inédit




a Roumanie, c'est un peu comme le Pérou ou la Sibérie. Noms de pays : le nom. Mais on pense qu'il manquera pour toujours l'autre moitié. Noms de pays : le pays. Mais le contraire arrive. Et on y va. Visa pour 180 francs, billets d'avion envoyés à domicile, pourquoi se priver. Pourquoi se priver, ajoute-t-on à l'aéroport quand la cartouche de cigarettes en duty free, alors qu'on a arrêté de fumer depuis trois mois (mais ça c'était au retour). Mais on y va, pas grand chose, tee-shirt, caleçons, une chemise pour le cas où, et
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quelques livres qu'on lira par bribes afin de se rappeler que dans la vie normale, on n'a qu'une passion, la littérature (j'ai compté : en huit jours, cent trente pages dans six livres différents, le voyage invite au fragment). Surtout, à partir de là, l'œil comme l'esprit s'orientent ailleurs, et quand tout peut faire signe, alors un carnet de notes s'impose, neuf, on ne sait jamais, à cause du matériau à ramener et qui change un peu des bars du coin (littérairement, on a de plus en plus de mal dans les bars du coin). Donc la Roumanie, puisqu'on y est invité, pourquoi pas. Et on peut dire pour se rassurer : j'y vais pour travailler, je prépare un prochain livre sur fond de mythologie des Carpates. Ce qui sera peut-être le cas, pourquoi pas. On peut se dire ça au moins dans l'avion, survolant les plaines de Hongrie et avant l'atterrissage (pas mauvais d'ailleurs, mais la coutume d'applaudir le pilote s'est un peu perdue ces dernières années). Après (après l'atterrissage donc), le système du monologue intérieur s'épuise un peu, et la plupart des pronoms à tendance réflexive s'évanouissent. Grand principe du voyage devant l'éternel : on ne se dit rien à soi-même et c'est dehors que tout parle, à la sortie d'un aéroport de la taille de la gare de Vierzon. Nous avions atterri, donc, à Timisoara, profitant d'une nouvelle ligne
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qui relie Paris à cette ville trois fois la semaine. Très franchement, sinon l'excitation de fouler un signifiant historique, on aurait pu être à l'aéroport de Brest-Guipavas (je parle en connaissance de cause), n'était l'exposition permanente d'avions de chasse qui borde la piste où a freiné l'airbus. Bref : un comité d'accueil sans pancarte (ils m'ont reconnu tout de suite, mais moi aussi, moi aussi j'étais sûr que c'était eux, et on était comme attiré l'un par les autres et les autres par l'un, c'est incroyable, ces moments), ce comité donc m'a poussé dans une Renault Espace (à mon expérience, c'est la seule de Timisoara) jusqu'au Centre culturel français. Là tout fut normal : un déjeuner normal où le manque de sommeil réduisit la conversation à son expression la plus simple.

