n film de Michael Curtiz avec Humphrey Bogart et Michelle Morgan si mes vieux souvenirs sont bons. Quelques résidus de celluloïd obstruent encore mon esprit lorsque je débarque dans la cité phocéenne. Toujours la même impression, pugnace. Celle de ne plus être en France mais dans une zone non identifiée. Quelques villes me font cet effet-là : Tanger, New-York. La fameuse interzone dont parlait Burroughs. Zone de transit, de transaction, de téléportation presque.
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L'architecture. Floue et incertaine. Les odeurs sont pleines d'informations. Marseille, on l'arpente sans but précis, sans destination particulière. Le maire devrait arracher tous les plans de la ville. Ils ne servent à rien. Personne ne va nulle part. Mon contact, ce jour-là, c'était H., un clandestin mille fois expulsé et mille fois recraché par la mer. Pour venir s'échouer dans les calanques. Un bouge sur les quais. Corsaires burinés et balafrés, clandos les poches vides et la tête pleine de bribes de luxe et d'opulence, indics sur le qui-vive et flics torturés par la cirrhose. H. m'explique que de l'autre côté de la mer, c'est silence on tue. Voilà pourquoi il s'est embarqué sur ce vieux rafiot par une nuit sans lune avec cent francs en poche. Sa femme et ses deux gosses vivent dans un HLM des quartiers Nord. S'est rendu, un jour, à une banale convocation au commissariat. S'est retrouvé enfermé dans le centre de rétention. Un bâtiment lugubre qui surplombe Marseille. La bouche scotchée comme Larry Flynt au Tribunal. Je roule dans les rues de Marseille. Tendre est la nuit, disait Fitzgerald. Pas la nuit marseillaise. Je roule lentement, effleurant les tripots, les salles de jeux clandestines, les bars américains

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bruyants pleins de truands, les cafés arabes, les minots affamés se régalant de néons, échappant (provisoirement) à l'ennui et la pauvreté des quartiers Nord. Une pute s'époumone dans un cellulaire. L'œil mort et la bouche torve. Les insultes finissent d'encrasser les rues. Fasciné, j'écoute ce soliloque du bitume. Les arnaques, l'argent, la coke, l'avarice d'un mac. Marseille, c'est la ville du Milieu. Chaque impasse de la ville me procure des visions de pègre, des flash-backs de rançon et de traîtrise. Des longs monologues d'armes automatiques. Les truands misent des sommes folles dans des parties de dés, sur les quais. La réalité et le cinéma s'entrechoquent. Les bars à putes ont un petit côté Shangai Gesture. On se croit dans les années 30. Je vois des liasses de billets disparaître dans la masse grouillante des corps. Une ville de prohibition et de bootleggers. Accompagné de Louis, un local, je glande sévèrement, assis à une terrasse de café du vieux port. Plus tard je me retrouverais sur un banc de la Savine, un ensemble de HLM pénitentiaires. Confinement sans barbelés ni clôtures. Les voies rapides remplissent cette fonction. Mes potes sont salement désœuvrés. Les petits jouent tous dehors,

