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Chronique
AMEN
Film allemand, roumain,
français, 2001
de Costa-Gavras
Vos
réactions
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e film de Costa-Gavras rappelle des faits dont on voudrait pouvoir
supposer qu'ils sont bien connus. Mais les questions éthiques que
le film soulève ne résident pas dans l'être-bien-connus des faits.
L'extermination des juifs pendant la deuxième guerre mondiale. La
politique de non-intervention de l'Eglise, la passivité de Pie XII
très tôt averti de ce qui se passait dans les camps. Le rapport
Gerstein... En cherchant, incité à cela par le film, ce qu'on trouve
par exemple sur Gerstein à la Bibliothèque Nationale et sur le Web,
on constate l'abondance d'écrits allemands et américains sur
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le fameux rapport qui aura permis d'authentifier l'ampleur de la destruction.
En français, à très peu de chose près, on ne trouve que des « travaux
» négationnistes. J'y repense en sortant de la salle après la deuxième
fois où j'ai vu Amen. J'étais accompagné cette fois d'une amie
qui en ressortait inexplicablement ...ennuyée. Elle rejetait manifestement
en bloc l'émotion véhiculée par le film. Le cinéma donne cette liberté
à ceux qui paient pour voir. D'où le risque extrême d'y traiter un tel
sujet, qui n'est justement pas un sujet historique parmi d'autres. Dans
le mouvement de ce « j'aime pas », dans cette lassitude à
peine articulée se jouait sans doute quelque chose d'essentiel, qu'à tort
ou à raison j'ai interprété non pas seulement comme une expression singulière,
un jugement personnel, mais comme une réaction sans doute assez générale...
J'aurais aimé trouver à dire quelque chose. J'aurais pu évoquer l'admirable
mesure avec laquelle le film construit la référence des signes qu'il met
en scène, comment il évite précisément la banalisation visuelle du mal
à laquelle aujourd'hui on est incomparablement mieux habitués qu'à l'époque
des faits en question, comment le film compose à la
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fois avec le savoir du public et corrélativement avec son usure émotionnelle
à l'égard des images qui présentent l'horreur, que le simple rythme des
trains qui traversent le cadre tantôt de droite à gauche (lorsqu'ils
sont vides, portes ouvertes), tantôt de gauche à droite (lorsqu'ils sont
pleins, portes fermées) crée un malaise insoutenable... Cette économie
est perceptible à tous les niveaux. Le déblayage en demi-cercles du pare-brise
par les essuie-glaces qui ouvrent le champ du regard de Gerstein sur la
réalité d'un camp à peine discernable dans la blancheur hivernale... Les
signes sonores aussi, les bruits des moteurs diesel et leur effroyable
indifférence à l'emploi détourné comme machines de mort... En s'exposant
au risque d'un tel sujet ce film tient au moins le pari d'être d'une rigueur
esthétique et morale irréprochable, mais défendre le film comme film,
me paraissait en l'occurrence tout aussi déplacé que de le rejeter au
nom de son goût personnel de consommateur de ciné, voire de cinéphile...
C'est la fragilité de la fiction ; ça fait partie des conventions tacites
de pouvoir la rejeter en bloc, suspendre les circuits de la croyance,
neutraliser les affects ou les discours auxquels le film fait appel.
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À la facilité du « je n'aime pas » je ne pouvais pas en l'occurrence
opposer une disposition contraire. Comme si parler des qualités d'uvre
cinématographiques d'Amen était aussi une façon subtile et retorse
de regarder encore ailleurs que là où le film invite la pensée. Peut-être
un documentaire aurait été plus pertinent pour traiter la question à la
hauteur qu'elle mérite, ne serait-ce que pour préserver ce sujet là des
dangers auxquels l'exposent les ressources séductrices de la fiction...