Timisoara donc, à l'ouest de la Roumanie, en partie épargnée par le pouvoir central des années 80 et où subsistent (sans grand bonheur) une place baroque, une cathédrale orthodoxe, un théâtre national à façade arabisante, et où vivent, aussi, beaucoup de gens tranquilles. Timisoara est une ville tranquille, et pour ceux qui voudraient y voir quelque chose de noir, il faudra fouiller loin dans certains
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quartiers (descendre par exemple la Bega pour y trouver, paraît-il, un sentiment d'apocalypse) pour enfin répondre de l'image qu'on pouvait en avoir avant d'y être. On avoue, Timisoara, on imaginait le pire, et non pas la ville aux 25 % d'espaces verts parfaitement (ou presque) répartis parmi les immeubles, blocs comme on dit, encore qu'on finisse par les trouver beaux (on pourrait peut-être les appeler "résidences" ?). Je profitai, il faut le dire, d'une lumière de printemps aussi pertinente que les espaces verts, et d'un vélo généreusement prêté par un coopérant de l'institut français (merci encore à lui, ce fut bien agréable) qui vous dirait volontiers qu'au fond, il y resterait bien encore, là-bas, après la coopération, même s'il n'y a que cinq restaurants et mettons, quatre bars, dans lesquels on semble sortir, et qu'en plus, semble-t-il toujours, on mange dehors à tous les repas, ce qui peut impliquer, mathématiquement, une certaine répétition. De même que l'habitude prise de croiser les plus ou moins mêmes français d'Alcatel (téléphonie) ou de Salomon (skis et rollers), les deux grosses boîtes françaises qui ont eu la bonne idée d'y être avant les autres, à ce point qu'à Timisoara, si vous croisez un français, vous seriez tenté de lui demander avant toute chose : Alcatel ou Salomon ?
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Timisoara aussi, mais ça semble valoir pour le reste du pays, c'est quelque chose d'illisible, et ça fait du bien de ne pas comprendre d'un coup d'œil ou d'une seule ballade comment tout fonctionne et tient debout, les hommes et les lieux, les circulations et les jours. De ce point de vue, on renvoie au placard tout schéma de la ville façon Europe de l'ouest, avec son système concentrique de vitalité : centre ville, partie diurne, partie nocturne, et en ronds autour les habitants qui s'agglomèrent. Croisez donc, en Seine-Saint-Denis ou ailleurs, la terrasse d'un restaurant entre deux barres d'immeubles. A l'inverse, on ne trouvera ni commerces ni cafés sur une grande place baroque dont le seul point de ralliement y est une fontaine aux eaux bienfaitrices. Donc bien sûr, un centre ville, comme un ciment historique, avec sa librairie, sa cathédrale, et son théâtre, mais autour, plutôt des nœuds ponctuels d'humanité, sans logique apparente, bien loin du dégradé tranquille d'une ville française de 300 000 habitants (taille très approximative de Timisoara). Là-dedans cependant, on s'y retrouve, surtout moi, guidé par l'accueil irréprochable de mes hôtes français particulièrement prolixes en explications, expériences de la région et, pour la plupart, roumanophiles. En trois jours sur
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place, dans la griserie du moment, on irait s'installer volontiers quelques mois dans un bloc, on irait manger du chou farci à tous les repas et boire une bière fabriquée sur place (et dire qu'on n'a même pas eu le temps de visiter la grande brasserie dont on a bu sans compter les productions diverses). On apprendrait surtout très volontiers le roumain, à cause de la gêne constante de l'étranger muet, à cause de la beauté, un peu lusitanienne, de la langue, et à cause de l'envie d'oublier d'où on vient (car c'est quand même pour ça qu'on se déplace, se dit-on, alors qu'on est renvoyé encore plus à son origine, impuissant devant lui, l'autochtone, pour seulement acheter une carte de téléphone). Faute de cela, il est très facile quand même, en Roumanie, de profiter d'une certaine francophilie et phonie répandue pour s'y retrouver soudain bavard, devant des étudiants studieux ou une professeur de littérature française très versée dans les enjeux de la post-modernité.

Il faut dire deux mots, je crois, de la post-modernité en Roumanie. Comme l'expliquerait mieux que moi le responsable du bureau du livre à l'ambassade de France de Bucarest, les Roumains ont investi le postmodernisme d'un sens bien à
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eux. C'est un mot courant dans le monde intellectuel roumain qui, plus que d'exercer une fascination nébuleuse sur les esprits, est devenue une notion plutôt synthétique d'un mode d'être. En disant cela, vous remarquerez que je n'ai rien dit. Je n'en dirai rien.

Une fois qu'on aura, toujours à l'ouest du pays, discrètement assisté à une cérémonie orthodoxe (surpris qu'on fut par les accents orientaux du prêtre psalmodiant), qu'on aura eu le droit à une visite guidé de la ville par un jeune roumain qui parle mieux français que vous et moi, une fois qu'on aura testé les moustiques locaux en début de soirée, une fois qu'on aura fini dans une salle des fêtes improvisée en plein air au milieu de roumains allumés, et que le chanteur local aura laissé localement le plus cuit d'entre eux prendre le micro, alors on pourra quitter la ville. Avant cependant, il aura fallu qu'on soit sérieux quelques instants, prêchant la bonne parole, discutant Claude Simon ou Georges Perec, et toujours ce vieux problème de la post-modernité...

