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Chronique
Romance
Film français, 1998
de Catherine Breillat
Vos
réactions
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arement un film aura fait se côtoyer le meilleur et le pire
à un tel degré. Des remarquables performances d'acteurs,
Caroline Ducey bien sûr, mais ils sont tous excellents... La
mise en scène, d'une grande rigueur formelle, jusque dans le
moindre détail, emporte inéluctablement l'admiration
pour le savoir-faire de Catherine Breillat. La durée brillamment
maîtrisée des plans |
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séquences... La photographie... Certes... On ne peut que surenchérir
sur ces qualités là. Et si Catherine Breillat a su éviter
de verser dans le salace, toute la profondeur abyssale de la chair semble
aplatie et sacrifiée à une idée du réel féminin,
et de l'amour comme "bataille sournoise", assénées
comme une sorte de mauvaise nouvelle aux yeux des hommes. Ce qui gêne
et irrite d'emblée c'est la prétention à la fois ontologique
et morale du discours de ce film qui ne se distingue guère d'ailleurs
de celui que Catherine Breillat tient dans les médias en son nom,
hors d'oeuvre, dans tous les entretiens préalables ou contemporains
à la sortie de Romance : "C'est le fait même d'en
passer par la souillure qui amène les femmes vers la pureté".
En lisant de telles phrases on entend encore parler le personnage de Marie,
comme si la voix off était en effet, une manière non pas de
"prononcer le film" (Claire Denis), mais une manière d'en
étouffer la matière, de le serrer dans les cordes de son commentaire,
de baillonner les images, de les dominer à tous les sens du terme.
D'ordinaire une voix off sert à conduire un récit, ici elle
ressemble
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davantage à celle d'une théoricienne qu'à une narratrice.
La voix off du film se prolonge dans l'Express, dans les Cahiers
du Cinéma, Art Press, et j'en passe... "Marie incarne toutes
les femmes..." Rien de moins... Si la femme est "pure", je
condense le propos de Marie-Breillat, sa pureté ne lui appartient
pas. L'avilissement, la souillure serait pour elle l'épreuve dans
laquelle elle s'approprie à elle-même. Elle devient "pure",
dans "le passage du tabou" naît à elle même
dans la déchéance, puis la "souillure" s'oublie,
la "laideur" de l'épreuve passe, "il ne reste que
l'élévation..." Le plus étonnant est que l'emploi
de ce vocabulaire, cette obsession de la "pureté", ça
ne choque apparemment pas grand monde à travers le vaste retentissement
du film dans la presse... Pour atteindre sa "pureté", se
libérer, elle doit donc soustraire sa jouissance à l'économie
de "l'honneur" et du "déshonneur", donc aux institutions
masculines qui orientent les flux du capital-désir. Conçu
ainsi, le programme de la jouissance féminine ne peut apparaître
que sous les traits de la destruction, de l'avilissement, de la profanation,
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de la souillure, du blasphème, du parjure, du meurtre. Son gain est
dans la perte. L'élévation est dans la chute. La rédemption
dans la déchéance. Le salut dans le péché. Ce
discours libératoire aux résonances pauliniennes (ou bataillennes)
ne laisse nullement s'ouvrir un nouvel horizon du féminin, mais continue
de nager exactement dans le même lac judéochrétien d'où
il croit sortir - "passer les tabous". La transgression dont parle
Breillat, et que son film situe d'une manière intemporelle, hors
de toute contingence historique, est une simple inversion d'un rapport de
forces. Son programme reste parfaitement prisonnier du fantasme masculin
quant aux femmes. Et même pire, il semble fait pour le renforcer,
en le présentant à la fois sous l'autorité d'une "parole
féminine" (personnage et auteur), et dans un régime péremptoire,
magistral. Tout se passe comme si justement le film ignorait totalement
sa perversité et que dans cette mesure même sa démonstration
ressemble à celle d'un maître qui domine le secret du féminin
et tout particulièrement de la jouissance féminine. Sa morale
est donc celle d'un maître
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pervers. Si ce film ne peut laisser indifférent, il n'est aimable
qu'à la condition de se faire complice du maître, de sa morale,
de son savoir et de son rituel de démonstration. Parler cinéma,
sexe, psychanalyse, littérature, prolonger la démonstration
du maître, l'étayer, mesurer sa portée, l'applaudir.
