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(Récit d'un voyage inachevé)
e ne sais pas comment t'en parler, ni par où commencer...
Il serait sans doute exact de dire que je n'en reviens pas. Non
pas d'avoir été par trop étonné, impressionné,
comme un voyageur ordinaire, dans le sens ordinaire que l'expression
indique. Il faudrait l'entendre littéralement... Je suis
revenu des Alpes de Haute Provence, je
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suis revenu de Naples... de Palerme... d'Alger... de Bruxelles... Je suis
revenu de Grèce et de ses îles sublimes... J'en ai toujours
rapporté des choses, plus ou moins prêtes à se dire,
des photos aussi, mais rarement, à cause d'une sotte pudeur qui
m'empêche d'en prendre... Mais de Sofia je ne pourrais pas faire
un récit de voyageur... Si je n'en suis jamais «
revenu »,
c'est que je n'en suis jamais vraiment parti. C'est «
ma »
ville, ma ville étrangère et je n'en finis pas de la quitter.
Cet été n'est qu'une occasion de plus de m'en apercevoir.
Je n'en rapporte pas des souvenirs, je la porte avec moi. J'en parle autant
qu'elle parle de moi. Elle parle de moi avant moi, plus bas que moi. «
Sofia »,
c'est mon enfance interrompue par la langue française... C'est
le nom de mon exil à double sens... J'y suis chez moi, à
l'étranger... Tout autant que je le suis ailleurs - ici
à Paris, où se trouve le point actuel de mes départs
et de mes retours...
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«
Sofia » c'est l'accent qu'on entend quand
je parle. Et on me dit souvent que je parle «
sans accent ».
Ou alors avec, mais «
indéfinissable ».
Ici à Paris, «
Sofia »
c'est mon «
ailleurs »,
le déficit identitaire de mon origine, dont la valeur aura toujours
oscillé entre le prestige de «
l'indéfinissable »
et un arraisonnement consensuel si pauvre, qu'il vaut mieux en effet parler
sans accent : «
bulgare ! ah oui, comme le yaourt »
ou bien «
comme le «
mystère des voix bulgares ».
(Les plus cultivés évoqueront le «
parapluie »
meurtrier de l'affaire Markov ou l'attentat contre le pape et la filière
des services secrets bulgares...) L'imagerie est limitée, c'est
le moins qu'on puisse dire... Ça se mange et ça s'entend.
Pas beaucoup de contenus visuels. Le «
goût bulgare »
existe grâce à la communication publicitaire de Danone. Et
curieusement son mystère rejoint celui des «
voix bulgares »
qui sont diffusées, elles, par le même agent que celui des
Rolling Stones... Si sublimes soient-elles, elles font office de poivre
sonore dans un grand nombre de publicités, qui exploitent l'effet
d'exotisme flou, «
indéfinissable »,
de l'Est européen... Etrange familiarité du lointain proche...
Grâce à Hergé, cet Est-là de
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l'Europe a trouvé son paradigme visuel ou, si l'on veut : son imagerie
écran - la «
Syldavie »,
dont le paysage rural et l'urbanité d'opérette recèle
d'obscures passions géopolitiques, des luttes intestines et des
tensions frontalières (avec la «
Bordurie »,
autre pays fantôme)... Paysages souverainement traversés
par «
l'art »
(la Castafiore), la «
science »
(le professeur Tournesol) et les «
médias »
(le reporter Tintin)... Mais quoi qu'il en soit, «
la Syldavie
»
est un territoire imaginaire très disputé, et si je me dépêche
de lui donner un référent sûr, de l'identifier comme
«
bulgare
»,
je risque de me mettre les nationalistes serbes, croates ou bosniaques
sur le dos... ou de me voir reprocher par les spécialistes d'ici
ma légéreté à l'égard d'un sérieux
problème d'actualité... J'admire autant que je déteste
la perspicacité de l'humour hergéen, d'avoir si bien incarné
le drame symbolique de cette région-là qui commence quelque
part aux confins de l'Europe intégrante... région dans laquelle
la dignité des distinctions nationales devient risible, caricaturale...
région dont les ressortissants n'ont pas d'«
accent définissable
»...
et dont la langue-même est indéfinissable... schématisée
à travers les noms imprononçables des curiosités
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alimentaires de la cuisine syldave...
