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Siècle de la publicité, des régimes Totalitaires,
des armées sans clairons, ni drapeaux, ni messe pour les
morts. Je hais mon époque de toutes mes forces. L'homme y
meurt de soif.
Saint-Exupéry
En cette vie il est une autre vie.
Octavio Paz
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Avril 1990. Dans le train qui m'emmène à Berlin, je
regarde le paysage de ce qu'il est déjà convenu d'appeler l'ex-RDA : villages
noircis par la consommation de charbon dont l'odeur forte, ce printemps,
traverse le couloir du wagon ; champs et forêts visiblement pollués
par les fumées des usines que nous longeons, comme à Breba,
sur plusieurs kilomètres ; tout un pays victime d'une politique
industrielle aberrante.
Le long de la voie ferrée, les barbelés et les miradors
sont les vestiges d'une guerre qui s'est achevée la veille. Et
plus le train avance, plus j'ai la curieuse impression de revenir en arrière,
dans ce qu'il est toutefois malaisé d'appeler une « autre
époque » : Allemagne des années 50, les boutiques
et les habitations n'ayant pas beaucoup changé depuis (la plupart
sont délabrées et n'ont jamais été recrépites
ni repeintes).
Kreuzberg, Paul Lincke Ufer. Au bord du canal, des saules aux feuilles
toutes fraîches, des bâtiments bleus, beiges, blancs. Eau
brune et verte du canal. C'est une rue un peu à part, presque
huppée à côté des autres rues de ce
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quartier
populaire. Maintenant que le mur s'écroule, Kreuzberg se trouve
situé au centre de Berlin, alors qu'il n'était jusqu'à
maintenant qu'un secteur alternatif, bien loin des avenues commerciales et du Kurfürstendamm. A certains
endroits, on se croirait au milieu d'un ghetto : boutiques abandonnées,
aux vitrines défoncées et pleines d'un fatras de chaises,
de pots de peinture, de morceaux de plâtre et de verre. Une fille
aux cheveux violets disparaît dans l'une d'entre elles, vivant
sans doute dans un squatt. D'autres boutiques sont des bazars où
l'on vend des transistors, des tapis, de la vaisselle, des balais, et
toute sorte d'ustensiles de cuisine. Ce sont aussi des épiceries
le plus souvent. Et puis beaucoup de Kneipen où l'on mange
debout un kebbab ou un samoussa pour quelques marks.
Je marche de Kreuzberg jusqu'au mur, quelques centaines
de mètres. Je longe celui-ci, pour la première et peut-être
la dernière fois. Sensation de l'éphémère
auprès de ce béton qui devait diviser Berlin encore plusieurs
siècles. De nombreux graffitis ont déjà disparu.
Des Mauerspechte ou «piverts de mur»
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sont au travail
depuis quelques mois, armés d'un burin et d'un marteau, vendant
les morceaux aux touristes. Par endroits le mur est percé, ouvrant
sur le Niemandsland. Immeubles et rues aussi gris que ceux de Berlin-ouest.
Le gris du siècle.
Arrivé à Check Point Charlie, lieu de passage obligé
entre l'Est et l'Ouest, il y a un peu partout des stands où sont
exposés des morceaux du mur, morceaux de toutes les couleurs,
avec parfois des bouts de verre incorporés, juste à côté
d'une croix plantée à la mémoire d'un jeune homme
abattu alors qu'il tentait de passer à l'Ouest. On réussit
ce miracle : transformer un symbole de l'horreur et de la bêtise
de ces quarante dernières années en un objet de commerce.
Encore quelques mois et l'on vendra des bouts de barbelé, des
pièces de mirador, et quelques morceaux d'os humains découverts
sur le grand chantier à venir.
Je marche longtemps le long de cette construction absurde à
moitié en ruines, je marche dans le Niemandsland, des
policiers est-allemands font
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maintenant bonne figure, discutent tranquillement
avec des passants sur lesquels ils auraient tiré il y a encore
quelques mois, à ce même emplacement. Des voitures vont
et viennent aux postes de contrôle ouverts depuis peu. Je ne sais
si j'avance sur un immense chantier ou sur un champ de bataille.