Si en revenche on le déteste, avec ou sans argumentaire valide, on
donne néanmoins raison au maître, car là il aura démontré
qu'il a réussi à nous couper en deux, que l'hostilité
au film ne fait que révéler sa valeur, sa capacité
à vous nommer et à vous montrer qui, ou ce que vous êtes.
Ainsi le film se vaccine contre l'hostilité qu'il serait capable
de susciter - car si je désire ce que je n'accepte pas, je ne peux
que détester la figure, l'image de mon désir : "ce qu'on
ne supporte pas on n'en supporte pas non plus l'image..."; alors, vous
n'aimez pas le film? vous voyez, donc, ce qu'il veut vous dire... C'est
à ce bon compte que Catherine Breillat protège ses certitudes
au sujet des rapports entre les hommes et les femmes, et surtout au sujet
des femmes qu'elle croit, on ne voit pas pourquoi, connaître encore
mieux que les hommes.
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Qu'est-ce donc qu'une femme pour Breillat?
La scène de rencontre entre Marie et Robert
est à cet égard la plus éloquente. Selon le scénario,
Robert devient le maître dominateur de Marie, après l'avoir
prise en faute. Mais il ne s'agit pas de n'importe quelle faute, mais
d'un délit contre la langue, d'autant plus grave que Marie est
institutrice de son état. Si l'orthographe défectueuse est
un signe disqualifiant pour l'institutrice, le film l'exploite d'emblée
autrement : comme une trace de la femme qui s'y trouve embusquée.
Pour rencontrer Robert, Marie se sera donc adressée, par ses fautes,
au directeur de l'Ecole. "La femme" est ce qui insiste et dérange
l'ordre apparent de la circulation des choses à l'instar d'une
faute qui perturbe la norme selon laquelle les choses s'écrivent,
bien ou mal, correctement ou non. Le "réel" caché
du "féminin" se signale dans l'incorrection, dans le
défaut d'écriture qui est à la fois un manque d'emprise
sur les mots et donc sur les choses, et en même temps une stratégie
de
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séduction. A la fois un secret qui mobilise toutes les subtilités
de la dissimulation, et une sécrétion du secret qui le conduit
à se trahir, à se laisser échoir dans le regard de
celui à qui finalement il s'adresse : Robert, maître des lieux,
gardien de la loi, et donc au-dessus des lois : maître pervers, il
connaît la loi et il en profite. La faute d'orthographe est immédiatement
mise dans le jeu des signifiants qui représentent le féminin
et le différencient du masculin. Convoquée chez le directeur,
Marie s'excuse et avoue l'ancienneté de son orthographe fautive.
Elle l'associe immédiatement à son inaptitude à bien
conduire une voiture, et plus particulièrement à se garer.
"C'est moins grave", dit le directeur. "Vous dites ça
parce que vous n'êtes pas derrière moi lorsque je me gare en
double file" réplique-t-elle aussitôt. Dans la logique
de l'aveu, de la mise à nu et de l'excuse, pour Marie, en effet,
la mauvaise orthographe et la mauvaise conduite, c'est "aussi grave",
c'est la même chose... Elle se signifie comme "femme" aux
yeux de l'homme (du directeur de l'école, du maître), en écrivant
"mal", en conduisant, ou en se
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conduisant "mal"... Femme, elle n'existe qu'à se
cacher, comme une potentielle fautive, une accusée, une coupable,
un secret, une sécrétion..., elle n'apparaît qu'à
la faveur d'un accident de la vigilence dans la procédure de sélection
: "je ne sais pas comment on m'a laissée passer au concours,
l'orthographe est pourtant éliminatoire..."; une rescapée
qui ne s'explique pas sa chance de ne pas avoir été éliminée,
et le danger d'être "éliminée" continue de
peser sur elle... Au vocabulaire près, la femme de Breillat est aussi
ancienne que ce qu'en disait Aristote...