Etant donné le circuit qu'on réserve ordinairement aux documents, voués
qu'ils sont à échouer quels que soient leur intérêt et leur qualité dans
le grand égout de la télévision, un documentaire sur ce sujet aurait été
sans doute infiniment plus fragile. À quoi sert un documentaire ? Dans
le meilleur des cas à établir des faits, à constituer un savoir,
à informer, à rappeler. Aujourd'hui nous savons, nous sommes informés...
Tout comme alors, au moment des faits, on savait, on était informé. Tous
les témoins s'accordent là-dessus : à partir de 1942, il fallait être
sourd et aveugle pour ne pas savoir le sort que l'on réservait aux déportés.
Sur ce sujet, il ne s'agit plus d'être informé...
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Pas seulement... Ni de savoir... Mais de vivre avec de faire quelque
chose avec ce que l'on sait déjà. Costa-Gavras a su éviter par
le détour de la fiction les pièges qui guettent la constitution même du
savoir et la capacité d'un document cinématographique à forclore la réalité
même qu'il établit. Il a réussi en quelque sorte à établir une analogie
forte entre la forclusion dont ce savoir faisait l'objet à l'époque des
faits et la forclusion dont dans une certaine mesure il fait l'objet aujourd'hui
et qui est autrement retorse car elle se fait précisément dans la surexposition
de l'histoire de la Shoah. C'est là que le danger réside : au sujet des
crimes nazis et des complicités qui leur auront dans une large mesure
permis de s'accomplir, de tout cela, on croit aujourd'hui, à tort ou à
raison, qu'on en sait suffisamment. Constitué comme un public, le destinataire
d'un tel savoir use de son droit à la lassitude. L'emploi de la fiction
permet justement de jouer sur cette présupposition, de pointer sur l'articulation
éthique qui fait du savoir quelque chose d'opérant, le fondement d'une
action. Non pas une simple surexposition des faits, mais la dramatisation
d'une problématique qui regarde aussi bien les générations
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contemporaines à la sortie du film, que celles contemporaines des faits
historiques concernés. Comment vivre en sachant ? comment survivre à côté,
au plus près du pire ? À quel prix ? Au nom de quoi ?...Ce que le film
met en scène c'est justement le hiatus entre savoir et action. L'intelligence
de Costa-Gavras réside dans l'économie même dans laquelle il présuppose
la saturation du champ du savoir historique. D'ailleurs une des scènes
les plus dures du film, la scène la plus forte, présente non pas le spectacle
comme tel de l'horreur mais précisément le regard de ceux qui y assistent.
Ce moment où le lieutenant SS Gerstein est invité à coller son il sur
le judas de la porte blindée d'une chambre à gaz. Le film demande à son
public non pas d'apprendre mais de se souvenir de ce qu'il sait déjà.
D'ouvrir les yeux sur l'infinie capacité des hommes à assister au pire
sans réagir, qu'ils soient incrédules, naïfs, apolitiques, indifférents,
participants actifs, pétrifiés dans la peur, le délire, la fascination,
l'inconscience mais complices en tous les cas, quoi qu'il en soit. Cette
capacité recèle une ressemblance troublante avec l'expérience universelle
du spectacle cinématographique dans sa plus
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grande généralité : les mêmes disproportions entre savoir et action
sont en jeu. La durée de la scène à laquelle je fais allusion est
proprement terrifiante à ce titre : le film aligne le regard du
spectateur sur le regard des SS. Ils se présentent tous tour à tour
au judas pour voir ce qui se passe à l'intérieur de la chambre à
gaz. Leurs visages ont du mal à rester fermés. Ils trahissent une
émotion indéchiffrable que quelque chose (leur « devoir »
peut-être) leur dicte de contenir. La durée de la scène est arrimée
au temps que prend le zyklon B pour faire son effet meurtrier. C'est
à partir de ce moment que la vie du personnage de Gerstein bascule.