Pour fêter la Réunification, il y aura cette mise en
scène grotesque que Günter Grass a si justement dénoncée
: des centaines de drapeaux nationaux flottant sur la porte de Brandebourg,
une foule immense amassée autour du chancelier et du maire de Berlin, tous entonnant l'hymne national
devant les caméras de toutes les chaînes du monde et au
milieu des flashes photographiques : grande cérémonie
carnavalo-historique pour consommateurs d'opéra politique fin
de siècle et tournant à vide (qu'allez-vous faire ensemble,
mes amis ?). Fête grandiose pour ceux que tout ennuie en commun
(famille, travail, environnement).
Niemandsland : le pays de personne.
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La ville est là
son cur absent
entre les deux murs
à moitié abattus
quelques hommes
marchent timidement
dans le Niemandsland
eux-mêmes surpris de leur présence
vivante en ce lieu ouvert
la page est tournée
Neue Zeit, faut-il croire
à cette promesse tracée en lettres capitales
noircies avec le temps
sur un immeuble à raser ?
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Fin de siècle, fin d'un monde : et, comme toujours, dans l'espoir
d'autre chose. Mais il faudra bien plus que de l'espoir.
Près de Check Point Charlie, je suis entré dans une
galerie de photos portant l'enseigne Wall Street Gallery (bourse
de l'art ?). Y sont exposées des photos d'actualité, dont
l'une d'entre elles où flambe un feu terroriste et passent des
policiers de je ne sais quel pays (le cliché s'intitule «
La guerre dans ma rue » ), puis d'autres photos représentant
des ossements et des masques collés sur le mur, ou bien, plus
saisissant comme le sont toujours pour moi les reflets brisés,
une quantité d'éclats de miroir reflétant des fragments
des immeubles voisins, des nuages, des visages, le trottoir, des feuillages,
éclats de miroir qui me font apercevoir entre deux errances le
grand tableau berlinois, sans cadre ni sujet. Et c'est peut-être
là, dans cette galerie et devant ce mur éclaté
en mille bris de glace, que quelque chose a commencé pour moi
à Berlin, au-delà du vide de l'époque.
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Au musée Käthe Kollwitz, non loin de la Gedächtniskirche.
Lithographies, dessins, sculptures représentant hommes, femmes
et enfants du prolétariat entre 1900 et 1945 en Allemagne. Traits
noirs sur fond blanc, ou pierre toujours sombre. Femme violée
et peut-être morte dans un jardin. Homme ivre rentrant chez lui.
Vieil homme et vieille femme assis sur un banc et le regard vidé
par la fatigue, à la fin d'une vie de labeur. Révoltes
ouvrières. Veillées funèbres. Soldats morts dans
une tranchée. Enfants agrippés à la robe de leur
mère pour obtenir du pain. En guise de titre, quelques mots de
colère anticapitalistes et antifascistes. Et au milieu de ce
monde de spectres historiques, des autoportraits au regard désespéré,
mais exprimant toujours la résistance. Le feu noir jamais éteint
de Berlin.
Il joue de son xylophone pas très loin de Unter den Linden,
frénétiquement, xylophone composé de plusieurs
bouteille de verre plus ou moins remplies d'eau, chaque son de la gamme
claque, vif, aussi brillant cet après-midi que le verre blanc
et vert des bouteilles, lui le visage calme observant des mains
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rapides
et nerveuses.
Sur une carte postale récemment imprimée, deux hommes
tapent au burin sur le mur pour en tirer quelques morceaux. A côté
d'eux, déjà un peu effacé mais encore lisible,
écrit en lettres capitales : NOUVEAU.
Un après-midi au marché aux puces de la station de métro
Nollendorfplatz. Les stands sont installés dans d'anciens wagons.
Timbres, verres, uniformes, livres (dont Aus meinem Leben, de
Honecker, auquel il manque encore un chapitre !), des modèles
réduits de trains, voitures, etc. Dans une machine à écrire,
un heideggerien de passage a tapé : das Dasein, que l'on
traduit couramment par « l'être-là ».
