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1.
Fly me to the moon and let me play among
the stars.
In other words, comme chanterait Frank
Sinatra, Space cowboys se met au service d'une impossibilité
qu'il réussit à rendre crédible, et donc
possible dans l'histoire. Quatre vieillards s'embarquent sur la
navette spatiale, chargés par la NASA d'une mission de
la plus haute importance. Ça s'entend comme un titre à
la
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une d'un grand quotidien... Le grand pari de ce film
consiste effectivement à faire de ce vieux rêve un rêve
de vieux, qui se réalise comme tel à l'épreuve du
jour. Pari tenu. Et magistralement. L'art de faire d'Eastwood est ici
au comble de la mesure et de la maîtrise.
2.
De quoi s'agit-il ? Le système de guidage d'un
satellite de communication russe, Ikon, ne répond plus.
Saisi par l'attraction terrestre, sa trajectoire orbitale ne pouvant être
corrigée, Ikon va prévisiblement pénétrer
dans l'atmosphère et s'écraser dans un délai de deux
mois, ce qui doit être évité à tout prix. Aucun
ingénieur en service n'est capable de faire face à la situation.
Or il s'avère, d'après les schémas du système,
qu'il est exactement le même que celui de l'ancestral Skylab américain.
Laissant suspendue l'énigme de savoir comment le système
de téléguidage du Skylab a pu se retrouver dans l'équipement
d'un satellite Russe de la
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guerre froide, il devient urgent d'en retrouver le concepteur. Le vieux
système ne peut être réparé que par celui qui
l'a conçu, il ne reste plus qu'à espérer qu'il soit
encore en vie.
3.
C'est là qu'entre en scène Clint Eastwood,
dans la peau de Franck Corvin. Les «jeunes»
ingénieurs de la NASA qui viennent le trouver pour solliciter son
aide sont envoyés par le «vieux»
Bob Gerson (James Cromwell), le même homme qui, naguère,
avait écarté Franck et ses co-équipiers des programmes
de conquête de l'espace, en s'attribuant les mérites de leur
travail. Quarante ans plus tard, directeur de projet à la NASA,
Bob Gerson est obligé à contre-coeur de faire appel à
Franck, donnant à celui-ci une double occasion : de prendre sa
revanche personnelle contre un ancien ennemi, d'un côté,
et de réaliser, d'un autre côté, son vieux rêve
de devenir astronaute. Corvin accepte d'apporter son aide, à condition
que
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l'intervention sur le satellite russe soit exécutée par
lui-même, personnellement, et par son équipe d'antan... Malgré
toutes ses compétences et sa «jeunesse»
supposée, la NASA se trouve en face d'un grave problème
qu'elle est justement trop jeune ou pas assez vieille pour résoudre.
Mais étant donné le renversement que le film fera subir
aux valeurs de «jeunesse»
et de «vieillesse»,
on pourrait aussi bien dire qu'elle est à la fois trop vieille
et pas assez jeune. S'agissant des technologies, la question des générations
semble autrement compliquée.
4.
Le marché est inacceptable pour Bob Gerson.
Dos au mur, il est contraint de donner son accord. Mais il pose toutefois
la condition que l'équipe passe par le tamis des tests d'aptitude
physique, en comptant évidemment sur leur effet éliminatoire.