Mais Romance est un long monologue de femme
sur les hommes, contre les hommes. L'intérêt thématique
pour la féminité semble soumis à l'intérêt
pragmatique du film : de figurer le féminin comme l'insuccès
des hommes. Le personnage de Robert (François Berléand)
est une figure du détachement de Marie, il est important à
ce titre, il est celui qui initie Marie à subvertir le pouvoir
de Paul (Sagamore Stévenin), l'homme qu'elle aime : celui-ci la
domine en la frustrant.
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"Robert", c'est l'initiation de Marie à la morale du maître
pervers, et c'est pour cela qu'ils deviennent complices. C'est Robert qui
sera présent à l'accouchement de l'enfant ("principe
vital") à la place du père "Paul". Cette substitution
fait partie de l'intention dramaturgique du film. Or, l'amour entre Paul
et Marie ne reste qu'une hypothèse théorique, sans présenter
aucune figure crédible, aucune justesse. Tout ce qui pourrait constituer
un trait de vraisemblance ou une accroche à l'identification du spectateur
passe à la trappe de ce que la critique nous apprend à apprécier
comme une "stylisation". On l'a suffisamment noté, l'histoire
de Marie dans Romance est stylisée, glacée, très
peu "sociale", sans anecdotisme. Ou presque... De même que
la Justine de Sade ne se raconte que pour saturer charnellement l'allégorie
de la Vertu et rendre consistante sa vocation à l'infortune. La stylisation
sadienne est heureuse dans l'ordre des pages écrites. C'est une écriture
particulièrement résistante à la possibilité
d'être transposée dans le dispositif d'un film. Or si les quatre
cas du masculin illustrés par Breillat (les deux
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Paul, Robert, et le premier venu) sont quelque peu ridicules, c'est à
cause de ladite "stylisation", ils sont comme des plantes dans
un catalogue de botanique. Le seul qui a du mal à ressembler à
un specimen, qui résiste au couperet stylisateur, c'est Rocco Siffredi,
et ce précisément parce que par chance il est assez mauvais
comédien, d'une part, et d'autre part, parce que la situation médiatique
du personnage Siffredi introduit dans le code de la stylisation un bruit
qui n'est pas maîtrisable. Ainsi la critique, celle qui aura aimé
le film, sans tarir d'éloges par ailleurs, aura eu bizarrement tendance
à le trouver "mauvais", à le réduire à
ses mensurations, en lui trouvant autrement "l'air aussi con qu'une
jaquette de cassette" (les Inrockuptibles). Or ce bruit, c'est
le film lui-même qui l'aura créé. En y allant, tout
spectateur est fatalement au courant de son palmarès de quatre mille
femmes et ne peut que sourire, quelque peu navré, lorsqu'on voit
Siffredi "jouer" devant Marie telle phrase de son personnage:"Ma
fiancée est morte dans un accident de voiture, ça fait quatre
mois que je n'ai pas fait l'amour". Siffredi casse malgré lui
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le code du film, il ouvre une brèche dans la coquille. Et entre autres
questions qu'il laisse affluer, il y d'abord celle-ci : qu'est-ce qu'il
fait là, après tout, pourquoi lui, pourquoi Siffredi précisément...