Après quelques journées passées dans les rues,
j'erre à présent dans les musées de la ville, étouffant
dans l'atmosphère de ces jours prétendument historiques,
au milieu de ce spectacle déjà usé après
les quelques semaines de
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l'automne passé. On dirait ici que les
passants sont assommés, comme paralysés par le vide sur
lequel s'ouvrent les bouleversements récents, et je me demande
d'ailleurs si ce n'est pas le propre de l'actualité de diriger
les regards vers l'absence persistante de ce qui devrait être
au centre de nos vies. Berlin serait alors le sujet le plus actuel de
notre époque parce qu'elle est la ville au passé rasé,
au présent nul (malgré tout le brouhaha médiatique),
et dont l'avenir est au fond sans surprise, malgré tout ce que
racontent les journalistes et les hommes politiques, qui ne peuvent
faire croire à personne que les lendemains de cette métropole,
avec ses nouveaux gratte-ciel et ses centres commerciaux ultra-modernes,
chanteront.
Ici, je ne vois aucun monde formé se lever, et c'est la raison
pour laquelle je parcours les musées et les cultures du monde,
à la recherche d'une entente de l'esprit et de la matière
que toutes les ruines du présent ne peuvent promettre.
Musée égyptien :
Des hommes et des femmes jambes et torses nus portent différents
mets,
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une chèvre sacrifiée, des vêtements, des objets
usuels, jusqu'au tombeau d'un défunt
le hérisson, l'hippopotame, le chien, le cochon, le chat, le
scarabée, le lion sont aussi des dieux, loin des panthéons
grecs, romains et chrétiens où l'homme seul est digne
de représenter la divinité
un sarcophage reste ouvert
des scribes sont assis en tailleur, le stylet à la main, le corps
rose et les cheveux noirs, papyrus posé à côté
d'eux
dans le sarcophage la momie
le prêtre et sa femme se tiennent debout, bien droits, les jambes
solides
la chair noire et séchée sur le crâne, le reste
du corps encore enveloppé dans les bandelettes
quatre masques de momies maquillés d'or (« chair de dieux
») et aux cheveux de laine noire
une déesse à la tête de cochon ! rose comme les
autres statues d'homme, l'air tout à la fois grave et souriante
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le roi Amenemket III regarde droit devant lui, buste à la coiffe
impériale de granit gris-noir
une barque équipée d'un grand gouvernail avance sur le
Nil
un chien, un lapin, une souris en faïence courent dans le sable
le buste de Nefertiti
un homme et une femme se promènent dans un jardin en dansant,
séparés par une rose.
D'autres vies, d'autres formes, d'autres visages, d'autres mondes,
d'autres possibilités.
Parmi les musées que je visite, il y a aussi
le Dahlem Museum, où je suis retourné plusieurs fois. Arts
indiens, africains, océaniens, amérindiens dont les structures
et les formes toujours étonnantes et dynamiques me communiquent
quelque vigueur pour retourner dehors, dans le chaos et le bruit.
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Bratislava, deux ans après la chute du mur de Berlin : le centre-ville
est en chantier, à l'accueil d'un hôtel une femme qui ne
me salue même pas me dit qu'ici on paye en dollars - je fous le
camp. Il faut que je traverse en tramway une immense zone industrielle
(plusieurs usines d'automobiles dont Citroën) avant d'atteindre
un camping. Le lendemain, depuis le château, j'aurai une perspective
impressionnante sur la cité moderne vue par les technocrates
communistes : de l'autre côté du Danube, des immeubles
blancs sur des centaines et des centaines de mètres, sans aucun
arbre ni jardin : des blocs de béton chus d'un désastre
moderne, pour caser je ne sais quelle espèce humaine.
A l'institut français, je parle avec le bibliothécaire
visiblement stressé : il m'explique qu'il doit faire attention
à ce qu'on ne vole pas les livres : seule bonne nouvelle de ce
périple slovaque... qu'il y ait encore des hommes pour voler
des livres.