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Culpabilité d'émigré... A chaque
fois que j'y retourne je m'attends à faire enfin la découverte
de quelque chose ou de quelqu'un qui me donne tort d'en être parti.
Quelque chose qui m'y indique une place, ma place, quelque chose
qui fasse que je me sente libre de préférer Paris... «
Je suis un émigré culturel, pensais-je avant, pas économique
».
Cette distinction ne tient pas la route... C'est plus vrai pour un américain...
Moins dans mon cas... Pas dans l'état où se trouve ma Bulgarie...
Le pire du malaise, lorsque j'en fais part à des amis, c'est qu'ils
prennent ça pour de la pure coquetterie... De la nostalgie ringarde,
ou infantile... Voire - ce qui mérite moins d'indulgence - de l'hypocrisie,
ou alors un grave manque de lucidité...
A leurs yeux, l'exilé que je suis a réalisé
un désir général : «
foutre le camp d'ici...».
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Et il devrait l'assumer et s'en réjouir. Il n'en est pas un, pas
une, là-bas, parmi les amis ou les gens de rencontre, qui ne me
donne ce douloureux sentiment qu'émigré, je suis en position
d'échapper à une sorte de malédiction dont le partage
semble tenir lieu de «
sentiment national
»,
et d'être par conséquent, du seul fait de mon exil, quelqu'un
de sauvé. Sauvé au sens le plus large du terme...
*
«
Projection
»
dira-t-on : «
le narrateur de cette expérience rencontre dans le réel
le drame de son scrupule inconscient de s'être "sauvé",
d'avoir refusé l'héritage symbolique de son lieu de naissance,
de sa mère, de son père, etc... donc : greffe géopolitique
de son dipe... Ses conflits intérieurs se racontent
comme des conflits internationaux...»
«
Non
»,
répondra-t-il, je l'ai longtemps pensé... Il s'agit d'autre
chose... D'un point
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de vue théologique, chrétien, nous sommes tous des «
sauvés »,
ou alors tous des «
condamnés »,
promis au salut ou à la damnation... mais ce n'est pas sur ce plan-là
que les choses se jouent... Le partage du monde entre sauvés
et condamnés a commencé bel et bien... Et son drame
n'est plus d'ordre théologique... Il a fait son entrée dans
l'immanence de la gestion économique et politique... Il y a bien
des signes hors de moi, qui montrent que les «
sauvés
»
savent qu'ils le sont (tout le monde a en mémoire les phrases malheureuses
de Rocard ou de Chirac sur les limites de l'hospitalité française
à l'égard de la «
misère du monde
»). Et ils ont - nous
avons - de plus en plus conscience de la fragilité de ce «
salut ».
C'est donc eux, les miens de là-bas qui ont raison, je manque de
lucidité : j'ai sans doute besoin, disent-ils, d'avoir quitté
un autre pays pour avoir ma conscience d'exilé tranquille. Un pays
qui ne soit pas du côté des «
condamnés »...
De quoi je me plains donc ? De ne pas être un émigré
suisse, finlandais, suédois, danois, canadien ou américain...
d'avoir donc à assumer qu'en me «
sauvant »,
j'aurais accompli la «
lucidité »
dont manque mon discours, j'aurai donc, par ma soi-disante émigration
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«
culturelle
»,
en quelque sorte «
condamné »
les miens, parents amis, proches et lointains ? Je devrais me réjouir
au contraire d'avoir fait le mur... Me réjouir, après tout,
d'être un émigré bulgare plutôt que pakistanais,
kurde ou africain... Donc de reconnaître qu'entre les «
condamnés »,
comme du côté des «
sauvés
»,
il y a une hiérarchie... Une comptabilité... Des degrés
calculables... Des plus et des moins... La conscience aiguë de cette
hiérarchie, mes amis de là-bas l'ont plus que moi, plus
qu'ailleurs... Ils sont ou croient être plus lucides... Mais de
quel point de vue ? Allez savoir...
*
Cette lucidité je l'ai rencontrée partout...