Est-ce un hasard, si Breillat s'accomode de son jeu mièvre, complètement
en désaccord avec son "potentiel"? Ce choix de casting
à lui seul bouscule bon nombre d'habitudes dans les rapports du cinéma
avec la problématique du sexe. Mais pour l'emploi que Catherine Breillat
aura offert à Siffredi, n'importe quel hardeur moins connu aurait
pu faire l'affaire. Ça ne manque pas, les centimètres, dans
la profession du porno. La possibilité, au contraire, de ne pas recourir
à un professionnel de l'érection à l'image, mais à
un acteur "classique" est loin d'être inintéressante,
précisément s'il s'agit de "casser des tabous" dans
la profession, comme dans l'histoire. Loin d'être inintéressante
aussi la possibilité de faire jouer la scène de "l'amant
magnifique" à un non-acteur, à quelqu'un qui n'est pas
du tout dans la profession, ni du côté cul, ni du côté
de la tête. La fin de l'opération ne devait pas être
celle-là. Pourquoi Siffredi alors? Bien sûr, ça sert
à la promotion,
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il suffit de feuilleter le dossier de presse. Certes. Mais si l'on se place
dans la logique du film, qui fait dépendre le parcours initiatique
du personnage (la naissance de Marie à elle-même) de la mise
à mort de Paul (j'y reviens dans un instant), le choix de Siffredi
peut s'éclairer autrement. "Siffredi" est le corps imaginaire
du mâle. Il incarne la réalité d'un fantasme, le roi
du hard. Catherine Breillat ne s'intéresse apparemment qu'à
l'imaginaire du corps du roi, non à son corps de chair, contrairement
à ce qu'elle dit. Faire jouer Siffredi dans ce film, ce rôle,
était une manière d'intensifier voire créer la fascination
qu' exerce son personnage de star du X... pour mieux lui faire la peau ensuite.
Cela participe de la logique de la mise-à-mort représentée
autant dans le trajet de Marie que dans le discours de sa créatrice
Catherine Breillat. Siffredi est devenu lui-même au moyen de ce film,
il est en quelque sorte "l'enfant", dont le film aura été
l'acte géniteur. Ce n'est pas un hasard si Marie-Breillat se montre
tant obsédée par l'érection. Le discours là-dessus
est d'une grande prolixité. Les hommes sont infiniment
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coupables avec leurs envies défaillantes. Tout les dégoûte.
Charnellement ils nous détestent ("nous" les femmes). Ils
sont pour la plupart "des petites bites pointues" et "sans
noblesse" qui "bandent mou"... Et pourtant leur érection
n'est pas moins haïssable quand elle est dure et triomphante. Ce rapport
ambivalent au sexe masculin c'est le symptôme que Catherine Breillat
voudrait mettre en partage, et elle l'énonce, avec une outrecuidance
grotesque, comme une structure ontologique des rapports entre les femmes
et les hommes. Rien de moins, et c'est d'autant plus étonnant de
voir que pour les Cahiers (Thierry Jousse) la banalité pathologique
de ce symptôme est saluée comme des "mystères de
l'organisme", comme un renversement du cinéma dont ce n'est
plus la femme mais l'homme qui sera focalisé comme le lieu du mystère...
- et que pour les Inrockuptibles (Frédéric Bonnaud)
"si nous avons soupiré d'agacement en écoutant ces idées
qui peinent tant à en être, c'est que nous n'avons pas été
suffisamment attentifs...". Cette ambivalence qui fait de l'homme un
mystère aimé/haï, c'est simplement le signe d'une convoitise
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malheureuse : le phallus est aimé et haï en tant qu'il représente
le bien imaginaire dont "la femme" se croit dépossédée.
Cela ne dépasse pas le registre des théories sexuelles infantiles.
Le rapport hystérique à l'érection, c'est exactement
ce qui engendre chez les hommes une réponse paranoïaque. La
privation imaginaire d'un bien symbolique est le malheur de la névrose
féminine qui compromet toute possibilité de "réconciliation"
avec l'autre sexe et avec le corps féminin ("Paul aurait pu
me réconcilier avec mon corps, dit Marie quelque part. Hélas
non..") "La femme" qui subit une telle ambivalence est condamnée
à désirer ce qu'elle ne peut accepter de recevoir : ce qu'elle
n'a pas, elle le veut mais ne peut accepter qu'il lui vienne de l'autre.