Je suis à Kwakiutl, sur la côte pacifique du Canada,
au nord de Vancouver. Je découvre une série de masques
très colorés, très lumineux, dans l'obscurité
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de la nuit. C'est le Potlach, fête rituelle indienne, et je suis
invité à cette fête, après analyse sanguine
qui a permis de déterminer que j'avais du sang indien, moi l'Européen,
tout au fond de la cervelle. Depuis que je suis à Kwakiutl, je
me suis mis, peut-être sous l'effet de l'air (et de rien d'autre
!), à parler le kwakwala, sans le moindre accent français
me dit-on partout dans le village (je soupçonne qu'on se moque
de moi). Tous les hommes qui sont ici, d'ailleurs, sont comme moi: ils
découvrent ou plutôt redécouvrent leur langue, langue
qui leur a été interdit de parler pendant plusieurs générations.
Et ils sont tous revenus à Kwakiutl il y a maintenant vingt ou
trente ans, après des années d'existence hagarde («
désorientation culturelle » me dit l'un d'entre eux) dans
les villes canadiennes. Les masques sont les vrais visages des hommes,
des femmes et des enfants de cette côte. Ils sont rouges, verts,
jaunes, bleus, blancs, noirs, couleurs fantastiques et naturelles à
la fois. Ils sont en bois et ont les yeux grands ouverts, la peau-écorce
est traversée de flammes solaires. Ils sont têtes de moustique,
de loup, d'abeille, ils sont têtes d'homme et de singe, avec des
barreaux couvrant leurs faces, ils sont le soleil, ils sont la lune,
ils sont à la fois
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le soleil, la lune et le ciel nocturne, ils
sont l'esprit de la forêt (« hommes du sol terrestre »),
ils sont têtes de corbeau, d'oiseau-tonnerre, d'aigle. Ils sont
l'expression d'autres forces, d'autres vitalités, pleins de la
Dugwala. Et ils sont aussi tous les êtres morts, les ancêtres
au cur de la forêt et de la terre, les insectes, les animaux
souterrains, ils emmènent les hommes qui les portent dans une
maison invisible où les consciences de la vie et de la mort s'associent
curieusement, et ne font plus qu'une seule conscience.
J'ai porté tous les masques les uns après les autres,
j'ai appris à oublier leur lourdeur, à ne plus être
que le danseur rythmant son pas aux sons rapides et secs des crécelles,
mille branches ou mille os que l'on casse, et j'ai été
loup, feu du grand astre, l'ami fou, moustique, corbeau, et l'ami mort
auquel j'ai emprunté la voix pour chanter quelques-unes de ses
chansons composées sous terre, tristes, infiniment tristes. Enfin,
la fête s'achevant au petit jour (tout le monde était endormi,
et je me suis absenté sans réveiller personne), je me
suis noyé dans un lac, j'ai senti un instant mon cur foudroyé
par la lumière du jour après de longues heures passées
dans la vase aux côtés du crapaud, je suis retourné
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dans la mer, dansant toujours, et je me suis retrouvé au milieu
d'une ronde qui n'était composée ni d'animaux, ni d'étoiles,
mais de sons et de couleurs berlinoises, au milieu de la foule qui ne
cessait de longer le mur ce mercredi après-midi.
La ville se fragmente
éclats d'un miroir
collés sur le mur
et renvoyant mille images
tableaux composés
de traits et de flèches
tracés dans l'urgence
où se mêlent immeubles
et wagons de métro
feu rouge orange et vert
ciel et trottoir
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fenêtres, reflets
toutes les couleurs
tous les sons
bouteilles de verre
remplies selon la note
et d'où jaillissent
des sons aigus
une musique brisée
Glasmusik
coups vifs et enchaînés
des marteaux
miettes du mur
vendues à tous les coins de rue
morceaux rouges
verts et toujours noirs
la ville part en morceaux
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pluie d'atomes
de sons parfois cassants
comme ceux de cette voix
hast-Du 'n paar Groschen ?
ou le frottement des roues
sur les rails du métro
taches de peinture
des mots mais peu de phrases
jokes
no future... for the wall
points d'interrogation
peu de sens
journées historiques
partant en éclats
en poussières
ou feu de forêt
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avalé par Krishna
et au fond de ma cervelle
feu
coup de gong
étincelant
DÉFLAGRATION !