En voulant faire de quatre vieillards une équipe d'astronautes,
le film n'ignore pas qu'il s'avance avec et contre le bon sens, mais le
scénario fait en sorte
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que la résistance du bon sens soit incarnée pour une part
dans le personnage du «méchant»
Bob Gerson. Du coup l'aptitude «objective»
pour le «vieux»
Franck de devenir astronaute, se jouera pour une part sur la scène
d'une rivalité masculine, sociale et professionnelle. L'aptitude
physique des quatre candidats astronautes doit s'affirmer d'abord contre
Gerson. Placé dans ces coordonnées là, l'enjeu dramatique
atteint une lisibilité universelle. Le fait que Franck soit «vieux»
lui-même, autant que ses co-équipiers, ne doit pas empêcher
le programme d'accomplissement de son désir qui est inévitablement
lu comme "juste" et «légitime»,
même si le professionnalisme de son personnage devrait l'avertir
de l'impossibilité de ce qu'il demande : comment la NASA va-t-elle
confier la navette spatiale à quatre vieux qui ont arrêté
de faire du sport à l'époque ou Nixon était président,
et qui risquent d'avoir une crise cardiaque au décollage... Déraisonnable,
certes, mais l'heure tourne, le satellite tombe, et le seul atout de la
NASA est ce vieil homme obstiné qui n'hésite pas à
lui faire du chantage.
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5.
Mais le triomphe du désir n'est pas dramatisé
seulement à partir d'une causalité individuelle, comme un
banal récit de rivalité et de vengeance. La NASA se verra
définitivement contrainte de confier la mission aux vieux co-équipiers
de Deadalus au moment où les médias s'en mêlent, au
moment donc où le scénario impossible de cette mission devient,
par sa médiatisation, un fait, publiquement attesté.
A la suite d'une inexplicable fuite d'information, les quatre vieux candidats-astronautes
font la une des journaux et courent les plateaux de télévision.
Prise en otage d'une hausse subite de sa popularité, qui se traduira
sans doute par une augmentation budgétaire, la NASA cède
car ses intérêts sont en jeu : les grands-pères partiront
bel et bien en mission sur la navette, en compagnie de deux jeunes en
guise de renfort : ils sont à présent des authentiques héros
américains, comme on les aime, il faut qu'ils partent, le vice-président
insiste, l'Amérique le veut, à l'étranger on suit
l'affaire, les enjeux dépassent maintenant tout le monde et toutes
les volontés
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individuelles. Le petit «chantage»
de Franck Corvin, qui donnait jusque-là l'intensité dramatique
du film, passe à l'arrière-plan. Le film aligne ainsi en
un instant toutes les volontés en jeu : intérieur/nuit,
Sara Holland (responsable du projet Deadalus à la NASA) regarde
la télévision, chez elle. Le spectateur regarde Sara Holland
regarder la télévision et, à l'écran, le quatuor
des vieux astronautes rentre comme il se doit dans l'emploi de héros
américains, alliant leur grandeur à la simplicité
et à la bonhomie, riant de bon cur avec le présentateur
qui les taquine, là encore, sur le thème du grand âge
: «vous
avez tous une carrière militaire derrière vous n'est-ce
pas, dans quel camp étiez-vous «sudistes»
ou «nordistes»...
Donc ce qui fera définitivement plier la NASA,
l'indice de la contrainte absolue, qui prend comme par hasard en charge
l'exécution de la volonté de Franck (Eastwood), c'est la
société du spectacle. La volonté du personnage devient
donc une volonté publique. Le scénario de Space Cowboys
suggère ainsi sa pertinence spectaculaire, comme titre à
sensation de l'actualité mondiale. Il devient "based on a
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true story».
Ironie suprême, le film tourne ainsi en lui-même la figure
de sa vraisemblance de «true
story»
dont les studios de cinéma pourraient s'inspirer pour faire le
film qu'on est en train de regarder. En ce point la NASA et le cinéma
eastwoodien semblent reconnaître les mêmes instances d'autorité
: la NASA doit faire, finalement dans son propre intérêt,
ce que veut le personnage Franck Corvin, dès lors que son désir
est entériné d'un plébiscite universel, et ce que
veut Franck Corvin c'est Clint Eastwood qui le veut d'abord, c'est dans
le script.
6.
Mais pourquoi fallait-il qu'ils soient quatre ? Sans
doute faut-il, pour schématiser le caractère inaltérable,
incorruptible, d'une jeunesse sans âge du désir, l'incarner
dans un corps de vieux. Non pas dans un vieux corps solitaire, mais plusieurs.