On en est malade, là-bas, de perspicacité... C'est elle
qui génère des mouvements en masse d'émigration,
tantôt officielle, tantôt clandestine... Certains partent,
lucides jusqu'au désespoir, à l'aveuglette, à l'occasion
de la première combine venue, contre une liasse de dollars... D'autres
sont devenus des
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spécialistes du droit européen en matière d'accueil
de réfugiés politiques ou d'émigrés économiques...
Certains ont même pratiqué le «
réfugié
»
comme une nouvelle profession de la période post-communiste, comme
mon chauffeur de taxi de tel soir qui m'a raconté ses expériences
dans ce domaine en faisant de fines distinctions entre l'Allemagne, la
Belgique et la France dont il semblait être le moins content...
Il y a aussi la lucidité alcoolique, immobile... La pathologie
sociale ordinaire... Le désintérêt total de la vie
politique locale... La misère pure et simple, surtout du côté
des personnes âgées : une pension de retraite ne permettant
de bien vivre que les deux premiers jours du mois... L'«
à-quoi-bon »
généralisé devient parfois une apathie froide, institutionnelle...
Les hospitalisés n'ont aucun espoir d'être soignés
s'ils n'ont pas en permanence une liasse de billets dans la poche de leur
pyjama... Une ambulance ne se déplace pas lorsque l'âge du
patient implique un risque de décès... «
Plus de soixante-dix ans? Non, excusez-nous, vous dit-on sèchement,
on est débordés.
»
L'outrance de la fête aussi, dont les énergies puisent à
cette même source lucide...
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Les bars et les boîtes de nuit ne désemplissent
pas... L'esprit veille mieux après trois vodkas... Et il faut encaisser,
comme si de rien n'était, question de rigueur et de maîtrise
viriles... Les trafics de toute sorte fleurissent... L'embargo européen
à l'égard de la Yougoslavie, vu avec lucidité, c'était
une occasion de business... une création d'emplois, et de
nouvelles fortunes... Les capitaux aussitôt constitués s'écoulent
hors des frontières... Parallèlement, la prolifération
des sectes, la réaction religieuse, la régression nationaliste
délirante, anti-américaine et anti-européenne, certes
beaucoup moins extrême que celle des pays voisins...
*
Il y a des lucidités construites, élaborées,
intellectuelles... Celle d'un jeune éditeur par exemple, qui médite
l'opportunité de faire acheter sa maison d'édition, qui
marche pourtant très bien, pour aller vendre des pizzas à
Londres... Devant ma perplexité, il
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devient grave... «
Tu ne sais pas de quoi tu parles. C'est foutu par ici... Tu verras, si
tu restes un peu
»...
Celle d'un journaliste de renom qui consacre désormais tout son
temps libre à chercher une bourse pour les Etats-Unis, pour y rester
et changer de métier... Mon étonnement le fait rire... Celle
d'une femme d'affaires dynamique qui remplit chaque année sa candidature
pour obtenir une green card... Celle d'une jeune diplômée
de médecine qui est prête à épouser le premier
touriste occidental parce qu'elle ne supporte plus de vivre chez ses parents...
Son salaire ne lui permet pas de louer quoi que ce soit et d'acheter encore
moins... Celle d'un jeune couple aisé, travaillant dans le textile,
qui examine toutes les possibilités de départ, parce qu'ils
ne veulent pas avoir des enfants «
ici
»...
Il y aussi la lucidité politique : le directoire du FMI qui gouverne
de fait ce pays, pour le «
mettre aux normes du marché et du droit européen
»,
au prix d'une ou deux générations sacrifiées. Le
cap politique c'est l'intégration européenne : l'annexion
du pays au territoire des «
sauvés
»,
dont il veut d'ores et déjà assurer la défense, en
devenant aussitôt que possible membre de l'OTAN. Tel est le calendrier
du salut...