Dada Berlin. Sur les murs des immeubles, sur les fenêtres, sur
les emplacements publicitaires, en première page des journaux,
je verrais mieux des slogans dadaïstes, comme des coups de pioche
de l'esprit qui veut du neuf, et pas les mêmes rengaines sur l'avenir
national et je ne sais quelles autres fadaises. Un peu de feu pour brûler
la pierre du mur et effacer les vieux graffitis.
Assis à un carrefour désert parce que disparu il y a quarante
ans je l'ai retrouvé á l'aide d'une vieille photo
-, j'entends Johannes Baader gueuler contre l'ordre inane des choses.
Qu'est-ce qu'un dadaïste ? « Un dadaïste est un homme
qui aime la vie dans
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ses formes les plus singulières et qui dit
: je sais bien que la vie n'est pas ici seulement, mais qu'elle est
aussi là, là, là (da, da, da ist das Leben)
! Par conséquent le véritable dadaïste maîtrise
tout le registre des expressions vitales humaines, depuis l'autopersiflage
jusqu'à la parole sacrée de la liturgie religieuse sur
ce globe terrestre qui appartient à tous les hommes. Et je vais
tout faire pour que des hommes vivent sur cette Terre à l'avenir.
Des hommes qui soient maîtres de leur esprit et qui à l'aide
de celui-ci recréeront l'humanité ».
Fondé après le groupe de Zürich animé par
Tzara, le Club Dada de Berlin s'était fait connaître par
ses coups d'éclat. Raoul Hausmann, Richard Huelsenbeck, Johannes
Baader et tous ceux qui gravitaient autour d'eux étaient très
critiques à l'égard des sociaux-démocrates appuyés
par l'armée qui avaient fondé la République de
Weimar. Pour eux, qui étaient soit communistes, soit anarchistes,
la domination politique, économique et culturelle de la bourgeoisie
allemande désavouée par la première guerre mondiale
était insupportable, et toutes les formes artistiques devaient
servir avant tout à balayer la médiocrité culturelle
de l'époque, et à en finir avec l'esclavage social et
spirituel de l'homme
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moderne. L'Eglise comme l'Etat étaient dénoncés,
parce qu'ils aliénaient chacun à leur manière ceux
qui leur obéissaient.
Baader était devenu le spécialiste des actions de commando
dirigées contre les institutions. Un jour il interrompit un sermon
à la cathédrale de Berlin par un tonitruant Gott ist
uns Wurscht (qu'on peut à peu près traduire par «
Dieu on s'en tape ! »). Un autre jour il jeta des exemplaires
du Grüne Leiche (le Cadavre vert), le journal dada qu'il
avait créé, en pleine séance de l'Assemblée
nationale...
Ce sont des déclarations comme celles-ci qui
font la force à la fois grave et grotesque de Dada Berlin :
« L'homme nouveau prononce ce discours devant ses auditeurs :
cherchez un centre pour votre vie et recommencez à croire aux
grandes qualités des païens. Où est votre Plutarque,
qui vous apprendra ce que cela signifie de mourir pour des choses spirituelles
? Vous n'avez pas de rapport aux choses, vous laissez les petites choses
de côté pour vous tourner vers les grandes montagnes fictives,
et vous cherchez le paradis partout. Pourquoi ne pensez-vous pas à
ce qui fait que le monde est grand et fécond ? » (Richard
Huelsenbeck)
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George Grosz, Gesang an die Welt :
Ach knallige Welt, du Lunapark,
Du seliges Abnormalitätenkabinett,
Paß auf ! Hier kommt Grosz,
Der traurigste Mensch in Europa,
« Ein Phänomen an Trauer ».
Turbulence du monde !
Qu'est-ce que l'homme a inventé ?
Le vélo l'ascenseur la guillotine les musées,
La variété le frac le musée Grévin,
La sombre Manille
Les prisons en pierre grises
Et les parasols scintillants
Et les nuits de carnaval
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Et les masques
Regardez !!! Deux singes font des claquettes au cabaret.
La criminalité augmente,
La périphérie se gondole de rire
A ta santé, Max ! Là-haut une mouche humaine court sur
des plaques de verre !!