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les appartements sont surpeuplés. Je mange chez Nadia. Elle attend des nouvelles du bled. Son père martyrise l'antenne parabolique qui s'entête à pointer vers la Pologne. On marche sur le port. Le soleil frappe et le mistral mord. Des galériens interrogent l'horizon. 24 heures de mer et c'est l'Afrique. Marseille est déjà une ville du tiers monde. À la gare Saint Charles, j'ai assisté au manège des minots. Crasseux et débrouillards. Gosses de Rio ou de Marseille, c'est toujours l'enfance qui paie le tribut de l'inégale répartition des richesses mondiales. Ali a 10 ans. Il harcèle les voyageurs pour quelques cigarettes. Il est l'avant dernier d'une famille de douze enfants. Il a jeté l'école et l'école l'a jeté, passant ses journées à échapper aux flics, aux sévices de la DASS. Originaire du quartier Bellevue. Avec vue sur la décharge publique. Le quartier s'appelle Félix Pyat en fait, c'est moins ironique. Une fosse sceptique à ciel ouvert, une gigantesque poubelle dans laquelle moisissent des centaines de locataires, victime du cauchemar européen. Des Africains, Maghrébins, Ukrainiens, Yougoslaves, Kosovars, Roumains s'entassent dans des appartements sordides. Imaginez une partie d'échec entre deux joueurs
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psychopathes: la cité Félix Pyat en est le résultat. Pour y accéder, prenez la diagonale du fou. Des artistes hip hop en sont issus et sont passés sur canal+. Autant dire un exploit. Les petits jouent au sommet d'une montagne de déchets. 24 images/seconde, la vitesse de mes projections mentales: des dizaine d'olvidados marseillais oubliant que la mer n'est qu'à quelques kilomètres d'ici, imprimant à jamais sur leur rétine la misère et la désolation. J'évolue maintenant sous des cieux plus cléments. Questionnant les ruelles du quartier arabe. Savourant un thé, voyageant mentalement, survolant les dunes, ensorcelant la médina. Les vieux fraîchement débarqués du bled portent la djellabah en toile brune et grossière tandis que des grosses berlines allemandes brûlent les feux rouges dans un rugissement assourdi. L'interzone bouillonne. Autour de moi ça parle de visas, de passeports, embarquements, débarquements. Une ville sous psychotrope. Voilà pourquoi les plans sont inutiles: les rues n'existent pas. Le voyageur joue les partitions de sa propre ville. Infinies variations sur un même thème. Les habitants pleurent, souffrent, hurlent, rient, vivent et meurent dans une sorte de confusion organisée.

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Je domine la ville, debout sur les hauteurs, damant le pion à Notre-Dame. La ville est un puzzle. Un coup de pied et Marseille explose. Vole en pièces éparses. Fragments de quartiers, morceaux de langage, débris de culture, éclats de civilisation. Juché sur mon tabouret, dégustant mon thé, je ne me lasse pas d'observer la chorégraphie des pickpockets. Agés de 15 ans à peine, ils commencent une nouvelle journée de délinquance. La nuit les verra croupissant au dépôt, ou dans des cellules de garde à vue. Les flics n'ont pas leur papier et devront les relâcher. Garak, un jeune Hongrois, réintègre la rue après une nuit dans un centre pour mineurs récidivistes. Je traîne un peu avec lui, m'informant sur son style de vie. "C'est bien Paris, man ?" il me demande. "Nan, man, il fait trop froid pour toi là-bas, et les flics sont encore plus méchants que ceux d'ici." La nuit Garak hante le centre-ville tel une âme en peine. Je le vois, posté à un croisement, avide de monnaie, phosphorescent presque. A l'affût, tous les sens en alerte, il se meut sournoisement dans le ventre de Marseille. Je le revois à une autre intersection, la foule s'épaissit, les voitures foncent, les néons brûlent, le pouls s'accélère, la ville halète. Je le

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perds de vue, black-out. Puis, soudain mon champ de vision l'englobe. Il court, un sac de femme à la main, dans Marseille kaléidoscopique. Les trottoirs, les réverbères, les avenues, les boulevards défilent. Les couleurs bleues des voitures-pie éclaboussent les murs. Au petit matin, la ville titube, hagarde. Marseille a une méchante gueule de bois. Avenues bouffies de sommeil, ruelles pâteuses, impasses aux traits tirées. Les vieux immigrés se sont saoulés pour faire taire le mal du pays. Je marche dans ces blocs de solitude. Buvant mon thé, dessinant la rue. Garak manque à l'appel. H. m'apprend qu'il est en prison. Il traînait la nuit pour ne pas retourner dans sa cité dortoir, grossissant les statistiques et alimentant les polémiques. J'aimerais lui écrire une lettre. Et si je n'ai pas l'adresse, je lui dédicace ce texte. Ainsi qu' à H, mon guide non officiel de Marseille, qui a vécu 24 heures dans une cale, menotté et bâillonné. Sans oublier Nadia et tous les galériens du port. Ma dernière journée, je la passe avec Salim, un écrivain comorien. Il m'emmène dans la rue où Ibrahim Ali s'est fait flinguer par des colleurs d'affiches du FN.

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Un des visages grimaçants de Marseille. Le train qui me ramène à Paris s'immobilise brutalement. Un minot à tiré l'alarme. Il s'est trompé de train, il veut aller à Aix.


Passage to Marseille / Karim Madani

 

 

 

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