Un groupe. Un corps pluriel. D'au moins quatre membres. La solitude étant
porteuse d'une connotation de faiblesse et de désolation. Tout
autant sans
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doute que l'image des enfants ou des petits enfants qui conviennent fort
bien dans un portrait de vieux, mais qui auraient sans doute introduit
l'idée d'une limitation ou d'une délégation de puissance
par les présupposés de l'idée d'héritage et
de filiation. Dès lors qu'ils portent en puissance la capacité
d'accuser la finitude des pères, les enfants et petits enfants
seront absents de la mise en scène des quatre héros. Les
seuls enfants filmés seront un groupe de petits écoliers
en visite scolaire dans les locaux de la NASA (à l'extrémité
droite du cadre). Contre-point important - rime à la fois visuelle
et conceptuelle - par rapport au groupe des quatre vieux qui entrent à
ce moment précis dans les mêmes locaux (à l'extrémité
opposée du cadre). Le même espace scénique réunira
un instant le groupe des vieux fous de l'espace avec le groupe des enfants,
la vieillesse des corps et l'enfance intemporelle du désir. La
même rêverie de part et d'autre de la trajectoire humaine.
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22.
Triomphe du désir. Sa lente affirmation dramatique
va de pair donc avec la (re)constitution d'un groupe, avec l'arrachement,
un par un, des personnages à leur trajet individuel, et à
leur environnement concret. Plus d'un, plus de trois, le seuil de la force
est atteint avec le quatre, dans l'union des quatre, et dans la répétition
d'un processus de recrutement. Et ils sont tous partants, sur le champ,
l'un après l'autre, toutes affaires cessantes, pour aller dans
l'espace. Le film nous emmène avec bonheur dans des scènes
de retrouvailles, quarante ans plus tard, des quatre membres de l'équipe
Deadalus. L'un est devenu prêtre : Tank (James Garner). L'autre,
Jerry O'Neill (Donald Sutherland), concepteur de montagnes russes. Le
troisième Hawk Hawkins (Tommy Lee Jones), végète
dans un aéro-club quelque part dans l'Amérique profonde,
tristement assis sur sa réputation de roi du looping. Franck (Clint
Eastwood) les retrouve un par un, avant de nous faire assister à
l'entrée du quatuor groupé, à la démarche
majestueusement bancale,
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dans l'enceinte de la NASA.
Et là le scénario ne cesse de délivrer
ses gags. Le compromis consistant à nier les limites physiques
du corps vieillissant, mais précisément en multipliant à
l'excès leur figuration, pour mieux les neutraliser par le comique.
Dès qu'il est question d'un absent, une connaissance commune, ou
un ami, à peine a-t-on évoqué son nom, qu'il s'avère
mort. Le procédé a vite fait de passer son message : les
quatre amis de l'équipe Deadalus n'ont plus d'amis vivants. Ils
appartiennent à la génération des morts, et logiquement
ils devraient l'être aussi, mais ils demeurent, l'humour aidant,
à l'écart de la tendance : «on
meurt beaucoup en ce moment, je trouve»
commente l'un d'entre eux. Rires infailliblement programmés...
Rires, aussi, lorsqu'on entend, raillé par le vieux Franck, un
jeune ingénieur astronaute énumérer ses titres universitaires,
et s'entendre dire en fin de compte que s'il ne saisit pas ce qui est
en jeu, il n'a qu'à se faire rembourser ses études par la
Fac. Rires, aussi, lorsqu'on les voit dans la salle de sport rivaliser
avec des athlètes à la musculature
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impeccable, courir, au risque d'une crise cardiaque, mais aussi contourner
les obstacles du contrôle médical : Jerry O'Neill (Donald
Sutherland) qui a un grave problème de vue, récitant par
cur les lettres minuscules du tableau ophtalmologique : «Je
n'y vois peut-être plus mais au moins j'ai une excellente mémoire».
8.