De son côté, l'homme qui l'a (et son malheur à lui c'est
qu'il veut bien y croire) sera infiniment coupable aussi bien lorsqu'il
le lui donne, que lorsqu'il ne le lui donne pas. Dans l'un comme dans l'autre
cas il apporte la "preuve" de l'injustice ontologique qui frappe
la féminité : d'en avoir à en passer par l'autre, par
l'homme, pour combler son manque, chez qui évidemment il n'y a rien
qui
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manque. Cet homme là est haïssable d'emblée, par définition,
avant toute expérience réelle, car le simple fait de lui supposer
un avoir qui le fait consister en son être est déjà
suffisant pour qu'il soit toujours déjà en train de frustrer,
de mépriser, de mutiler les femmes, d'"éliminer"
et donc pour cette raison, aussi, d'avoir à les craindre (d'où
le programme paranoïaque..). Le réel de la jouissance sera donc
tragiquement insupportable. A la question posée par Paulo, comment
peut-elle aimer Paul, un homme qui ne la baise pas, Marie répond
: je déteste ceux qui me baisent. L'amour donc est un compromis,
une "romance" vouée à l'échec. L'aimé
(froid et distant) est celui à qui elle n'en finit pas de ne pas
pardonner sa frustration et qu'elle aime en tant qu'il la conforte dans
ce qu'elle désire à se refuser. Sa demande si crue soit-elle
(baise-moi!) est faite pour être rejetée. L'amant (tendre et
viril) est celui qui la baise, et auprès de qui elle peut jouir,
mais elle le quittera :"c'est une question d'integrité".
Ceci étant en parfaite symétrie avec les très classiques
amours ancillaires des hommes : le bourgeois qui étreint à
la sauvette sa
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femme de chambre pendant que Madame rédige des cartons d'invitation.
Là aussi, le clivage de la femme en deux, "c'est une question
d'intégrité". Ainsi, il est parfaitement conséquent
que les deux hommes, l'aimé et l'amant, portent le même prénom,
car au fond ils reviennent l'un et l'autre au même. - La haine de
l'objet convoité implique cette logique retorse : je ne veux pas
savoir d'où il vient, car en me le donnant, même, il me rappelle
que je ne l'ai pas, il me tue, il m'"élimine". D'où
le compromis de la jouissance dans l'anonymat, avec le premier venu, la
maison de rendez-vous, et la cloison qui sépare la tête du
con. "...peu m'importe qui me broie le con..." "je m'évide,
je deviens un trou, je disparais à proportion de la bite qui me pénètre,
c'est ça ma pureté"... Le compromis du viol aussi...
Le viol permet de nier aussitôt le plaisir reçu, et de continuer
à haïr de plus belle ("poufiasse, je t'ai baisée,
hein..".."viens un peu par ici toi connard.."..). Le viol
permet à Marie de voler son plaisir malgré la vigilence de
l'organisation névrotique contre la possibilité qu'en advenant
il en vienne à rappeler la "réalité" de la
différence des sexes. Il n'est donc
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pas étonnant qu'il faille en passer par la "souillure"
pour atteindre la "pureté". La frustration est pénible,
mais elle est supportable, parce que jouir c'est sale, "éliminatoire".
Il sera donc plus indiqué d'aimer Paul, le mannequin, que "ça"
n'intéresse pas. Tout en lui reprochant de ne pas être un autre
Paul. C'est parce qu'il sont supposés l'avoir, et donc être,
que les hommes sont absolument détestables lorsqu'ils présentent
des défaillances. La défaillance masculine fait, aux yeux
de "la femme", figure de son propre malheur. L'homme défaillant
est aussi insupportable, impensable et donc haïssable que Marie-Breillat
l'est à elle même. Il est la figure du réel féminin
dont la femme ne veut rien savoir. C'est le premier des Paul.