À partir de ce moment, il sait, il a vu, ce que chacun des spectateurs
de la salle sait pertinemment. Le destin de son personnage est désormais
tracé. Sa seule raison de vivre devient l'attestation qu'il se promet
d'apporter : il sera l'il de Dieu dans cet enfer que des hommes
ont aménagé pour d'autres hommes dans l'ombre des secrets d'Etat.
En attendant, il continuera de faire ce que cet Etat lui demande
de faire, livrer du zyklon B aux camps d'extermination et mettre,
à contrecur certes, sa compétence de scientifique au service de
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ce crime massif afin d'en accélérer le rendement... C'est dans
les valeurs de la religion chrétienne que Gerstein trouve l'étayage
moral de sa résolution de rester là pour «
porter témoignage » et c'est ce qui le condamne à une
duplicité schizophrénique. La question que pose le film est moins
celle de savoir comment peut-on concilier le fait d'être nazi et
celui d'être chrétien ? L'incompatibilité des deux, leur mutuelle
exclusion et leur mutuelle reconnaissance est démontrée comme un
rapport de forces : comme une guerre froide entre deux raisons d'Etat,
d'une part, et d'autre part dans la schizophrénie du personnage
de Gerstein qui fête Noël avec les exterminateurs des juifs, tout
en écoutant, par intermittence, clandestinement la radio pour voir
ce que dira le saint Père sur son terrible secret... Il n'est guère
étonnant que le drame de son engagement dans la duplicité
de nazi qui entre en dissidence du fait de sa morale de chrétien
ne peut trouver de solution que dans le suicide. Le film
s'ouvrait d'ailleurs par un suicide inaugural dont la vocation était
de témoigner : d'alerter la Société des Nations au sujet de la destruction
massive des juifs qui avait lieu au moment
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même où le monde s'entendait si bien à ignorer. À sa manière, le choix
du personnage de Ricardo Fontana qui décide, écuré par l'inertie de Pie
XII, de porter l'étoile juive et de se faire déporter dans un camp, participe
aussi du suicide. Et c'est ce troisième suicide qui touche au plus près
le propos du film. Le personnage de Fontana (Mathieu Kassovitz) incarne
la cohérence la plus rigoureuse de l'être-chrétien dans cette situation.
Informé et condamné à vivre avec ce qu'il sait, un prêtre catholique finit
par voir que la seule chose qui lui reste à faire est de partager le sort
de ceux qu'il est impuissant de sauver, de les accompagner à toutes les
étapes, du wagon à bestiaux au Sonderkommando, avant de finir lui-même
au four crématoire. C'est en effet la seule attitude authentiquement chrétienne,
la seule qui prend en compte la démesure radicale de l'exigence d'agir.
Mais ce choix du personnage ne manque pas d'apparaître comme fou, pathétique,
inutile, en quoi le film atteint sa lucidité la plus terrible : le modèle
de la passion du Christ est incommensurable avec le martyr d'un peuple.
Le suicide de l'officier SS Gerstein qui suit de près celui de Fontana
et qui clôt le film dit
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à sa manière l'impossibilité de survivre, en tant que chrétien,
à ce qu'il lui a été donné d'attester et de faire en tant que nazi. Quant
à l'Eglise, par le silence de Pie XII, si elle ne s'est pas suicidée,
ce qui reste à méditer, elle n'aura survécu que comme un Etat, comme une
Raison d'Etat parmi d'autres...
Raison d'état. à propos d'Amen de Costa-Gavras
/ Georgy Katzarov
AMEN
Film allemand, roumain, français, 2001, réalisé par Costa-Gavras
Date de sortie : 27 février 2002
Avec Ulrich Tukur, Mathieu Kassovitz, Ulrich Mühe, Michel
Duchaussoy, Ion Caramitru, Marcel Iures
Scénario : Costa-Gavras, Jean-Claude Grumberg d'après Le Vicaire
de Holf Hochhuth
Photo : Patrick Blossier
Musique : Armand Amar
Durée : 2 h 10 mn
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