La question de la mémoire n'est pas loin, s'agissant
d'un tel conflit de génération. Pas n'importe lequel, car
les générations dont il s'agit ne sont justement pas à
proprement parler «humaines».
Franck Corvin et ses trois co-équipiers représentent sur
le plan de l'histoire racontée la mémoire technologique
dont la science actuelle se coupe, par l'effet même de l'accélération
de son progrès. On ne peut donc être opérationnel
et performant sans garder la mémoire des «générations»
qui se succèdent dans l'avancement technologique. Le «jeune»
savoir de pointe va
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trouver ici dans le «vieux»
ingénieur une figure salutaire. La survivance et la prééminence
du «vieux»
sur le «jeune»
s'avère donc capitale pour le salut des générations
scientifiques. Les «fils»
du progrès scientifique ont besoin du retour des «pères».
L'avenir n'est garanti que par la continuité des générations,
en mémoire les unes des autres.
Mais, déplacée dans le champ de la technologie,
cette topique, largement reçue, acquiert pourtant une pertinence
singulière. Sa dramatisation dans Space Cowboys indique justement
que, contrairement à d'autres domaines, l'histoire de la techno-science
n'est pas gardée en mémoire là où elle opère,
au lieu même et dans l'acte de son exercice. Cette mémoire
est hors d'elle. Les quatre membres de l'équipe Deadalus, avant
leur extraordinaire recrutement, représentent par leur situation
topologique cette singulière amnésie scientifique : tous
les quatres sont aussi loin que possible de la NASA et de ses prérogatives,
«loin»
à tous les sens, socialement (ils sont tous des marginaux, chacun
à sa manière), physiquement
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(vieux), géographiquement (dispersés sans autre précision
à travers l'Amérique profonde) etc...
La techno-science ne garde donc pas auprès
de soi une mémoire vivante d'elle-même et de son évolution,
elle est donc, en quelque sorte, incapable d'histoire, à tous les
sens de cette expression. Telle semble la pensée du film. Incapable
d'histoire, elle ne peut qu'être surprise et mise à mal par
la rencontre avec son passé, avec sa «jeunesse»
devenue «vieille».
Les générations technologiques refusent donc les schémas
ordinaires de l'héritage. Ainsi le retour vengeur de l'ancêtre
dénigré, prend la forme ici d'un vieux système, suffisamment
opérationnel pour fonctionner encore, mais incontrôlable,
et dangereux : un satellite dont le dispositif de téléguidage
«ne
répond plus»
menace de faire retour dans l'atmosphère, tel un fantôme
du royaume des morts. Dans le code branché de la NASA ça
donne ceci : «The
bird is dead, it's coming back home.»
Dans l'évolution techno-scientifique, la métaphore de la
«pointe»
est en soi assez éloquente, le
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nouveau remplace l'ancien, le jeune évince le vieux, sans retour
ni continuité. Les «fils»
ne reconnaissent plus leurs «pères».
Ils ne parlent plus la même langue. Les machines ancestrales deviennent
donc une menace de mort et devant la vieillesse technologique (l'obsolescence),
la science la plus pointue s'avère impuissante. Le «jeune»
diplômé Ethan Glance s'exclame : «This
system is a dinosaure. It's pre-microprocessor, pre-everything... Even
those guys don't understand...»
(à savoir les collègues russes, sans doute idéalement
les plus proches des dinosaures).
9.
La vieille technologie partage donc avec les dinosaures
le statut d'une espèce disparue. Tel le «vieil
ingénieur»,
porteur de la mémoire scientifique, il incarnera à la fois
l'autorité d'une expérience, et en même temps un aspect
grotesque. Le visage superbement ridé, le corps imposant, le caractère
agressif et imprévisible, et en même temps, dévêtu
par son programme d'envol dans l'espace, il devient un peu
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ridicule, pathétique avec «son
cul asymétrique»,
«ses
poignées d'amour»
et «ses
ongles incarnés»
- citations des dialogues, qui indiquent la volonté délibérée
du film de créer l'effet «dinosaure».