Le deuxième Paul, c'est Rocco. Il représente l'envers exact
du premier: non seulement il banderait sur commande devant un trou de serrure,
c'est son côté technicien, pro, mais en plus il aime les femmes,
et il aime faire l'amour, autant que Thierry Roland aime à commenter
le foot, l'un et l'autre se disant prêts, à la limite, à
faire gratuitement leur métier s'il le fallait. Une telle déontologie
fait rêver bien
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sûr, ça fait légende...C'est cette légende là
que le film a beaucoup contribué à diffuser, et c'est au corps
de cette légende que ce même film s'en prend pour le démolir.
(pendant que dans les médias, dans les nombreux entretiens, la voix
off de Catherine Breillat ne cesse de porter aux nues l'homme et l'acteur
Rocco Siffredi... allez savoir...) En tout cas dans le film, il n'est absolument
pas l'amant magnifique dont une femme pourrait rêver parce qu'il ne
se passe entre Caroline Ducey et lui rien de l'ordre du plaisir ou de la
jouissance. S'il fallait en effet pour Catherine Breillat un moyen de filmer
le malaise que peut susciter la chair entre un homme et une femme, c'était
bien cela qu'il fallait faire: mettre dans les bras d'un hardeur (mais pas
n'importe lequel, précisément le plus ultra, le roi des hardeurs)
une jeune actrice audacieuse, pleine de talent, mais qui tient à
sa respectabilité, qui craint le regard de ses parents, de son petit
ami, et le jugement de la profession dans laquelle elle voudrait être
reconnue. Les témoignages là aussi ne manquent pas de nimber
le film d'un paratexte significatif: Caroline Ducey "craque",
refuse la tendresse de son
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partenaire, le remet à sa place sévèrement
: "tu fais ton métier, moi je fais le mien". Le clivage
de la tête et du con là aussi est consommé. Nous ne
faisons pas le même métier, pas le même cinéma.
Rocco en désarroi. Horreur! Elle ne me désire pas, je la dégoûte
etc.. ("c'est la scène de cul la plus dure de ma vie").
Le résultat est à l'écran : sa virile beauté
ne se trouvait là que pour être dénigrée, car
il faisait partie de la "souillure" à laquelle Marie devait
payer le tribut de son devenir-femme... Et c'est là que le film s'échappe
par la brèche car, au fond, que la scène soit glaciale, ou
qu'il soit "mauvais acteur" n'a aucune importance, au contraire,
plus il sera mauvais, plus il sera lui-même... Et la constuction du
mythe Siffredi se jouera de toute façon ailleurs... Dans la presse,
dans les médias...
Le troisième Paul, c'est l'enfant. C'est la
fin du film, à tous les sens du terme. Mais la réalité
de l'enfant comme tel semble tout autant méconnue que celle des hommes,
Paul et Paolo. Dans son entretien avec Claire Denis (Cahiers du Cinéma
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n°534), Breillat confesse qu'elle ne s'est aperçue de
l'homonymie entre les personnages de Rocco Siffredi et de Sagamore Stévenin
qu'au moment du tournage : "..les deux hommes se prénomment
Paul et Paulo. J'ai compris que je leur avais donné le même
prénom que le jour où le régisseur s'est trompé
entre les deux décors, celui de Paul et celui de Paolo." Mais
l'homonymie n'en reste pas là, son extension à l'enfant est
parfaitement solidaire de la logique hystérique du scénario.
Le même se divise en deux. Et aussi en trois, puisque la naissance
de l'enfant, par quoi Marie est censée naître à elle-même,
ne donne vie qu'à un autre Paul. Ainsi, "s'il y en a un qui
compte les âmes là-haut, ça fera compte égal",
dit Marie à la fin du film. Il n'aura qu'à les entasser à
la même enseigne. Ce quelqu'un là-haut est donc une femme,
pas de doute... Cette homonymie est une parfaite démonstration de
négation de la réalité de l'autre sexe. Qu'elle eût
été inconsciente dans l'intention de Breillat, ou délibérée,
cela ne change pas grand chose au film; c'est dans la projection imaginaire
d'un certain regard féminin que l'on passe d'un homme à
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l'autre sans changer de "Paul", sans
distinguer, ou presque. La naissance de Paul au moment de la mort de Paul
est exemplaire de la même négation. Il ne s'agit pas d'une
naissance, mais de l'appropriation d'un bien dont Paul était le détenteur.