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Mais ce n'est pas le tout de s'amuser en province, on fut d'abord convié dans ce beau pays par le service culturel de l'ambassade de France dans la capitale roumaine, à l'occasion du salon du livre de Bucarest, qui ressemble à s'y méprendre à notre célèbrement usé salon du livre de Paris, n'étaient la climatisation manquante (et il fait déjà chaud, fin mai, en Roumanie...) et l'anarchie calculée des micros de présentateurs, couverts la plupart du temps par une musique plus que fonctionnelle, disons, coercitive. Mais c'est bien là le propre de cette ville, semble-t-il, et qui éclaire un peu la question postmoderne : que vous alliez voir un match de rugby au Dynamo de Bucarest (France-Roumanie, victoire écrasante de la France, mais personne n'en a rien su ici !) ou que vous discutiez Foucault sur la terrasse du Théâtre national, la même musique qu'on croirait entendre sur un parking de boite de nuit d'Indre-et-Loire vous assaille officiellement les oreilles selon des enceintes grand format qui imposent respect. La hiérarchie des valeurs a sauté avec la révolution, se dit-on bêtement quand on débarque par la gare et qu'une Renault 12 déguisé en Dacia (l'imitation locale, donc, de la R12, culte partagé par tous, fabriquée à s'y méprendre sur le modèle français, Renault ayant sûrement trouvé
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son compte dans l'affaire) vous prend en charge, et qu'il doit bien être écrit quelque part sur le côté : taxi. On m'avait dit à Timisoara, tu verras, à Bucarest, danger, Bucarest, c'est sale, c'est pollué, Bucarest, les taxis font du stock-car. C'est vrai. Un peu. Il faut dire qu'on m'en a dit des choses, un peu partout, et ce ne fut pas un voyage solitaire méditatif. Par exemple, Camélia (c'est son prénom) m'a expliqué très précisément à quels moments je devais dormir et à quels moments non, dans le train qui mène de Timisoara à Bucarest. Trajet un peu long pour celui qui le fait régulièrement (8 heures), d'autant que l'avion, à mon avis, est réservé à une minorité (environ 1 million de lei pour la distance, sachant que le salaire minimum est à, mettons, 800 000 lei, mais ça, l'avion, ce n'est qu'un exemple, de ce qui, pour peu qu'on s'intéresse au tissu économique, choque jusqu'à en avoir la tête tournée à force de ne pas comprendre, mais "on se débrouille" comme il est dit souvent). Quant à moi, pas de scrupules, j'ai fait comme tout le monde et hop, dans le train. Première classe certes, mais qu'on se rassure il n'y a pas beaucoup de différence, sinon que les wagons sont neufs, c'est-à-dire ressemblent fortement à un corail français des années 70, à cette différence près que la radio fonctionne (je ne sais
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pas vous, mais moi, j'ai jamais réussi à la faire marcher dans les compartiments en France) et c'est bien là aussi la même musique que sur le parking de la boîte de nuit de tout à l'heure. Inutile d'ailleurs de vouloir y échapper, vos voisins de voyage aiment ça. Autre différence ferroviaire : la SCNF s'appelle la SNCFR, mais c'est bien le même logo, on n'est pas complètement perdu.

Camélia donc m'a dit la veille : tu peux dormir sur cent kilomètres, ensuite tu te réveilles pour voir les montagnes, c'est très beau, et ensuite tu te rendors pour cinq heures, parce que c'est vraiment affreux. Ça s'appelle la plaine d'Olténie, et je crois bien, ça ne rend pas justice à ce pays que de le traverser par-là. Pour ce qui est du sommeil de Camélia, j'ai fait tout le contraire. On ne choisit pas toujours quand on s'endort et j'ai fait tout le contraire, réveillé par un pont de fer sur un lac au milieu des montagnes, seulement que cinq minutes plus tard les montagnes n'étaient plus là. A partir de là, réveillé pour de bon, on regrette juste de ne pas avoir une caméra et de ne pas faire "le plus long travelling de l'histoire du cinéma" (bien devant Godard) sur trois quatre cents kilomètres, façon Straub et Huillet sur les routes
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caillouteuses (d'Egypte il me semble ?). On voit donc, même sans caméra, par les vitres du train, l'agriculture en marche, charrettes, bêches, sarcloirs, ânes mélancoliques et visages burinés tels qu'on les imagine dans un reportage de Géo, on voit l'absence de machines qui donne à l'ensemble le sentiment de traverser un potager géant (qualité artisanale, fruits et légumes cueillis à la main garantis). On voit aussi des hommes faisant ou refaisant une route, toujours très manuellement, et des villes quelquefois, Craiova par exemple qui ressemble à un terrain d'expérimentation communiste. Là, les blocs sont alignés dans le sens de la ligne de chemin de fer, et comme des vaches regardent passer les trains, les façades décrépies (l'ont-elles seulement été, crépies ?) semblent s'ennuyer du soleil écrasant que ce genre d'architecture supporte mal. Mais ce genre d'architecture, qu'on trouve, il faut l'avouer, dans toutes les villes ou presque, ainsi que dans une partie de la campagne (habitants regroupés dans des blocs pas très haut, pas très nombreux, mais des blocs quand même, en lieu et place de certains villages évanouis), ce genre d'architecture donc ne supporte aucun climat particulier ni aucune lumière mieux qu'une autre : l'hiver c'est pire, dit-on sur place. Venant de
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Timisoara donc, on commence dans le train à comprendre ce qu'ils voulaient dire quand ils insistaient sur le surnom de leur ville, la petite Vienne, qui a toujours été, disent-ils, l'exception du pays, du fait de l'héritage austro-hongrois. On commence à croire qu'ils disaient vrai à propos de Bucarest, dangereux et sale et affreux. Mais c'est quand même faux. Bucarest a bien le rythme d'une capitale, la folie d'une ville entre deux mondes (l'influence orientale qui s'y fait sentir, c'est le cas de le dire, puisqu'elle n'est pas dernière en matière d'odeurs). Bucarest est aussi bien sale quand arrive l'été, il y a bien des trous dans les routes et une signalisation qui laisse à désirer, il y a bien du bruit et des moteurs peu réglementaires, il y a des meutes de chiens errants, il y a des pickpockets, des pauvres, des très riches mafieux, il y a bien des blocs au point de ne pas reconnaître un quartier d'un autre, mais aussi, aussi... Voilà pour le guide du routard. Ce qui me fait penser que maintenant que je suis rentré, je devrais peut-être l'acheter pour comparer, avec leur façon bien à eux d'aimer tout le monde (est-ce qu'on parie pour les moustaches des roumains, le maquillage des jeunes filles, ou le bonheur d'un violon tzigane ?).