Rires, à coup sûr.
Rires, qui rappellent un peu l'effet «vieille
machine»,
dont on ne s'est pas trop interrogé de savoir pourquoi «ça»
réjouit et appelle la condescendance, pourquoi «ça»
(l'archaïsme technique) fait rire, ou sourire... D'ailleurs, l'humour
du général russe, exprimant son scepticisme à l'égard
de la vieille équipe, puise à cette même source :
«quand
ces types étaient en âge de voler dans l'espace, les gens
conduisaient encore des voitures avec de gros ailerons à l'arrière»...
Curieuse datation de la vieillesse humaine... Qui
prendrait pour référence de son année de naissance
une date de l'histoire automobile ? Drôlerie sibylline... Elle
semble pourtant convenir parfaitement pour marquer la vieillesse d'un
"astronaute"
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dont le corps en synergie technologique est un peu lui-même une
machine, faisant partie donc de l'histoire du design industriel
et de la technologie. Et cette histoire est en étroit accolement
avec l'histoire du cinéma à laquelle, en tant que «vieux»
acteur, Clint Eastwood aura donné son corps. Or, le cinéma
n'est-il pas un peu le «design
industriel du désir»,
et les corps d'acteurs ne sont-ils pas soumis à la même rigueur
générationnelle que les machines. La NASA est ici la figure
de ce rôle décisoire et sélectif du cinéma
et de sa mémoire, qui a affaire à l'usure des corps, sachant
prendre la plus rigoureuse mesure du potentiel de leur rendement... La
sélection «apte»
ou «inapte»,
«bon»
ou «pas
bon»
pour le rôle se doit d'être ici et là rigoureuse et
intraitable.
En effet, les «vieux»
ne sont pas «aptes»
au métier d'astronaute, dans «la
réalité»,
et donc a fortiori Clint Eastwood, James Garner, Donald Sutherland,
et Tommy Lee Jones, en tant que «vieux»
acteurs, ne sont «pas
bons»
pour «jouer
les astronautes»
dans un film. La volonté d'acteur et de réalisateur que
ce film métaphorise est
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précisément de prendre cette logique à contre-courant.
In other words, Clint entend donc affirmer sa liberté, se
rendre maître de l'usure de son corps d'acteur et de jouer, comme
il l'entend, «parmi
les étoiles»
(fly me to the moon and let me play among the stars), prenant les
mots de Sinatra à la lettre. Comme si Clint avait voulu, par ce
film, récupérer en quelque sorte son corps de «la
matrice»,
le soustraire à l'hypertexte cinématographique qui s'est
sédimenté en lui. Toute l'histoire du satellite en panne
pourrait être lue comme une allégorie du corps de l'acteur,
et le film comme une histoire de sa réappropriation, on peut le
vérifier : le vieil acteur est, par rapport à son image,
un peu dans la même situation que la NASA qui a perdu tout contrôle
sur le satellite (qui se nomme comme par hasard Ikon). Vieux comme
le Siècle, Ikon est une relique de son Histoire, vestige
de la Guerre Froide, tout comme Eastwood, qui est lui aussi un satellite
du vingtième siècle (en orbite parmi les étoiles
depuis les années cinquante). Le système de téléguidage
d'Ikon est en panne, on ne peut plus donc influer sur sa trajectoire.
La
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vieillesse de l'acteur, le temps compté, la flottaison en dérive
de son image... Lourd, et obsolète, Ikon est pris
dans les lois de la pesanteur, et sa chute sur terre (the bird is dead,
it's coming back home) est imminente. A moins d'une réparation
miracle. Et le seul qui peut le réparer, et le remettre en orbite,
est celui qui en a conçu le système (son designer).