La mort de Paul est nécessaire pour que ce bien ne soit pas (plus)
en partage, pour que "ça", la chose - (l'enfant, le phallus,
"Paul"...) - ne lui revienne pas, ne soit pas rendu au père.
Conformément au désir de Marie, l'enfant va naître donc
en concomittance avec l'explosion dans laquelle meurt son père. Arrachement
du phallus à l'homme qui est supposé l'avoir par essence;
elle prend à "l'homme" le signifiant de son être,
son nom, pour en faire le nom de son "principe vital",
son "enfant", (un garçon comme par hasard) pour naître
d'elle-même à elle-même, sans avoir à s'embarrasser
de l'arrogance ou de la défaillance masculines...
Consternant, certes... Mais il ne suffit pas de refuser
ou d'accorder à ce film une bienveillance cinéphilique. Il
s'agit de voir et de montrer ce que réellement il dit et
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il fait. Ce qu'il appelle, à quoi il répond. C'est étrangement
inquiétant de voir à quel point le film ne porte pas sa date,
à quel point il ignore les écritures contemporaines du sexe.
Il s'est tout de même passé des choses depuis Madame Edwarda,
Le Bleu du ciel... On a commencé à lire Kant avec Sade,
Sade avec Klossowski... Il y a eu mai 68, Vatican II...le retour à
Freud dans le séminaire de Lacan... Lévinas... Oshima... Eustache...
le Sida... On a appris à se méfier de ceux pour qui la "pureté",
la "sainteté" sont des évidences. On a commencé
a le savoir que les religions ressemblent à des névroses,
et que toute névrose se comporte comme une religion. Le discours
de la transgression à la mode de Bataille s'est considérablement
fatigué et ne trompe plus personne sur sa filiation... On a appris
à lire et à entendre d'une autre oreille les fracas des grands
renversements, les diatribes libératoires et les envoyés spéciaux
dans l'impossible... Or "l'impossible" de Catherine Breillat est
la plus ancienne des possibilités, et elle s'y engouffre et y entraîne
son personnage féminin sans la moindre ironie, sans la moindre distance,
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de sorte que son film, quelles que soient ses belles qualités formelles,
semble tout bonnement se tromper de monde. Tout comme elle se trompe de
féminisme - son problème c'est l'homme, et plus particulièrement
l'article défini. Tout se passe comme si les gigantesques poncifs
que la remarquable Caroline Ducey parvient à faire dire à
son personnage étaient comme d'une langue morte. D'où l'inquiétude
qui nous y retient : car le poncif est justement le lieu du pouvoir, c'est
contre les poncifs que Sade inventait, lui, sa langue. A quelle demande
obscure répond donc l'événement de ce film? C'est à
se demander si l'esprit douteux qui le hante ne fait pas partie lui-même
de ce que l'on nomme "retour du religieux". A l'heure où
les intégrismes et les fondamentalismes prolifèrent, à
l'heure où les paranoïas religieuses se déchaînent
tout particulièrement et marquent de leur violences les corps de
tant de femmes, ce film installe le site intemporel de sa prétendue
"transgression" dans une Mercédes décapotable, à
Paris, entre un restaurant japonais, un bar, une boîte de nuit et
un appartement au décor minimaliste et froid...