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Où dormir à Bucarest ? Bon marché : la villa de Mr et Mme *** dans laquelle se promène déjà le philosophe français Mr *** venu assurer la promotion de ses livres traduits sur place. Quant à moi, je le précise, je ne suis pas du tout traduit en roumain, ni non plus, contrairement aux rumeurs les plus folles, en coréen ni en ganéen (avis aux amateurs cependant, car je ne connais ni l'un ni l'autre de ces deux pays et je m'en suis laissé dire le plus grand bien). Je suis donc là par hasard, très content par ailleurs. La villa de Mr et Mme *** , pour l'anecdote, a appartenu à la belle-mère de Ceaucescu (la mère d'Elena donc) et donne, par sa façade ouest si je me souviens bien, sur l'ancienne résidence de Ceaucescu lui-même. L'avantage en Roumanie, c'est que, pour peu que vous dormiez dans une maison de plus de cent mètres carrés, vous avez toutes les chances que Ceaucescu ou l'un des ses proches y ait dormi, voire l'ait habité, puisque, chacun sait, la nation possède tout et chacun sait, la nation c'était lui (et Elena bien sûr, et la famille d'Elena, et ainsi de suite). Ce fut donc à peine un hasard si, à Timisoara, la maison aux allures victoriennes qui accueille le Centre culturel français (dans laquelle j'ai également, bien, dormi) était aussi une résidence de Ceaucescu lors de ses déplacements en
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province. On passera ici les problèmes posés ces dernières années par la reconquête des biens nationalisés, dans laquelle nombre d'héritiers s'évertuent à honorer les vies bafouées de leurs aïeux, dans d'interminables procès. Je renverrais volontiers à la lecture du roman de Dickens, Bleak House, auquel je n'ai cessé de penser à mesure que revenaient dans les conversations les hauts faits de l'administration roumaine. Car on n'oublie pas tout (malheureusement ?) quand on part, et on éprouve seulement différemment nos structures mentales. Autrement dit, on s'éprouve soi "lisant" des histoires moins connues dans lesquelles on glisse toujours un peu de ses référents à soi. Et ce qu'on emmène avec soi, sa culture comme on dit, fait plutôt office de traductrice de fortune, d'où Dickens, qui peut aider. Ainsi de Bucarest que je me suis évertué à ne pas laisser à sa solitude auto-référentielle, la comparant, non plus à des romans, mais tantôt à Paris, tantôt à Budapest, manie personnelle sans doute qui consiste, pour le dire autrement, à poser un calque sur le visible. Mais quelquefois le calque fonctionne assez bien, quoiqu'on ne sache jamais si sa valeur est plutôt visuelle, olfactive, ou atmosphérique. En l'occurrence, concernant la comparaison avec Budapest, je
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maintiens (car j'ai déjà des détracteurs), que certaines perspectives urbaines, avenues notamment, ainsi qu'une répartition des ombres en fin d'après-midi rapprochent les deux villes. Il y aussi cette fine et illusoire pellicule de poussière qui semble se tenir dans l'air et se sédimenter lentement sur les façades, dans les rainures des blocs de pierre, à l'angle des trottoirs et des pas de porte, mais qui cette fois tient aussi le rapport avec Paris, au-delà des symptômes architecturaux. Mais au bout d'un moment, quand on est sur les lieux et qu'on se demande le récit qu'on en ramènera, soit-il succinct et oral, on ne peut s'empêcher de se dire qu'il y a surtout ce mystère autour des villes et des lieux en général, qui sont comme les visages : comme tous on se ressemble tellement et comme tous on se reconnaît à peine vus. Mystère vraiment du singulier qu'on déchiffre mal à coup d'arguments ou de signes, parce qu'il saute à l'âme sans qu'on ait même parlé. Alors on sait qu'on est à l'Est, à Bucarest ou ailleurs, mais dire les signes qui font qu'on le sait, ça relève de l'arnaque (en gros, ça doit être à peu près ça, le travail de la littérature) ou du mensonge (ça doit être ça aussi, le travail de la littérature). Mais pourquoi pas relever le défi, puisque de nos vies nous n'avons rien d'autre à faire, scribes
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éternels des lieux et des visages, grands récitants se tenant debout (au fond, oui, c'est ça, la littérature). Bref, Bucarest, on en décrirait bien plus si on écrivait un livre, pourvu qu'en plus un jeune normalien qui a eu la bonne idée de faire sa coopération à l'ambassade de France, et n'a pas manqué de s'ingurgiter, avant son arrivée, 60 des 110 leçons de la méthode Assimil, et n'est pas avare de son temps ni d'éclaircissements touristiques, pourvu donc qu'un jeune normalien, disions-nous, vous ait guidé incessamment dans les rues de ladite ville. D'ailleurs, maintenant que j'y pense, je ne me suis pas promené seul une fois dans Bucarest. Eglises, musées, bars (ainsi pourrait se réduire ma perception des lieux quelques temps après), rencontres au sommet avec les écrivains du cru (qu'on affubla à l'occasion de l'épithète "tendance", puisqu'il paraît qu'on dit ça de moi aussi), garden-party, quartiers résidentiels, Vatican local, pizzeria, palais de Ceaucescu, je bénéficiais donc d'un éclaireur, qui, si je m'étais permis de le lui demander, m'aurait sûrement donné jusqu'aux conseils vestimentaires sur les tenues de soirée, car là-dessus, je manque encore un peu d'expérience, mais on s'en sort toujours. Et les soirées d'ailleurs, je crois, j'ai été poli avec tout le monde, j'ai évité de trop boire
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(mais là-dessus aussi, il faut savoir s'y prendre, car le principe est simple : si vous videz votre verre, on vous le remplit immédiatement, vous imaginez), finalement c'était bien.