Le vieil ingénieur, Franck Corvin a comme des tics de rage et de
douleur, comme s'il recevait un coup, à chaque fois qu'il s'entend
dire que son système serait «obsolète»,
ou qu'il y aurait un «défaut
de conception»(design
flaw ). Il n'y a pas de design flaw, rétorque-t-il avec véhémence,
le système n'a simplement pas été conçu (designed)
pour une si longue période de service (duty - qui
signifie aussi «devoir»).
En effet cette surprenante longévité du système d'Ikon
(entendez la survivance imaginaire du potentiel «Eastwood»)
prouve déjà, à elle seule, le génie du système
et de son concepteur. Néanmoins, dans le cours ordinaire de l'évolution
technologique, le système aurait dû être depuis longtemps
remplacé (mort). Sa survivance tient du miracle. Du génie,
dirait-on dans
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le cas de l'acteur, mais dans le cas de sa métaphore technologique,
le scénario a recours à l'hypothèse du vol. «Le
vol»
est lui-même porteur d'un roman minimal au sujet du corps de l'acteur,
et de l'image qui fatalement s'en détache, ou qu'on lui dérobe,
et qui vit sa vie ailleurs, à sa guise, comme le système
du Skylab sur Ikon... Comme Eastwood échapperait à
Clint, le «système»
a donc échappé au contrôle de son concepteur. Il a
été dérobé à «son
père»
et «sa
patrie»
l'Amérique (double figure de l'origine), par un ennemi, en l'occurrence
les Russes. Il semble donc que pour se représenter son expropriation
à lui-même, la dissociation entre l'acteur et son corps d'image,
Clint/Eastwood n'a besoin de rien de moins que les conflits géo-politiques
majeurs du siècle... On peut poursuivre le trajet de l'allégorie
aussi loin qu'on voudra... jusqu'à La Lune, même, qui sera
conçue ici comme le seul tombeau qui convient à l'astronaute
Hawkins (l'alter ego de Franck), et donc le cimetière rêvé
de l'acteur...
C'est contre le devenir-machine du corps de l'acteur
que le film semble avoir
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organisé sa pensée de la machine et des enjeux techno-scientifiques
en général. Sa plus grande densité dramatique est
atteinte, on peut le vérifier, lorsque les vieux astronautes (sauf
Hawk, qui s'en ira mourir sur la Lune), après avoir accompli leur
mission, pleine d'imprévus rebondissements, reviennent sur Terre,
la navette fortement endommagée, et qu'ils réussissent cet
autre tour de force : atterrir en mode manuel, c'est-à-dire
sans l'aide des ordinateurs. La NASA, comme le public, restant le souffle
coupé d'admiration. La «jeunesse»
de la techno-science a donc besoin d'un vieux témoin qui
s'affirme en «mode
manuel».
Une sorte de main originaire et irremplaçable, qui n'a pas désappris
son habileté, et qui peut par conséquent réussir
là où les machines accusent leur limites. La force de la
vieillesse est donc celle de la main habile : le salutaire mode manuel
qui affirme la suprématie de la causalité humaine sur la
causalité technologique. La supériorité donc de Clint
sur son satellite Eastwood...
La forme moderne de l'enfance du désir dont
il s'agit ici, comme du désir de
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l'enfance, avait sans doute besoin d'un vieux témoin pour
rappeler sa puissance imaginaire : devenir astronaute, aller dans l'espace,
marcher sur la Lune. Cette forme du désir et de l'enfance n'est
sans doute pas intemporelle, mais bel et bien historique. La techno-enfance
de la modernité se sera offerte donc, avec la NASA, l'aire de
jeu de ses rêves, qu'Eastwood a su si bien investir pour faire
le jeu de son film. Et de tisser en même temps une belle toile
allégorique qui semble traduire à merveille l'objet «cinéma».
In other words, si l'on en croit la chanson de Frank Sinatra,
le désir de cinéma se réfléchit fort bien
dans le désir de l'astronaute, in other words - l'acteur universel
: «Fly
me to the Moon, and let me play among the stars».
Georgy Katzarov
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