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Peu importe en fin de compte que ces décors soient beaux, en effet,
admirablement éclairés et filmés. A la limite, c'est
dommage. Romance rêve d'un monde dans lequel sa version de
la transgression puisse avoir un sens. Mais le fait de ne pas y réussir,
c'est peut-être moins anodin que d'enfoncer simplement des portes
ouvertes. Pour que la vision du film soit valide, elle a besoin justement
de les fermer ou en tout cas de nous faire croire qu'elles le sont. En tout
cas l'autre résultat est là, ce pour quoi le film était
fait qu'il l'ait voulu ou non - Catherine Breillat aura réussi à
s'emparer de la queue de Siffredi et à en user bien au-delà
de ce qu'aucune de ses quatre mille femmes n'ont pu en faire. Ce matin,
à la caisse du Monoprix, j'entends derrière moi une conversation
sur les 24 ou 25 centimètres du même Siffredi qui court les
plateaux de télévision tout au long du mois d'avril. La presse
écrite ne manque pas au rendez-vous... on ressasse l'histoire de
sa prédestination à incarner le surmâle... ses érections
juvéniles, d'abord honteuses puis assumées, les centimètres
en plus qu'il gagne lorsque sa partenaire lui plaît,
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24/27 |
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son appétit excessif, sa simplicité touchante... Dans le taxi
qui m'emmène vers Châtelet, le chauffeur écoute à
la radio "les grosses têtes" de l'increvable Philippe Bouvard.
Le nom de Siffredi fait sel et poivre dans une blague sur deux... La beauferie
l'aura immédiatement adopté... pour le neutraliser dans l'humour...
C'est dire si ça les travaille... Il ne peuvent s'empêcher
d'en rire... Avant Romance, la même beauferie se serait gardée
de révéler ainsi sa culture cinéphile du côté
cul. Peu importe... Ce qu'ils ne savent pas c'est que c'est Breillat qui
leur a mis les centimètres de Rocco dans la bouche et ailleurs. Que
cela puisse faire date dans l'histoire du cinéma? C'est possible.
On verra bien... Mais d'ores et déjà, c'est un bel exemple
de magie en effet, et un emploi très insolite du cinéma :
jamais la bite de Siffredi n'aura été moins réelle
que depuis qu'elle s'est fourrée dans ce film, jamais elle n'aura
été aussi "grande", plus grande qu'une cathédrale,
depuis que Catherine Breillat en a fait sa chose, non pas pour en jouir
au sens classique du terme, en tant qu'une femme, mais pour terroriser toutes
les bites molles de la planète avec son
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25/27 |
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manque matérialisé, stylisé comme fantasme. La "réussite"
de ce film tient donc précisément à la sincérité
et la vigueur avec laquelle s'y déploie la logique de l'hystérie.
La sortie du film provoque l'instauration médiatique de ce qui ressemble
bel et bien à un véritable culte phallique. Si la Brigitte
Bardot d'hier devait laisser place à Rocco, alors en effet c'est
une date, pour ce qu'on appelle par ici le cinéma, comme pour le
monde qui s'y regarde: l'avenir appartiendra alors à la plus classique
des hystéries et à son corrélat du côté
masculin : la paranoïa. De là à la diabolisation du désir
féminin, il n'y a qu'un pas ou deux à faire. Breillat confesse
que pendant le tournage elle avait surnommé Caroline Ducey "Jeanne
au bûcher"... En parlant de Catherine Breillat, Caroline dit,
avec admiration certes, que c'est une "magicienne", une "sorcière"...
Belle complicité... Un ou deux films dans le style de Romance
et le tour sera joué... Les sorcières seront de retour...
et les bûchers aussi... On songe à la sortie de Et dieu
créa la femme en 1955.. Cela reste à méditer...
Il est évident que pour Vadim l'identité sexuelle de Dieu
ne fait pas
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l'ombre d'un doute. Pour celle qui créa
"l'homme", au cours du mois d'avril 99, c'est sans doute plus
compliqué...
Romance
Film français (1998). Comédie dramatique, réalisé
par Catherine Breillat
Date de sortie : 14 Avril 1999
Avec Caroline Ducey, Sagamore Stévenin, François Berléand,
Rocco Siffredi, Reza Habouhossein..
Durée : 1h 35mn.
Interdit aux moins de 16 ans
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