard de la police rejoint en cela
celui du public, toute cette masse de "témoins" qui ont
des yeux pour ne pas voir et qui transforment le leurre en vérité
de fait. Or justement, James Stewart dort pendant que Thorwald met en
scène son
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alibi. Il ne voit que ce qui intéresse et alimente
sa suspicion. Les couteaux enveloppés dans du papier journal. Les
coups de fil "long distance" que Thorwald passe de chez lui,
assis dans son fauteuil. Les stores baissés... Puis relevés...
La grosse malle ceinte avec des cordes qui fut l'élément
le plus perturbateur aux yeux de Grace Kelly s'avérera en fin de
compte une fausse piste... Il y a aussi le sac en peau de crocodile...
Les bijoux... Mais néanmoins tous les signes, visuels ou sonores
(le cri), par rapport auxquels l'ellipse du meurtre prend sens sont aléatoires
et peuvent signifier aussi bien autre chose ou le contraire de ce qu'on
leur fait dire. C'est cela que tous les dialogues ne se lassent pas de
démontrer...
8.
Le seul signe qui est donné comme indubitable, qui constitue
non pas un indice de plus mais une preuve, ce sera l'alliance de madame
Thorwald : elle n'aurait pas pu "partir en voyage", selon
le scénario dissimulatoire du crime, sans emporter son alliance.
L'anneau matrimonial, le symbole de l'hymen,
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devient donc ici la preuve
qu'un meurtre a été commis, qu'on a tué une femme.
Ce croisement des motifs du crime et de l'amour constitue sans doute
le trait le plus reconnaissable de la signature hitchcockienne. C'est
sans doute le sens de la pensée de Truffaut lorsqu'il disait
d'Hitchcock qu'il a su filmer toutes les scènes de meurtre comme
des scènes d'amour et toutes les scènes d'amour comme
des scènes de meurtre. Contrairement à ce que dit Truffaut
dont je partage néanmoins l'intuition, cela ne se vérifie
peut-être pas toujours dans les contenus visuels des scènes
en question, mais ce croisement et cette inversion des places du meurtre
et de l'amour, du crime et du mariage constitue en effet une sorte de
matrice qui aura articulé la dramaturgie de plus d'un film :
Notorius, La maison du docteur Edwardes, Stage fright, Suspicions,
pour ne citer que les premiers qui viennent à l'esprit, - tous
mettent en scène et en danger une femme à partir de sa
sensibilité au désir d'un homme. Là aussi, pour
revenir à notre "fenêtre", l'intimité
d'un homme avec une femme est la scène hors champ d'un meurtre
dont la reconstitution imaginaire est particulièrement horrible
: tuée dans le
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secret d'un appartement, par son mari, puis découpée
en morceaux dans une salle de bains, enterrée une fois, puis
déterrée à nouveau, puis retransportée dans
la salle de bains. Et il est important de noter que l'essentiel de l'opération
cinématographique consiste à retrancher cette scène
du champ de la vision de sorte qu'elle en vienne d'autant plus à
insister dans le regard, à contaminer le champ du visible par
le suintement de son secret. C'est en ce point que le regard est hissé
à hauteur de vie ou de mort, et que de la bonne vision des choses,
de leur juste interprétation, dépend l'horizon moral de
l'histoire. Cette coïncidence et cette réversibilité
thématique du crime et du mariage, du meurtre et de l'acte sexuel
n'est pourtant pas une invention ex-nihilo, de part en part hitchcockienne.
Le crime en général partage au moins ceci avec le mariage
en général - un certain sens de la mise en scène
et une économie du secret. Ce qui se passe dans les appartements
d'en face est intéressant en général, mais le regard
bascule dans la fascination, la passion, le drame au moment où
le secret de ce qui se passe derrière les stores induit l'hypothèse
d'un meurtre. Des jeunes mariés qui viennent de s'installer dans
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leur lune de miel et qui baissent eux aussi le store sur leur vie intime,
Jeffries/Hitchcock n'a rien à dire : "no comment" dit-il
en contre-champ. C'est donc le store - le moyen concret de la séparation
de l'espace qui est ici le signifiant commun à ces deux choses
: le meurtre et le sexe. C'est donc parce que l'homme cache son
intimité - son intimité sexuelle - que celle-ci est toujours
virtuellement comparable, à tel moment de sa figuration secondaire,
à la dissimulation d'un crime crapuleux. Le scénario d'un
mariage est donc toujours susceptible dans une certaine mesure de devenir
le scénario d'un crime parfait. Mais l'association entre le sexe,
le viol, le meurtre n'est pas simplement une donnée culturelle,
elle constitue précisément le contenu traumatique de ce
que la psychanalyse appelle "scène primitive" (Urszene).
Le rapport sexuel entre les parents, tel qu'il peut être vu, entendu,
ou fantasmé par l'enfant est toujours interprété
comme un acte de violence, et l'incidence de cette scène dans
la vie de l'enfant arrive toujours sur un mode aléatoire, comme
une sorte d'accident dans lequel, pourrait-on dire, le regard bascule.
En général la scène primitive demeure inconsciente
dans la vie du
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sujet, elle constitue le lieu d'une ellipse, d'un contenu
à proprement parler invisible, qui se dissémine sur les
trajets pluriels de sa figuration, et qui détermine en profondeur
l'économie du regard, c'est à dire de son intéressement
au réel. De la même manière une ellipse - la scène
supposée du crime - ordonne le champ du regard et de la mise
en scène dans Fenêtre sur cour. L'art hitchcockien
réside non pas dans la démonstration de cette structure
de l'étiologie psychologique mais dans le fait qu'il s'en sert
pour élaborer la pulsion scopique en art de l'interprétation
et donc de la mise-en-scène. Il dit en ceci comment il interprète
sa responsabilité de cinéaste, de directeur d'acteurs
et de spectateurs. - Certes, "we've become a race of peeping toms.".
C'était vrai en 1939, en 1954, cela reste aussi vrai aujourd'hui.
Contrairement à la tendance de la société du télé-spectacle
qui fabrique de plus en plus de voyeurs qui sont d'emblée aujourd'hui
à l'abri de tout appel à la justification, Hitchcock,
lui, situe le regard sur la bascule. Le cinéma n'a de sens comme
art que s'il s'intéresse dans ce qu'il montre à ce réel
dont il n'y a pas d'attestation objective possible. En faisant d'un
crime
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l'énigme majeure du regard de son personnage, Hitchcock
situe très clairement l'enjeu de l'art de regarder comme de donner
à voir. C'est seulement à hauteur de vie et de mort qu'on
distingue le fantasme infantile d'un vrai meurtre, seulement à
cette hauteur qu'esthétique et éthique se rejoignent,
qu'un travelling devient une affaire de morale...
9.
Que signifie donc aujourd'hui l'exhibition généralisée
de l'intime ? Comme si toutes les intimités qui se cachent derrière
les fenêtres sur cour partageaient la même obsession irrationnelle
- s'exhiber pour prouver leur innocence, tout dire et tout montrer d'elles-mêmes
pour convaincre qu'il ne s'y passe rien de mal... Ce n'était
qu'une hypothèse.
A suivre, donc, et à méditer : "Quand est-ce que
le regard a basculé ?"
Qu'est-ce qu'une jambe ? Méditations discontinues
au sujet de "l'intime" II / Georgy Katzarov
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