C'était bien jusqu'au bout, cette affaire, car le temps libre n'a pas manqué, et le temps de travail (quelques rencontres donc avec la jeune ou moins jeune intelligentsia) ressemblait aussi à du temps libre, car rien de bien formel. Sur ce point d'ailleurs, le formel manque sans doute un peu trop, j'entends, sur le principe de la circulation des biens culturels et des hommes qui les font. Car l'informel est plutôt leur lot, dans un pays où la structure de l'économie du livre, pour ne prendre que lui, est en friche, où le livre épuisé bien souvent ne se réédite pas, où les libraires sont des vendeurs, et les éditeurs des anciens ingénieurs reconvertis après 1990. Difficile alors pour les écrivains roumains d'asseoir une aura hors les murs quant à l'intérieur même du pays les circuits semblent mal définis ou à l'inverse, trop bien définis, puisqu'on trouve, en contrepoint de cette jachère, un principe de cénacles littéraires qui ressemblent, vus de loin, à des réunions menées par les
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universitaires mûrs cooptant les plus jeunes. Car aussi, il faut le préciser, tous les écrivains sont profs de fac. De même que tous les écrivains écrivent de la poésie. De même qu'ils sont souvent passionnés par la notion de post-modernité, mais ça, il me semble, j'en ai déjà parlé.

J'ai déjà parlé de tout en gros, et tout pourrait se dire plus, ce qui n'est d'ailleurs pas exclu, seulement qu'il faudrait varier la focale, que les contours se noircissent et les scories s'éloignent. Reparlons-en dans dix ans.


Court voyage, court récit / Tanguy Viel


Tanguy Viel a publié Black Note et Cinéma aux éditions de Minuit

Du même auteur dans la revue :
La côte des légendes
Tout s'explique

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