Mouvement ! Et que ça chauffe !
L'homme masqué !!!!
Georges le Buf !!!!
Champion of the world !!!!
Le spectacle-éclat !!
Le murmure des billets de banque !!
Saluuuut !!!
L'assassinat de Jean Jaurès !!
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L'explosion du vélodrome !!
Le sensationnel incendie du gratte-ciel !!
Le nouvel attentat des hommes du téléphone !!
Le mouvement continue.
Des milliers d'hommes meurent sans avoir vu le Gulf Stream.
J'ai écrit que les ruines du présent ne pouvaient pas
présager, pour moi, un avenir quelque peu souriant. En vérité,
je suis partagé. La découverte des paysages de ruines
modernes, même celui que constitue pour une bonne part Berlin,
m'entraîne souvent dans une rêverie qui me fait sortir de
l'époque et m'aide finalement à m'imaginer qu'au-delà
de ces maisons effondrées, de ces murs démolis, de ces
constructions monumentales rendues éphémères par
la folie guerrière des hommes, s'ouvrent les voies d'un possible
renouvellement. De quelle nature ? Cela reste à élucider.
J'aimerais, par exemple, voir Berlin livré à la végétation
et aux animaux des lacs qui sont situés à quelques kilomètres
de
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la ville. Que l'on tarde à rebâtir me fait espérer
l'apparition lente, au milieu des décombres, d'une vie moins
sauvage que celle de la foule des photographies de la Potsdamer Platz
et de l'Alexander Platz. Au fond, je pressens toujours la guerre et
la destruction au milieu des foules, même les plus sages. Le chiffre,
la quantité sont facteurs de catastrophe inéluctable pour
moi. Et j'éprouve une certaine sympathie pour les théories
politico-économiques de Rousseau, qui ne peut penser un développement
heureux et démocratique d'une population que sur une île
montagneuse, telle la Corse, dont les obstacles naturels tiennent les
groupes d'habitants les uns à l'écart des autres, en bonne
entente...
Oui, le surgissement naturel d'une forêt dans les ruines berlinoises,
au beau milieu du Niemandsland, me plairait, comme une image
démesurément reflétée de l'arbre dans l'immeuble
viennois de Hundertwasser. Il faudrait pour cela cesser de projeter
un monde (cité idéale, technopole), et laisser simplement
devenir les choses.
Pour le moment, le bruit et la vitesse de chacun de nos gestes, de
chacune
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de nos paroles, désarticulent, à un degré
parfois infinitésimal, le monde dans lequel nous tentons de vivre.
Nos mots, nos actes les plus insignifiants blessent, défigurent,
détruisent même. Le « chant au monde » de Grosz
est aussi vertigineux et catastrophique que le monde des premières
techniques modernes dans lequel il surgit : il répète
ou reproduit l'ensemble tumultueux de nos vies et de nos objets. La
voix d'Orphée, si elle devait resurgir, serait brisée
par le chaos sonore de l'époque.
Je voudrais qu'une volonté, une volonté générale,
travaille les lieux, non pas une volonté de bâtir, d'emplir
l'espace, mais une volonté de l'esprit et du corps d'habiter
le monde dans toute son ampleur, dans toute son épaisseur, dans
toute sa diversité. Avec ses courants, avec ses croissances,
avec toutes ses forces, avec ses intempéries même. Volonté
qui, selon moi, ferait que moins de murs soient élevés
pour cacher l'horizon, et moins de constructions gigantesques échafaudées.
Je rêve pourtant de bâtiments et de communautés,
mais qui soient articulés à un ensemble plus vaste.
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Je marche une dernière fois le long du mur dont il ne restera
bientôt plus rien (certains morceaux sont transportés dans
des musées il faut bien les remplir).
Couleurs printanières du ciel, traversé par un léger
vent.
Je ferme les yeux quelques instants, puis les rouvre.
Je regarde un long moment l'espace entre les deux moitiés de
la ville, cet espace béant et incroyable, ce vide qui s'offre
au marcheur sans destination.
Eclats d'une ville / Laurent Margantin
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