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Au plan individuel, en revanche, le discours est différent. Il
s'agit de se faire la malle... Sauve qui peut, et comme il peut... Le
sauvetage collectif semble sérieusement compromis... On vous le
prouve de façon mathématique... C'est impossible... On n'a
pas le temps... Les files d'attentes de la période communiste se
sont aujourd'hui déplacées devant les consulats des ambassades
occidentales... On peste contre les humiliations raffinées de ces
nouvelles frontières... Pour obtenir le moindre visa touristique
pour l'Europe de l'Ouest, il faut avoir des dates d'aller et de retour,
un certificat d'hébergement, des preuves solides de solvabilité,
montrer un justificatif de votre banque... Et quand toutes ces conditions
seront remplies il faut encore trouver le temps de s'en occuper... Obtenir
un visa, c'est un travail à plein temps... Des firmes privées
apparaissent pour gérer cette difficulté... Ça devient
un business... Ainsi en plus du prix du visa, il faut payer la
firme intermédiaire qui se charge de vous remplacer dans la file
d'attente et de vous représenter au consulat... Pourtant, on accepte
de jouer le jeu... Et on encaisse. «
On nous traite comme des Noirs
»,
dit-on, avec dépit... Au moment où j'écris ceci,
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on annonce pour bientôt un allégement du régime des
visas pour les Bulgares... L'intégration européenne est
lente, très lente... Ceux qui y croyaient en 1989 ont eu le temps
de perdre leur enthousiasme.
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Ça me rappelle mes pathétiques recherches
d'appartement à Paris en automne 1991, lorsque téléphonant
pour une annonce de location, la dame qui m'avait répondu a voulu
savoir si, «
bulgare
»,
j'étais «
plutôt blanc ou plutôt noir
»...
La question venait d'une «
Parisienne »
de Neuilly... Ça m'avait fait rire, et je me suis contenté
d'une brève leçon de géographie... La Bulgarie est
un pays européen, Madame... Mais l'opposition racialiste blanc/noir
fonctionne curieusement dans le langage de ce pays où grand nombre
de gens n'ont guère eu l'occasion de voir des Noirs qu'au cinéma...
On y revendique curieusement une condition «
blanche
»...
Pour dire la qualité, le luxe, le bien-être,
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l'idiome ne se gêne pas : «
ce restaurant..., ce quartier..., cette maison..., ce séjour de
vacances etc.. c'est digne d'un homme blanc »,
entendez : c'est bien... Le confort rêvé de la vie
est donc «
blanc
»...
Et on y souffre d'être des
« Blancs
»
assimilés de fait à des «
Noirs »...
L'«
Afrique »
des Bulgares ne semble être que le nom d'une hantise... Figure confuse
d'une injuste condamnation... Lors de mon précédent voyage,
j'avais découpé dans un journal les propos d'un politologue
qui pensait exprimer une plainte générale en disant que
«
l'Europe humilie la Bulgarie en la reléguant au statut d'un pays
d'Afrique noire. »
Les présupposés de ce discours sont d'une écurante
aberration, d'un point de vue éthique. Mais la cécité
du politologue rejoint ici une sorte de lucidité somnambulique,
et démontre le caractère infailliblement opératoire
de la représentation du partage entre «
sauvés
»
et «
condamnés »,
«
inclus »
et «
exclus
».
Du point de vue de la réalité vécue de ce partage,
l'opposition esclavagiste, colonialiste, raciale, entre «
Blancs
»
et «
Noirs »
garde une pertinence forte... Dans l'inconscience la plus massive, le
politologue schématise le cauchemar diurne d'un Bulgare : «
j'ai rêvé de moi, j'étais un Noir...
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dans une file d'attente devant le consulat français... autour de
moi il n'y avait que des Noirs... une femme blanche en tailleur ouvrait
de temps en temps la porte métallique... elle tenait une liste
à la main, lisait... je n'y reconnus pas mon nom lorsqu'elle le
prononça...
».
La question reste de savoir ce que veut dire «
noir »,
et que veut dire «
blanc
»
dans ce cas ?...
*
Tout cela te semblera sans doute un peu décousu...
Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement... Il faudrait
prendre plus de temps pour que mon discours soit moins elliptique... Il
aurait eu alors un autre titre... Plus «
scientifique
»
ou «
journalistique
»
: «
l'état des lieux aux périphéries du Monde
»...
ou bien «
les dérives de l'intégration mondiale
»...
ou bien à la Montesquieu : «
comment peut-on être bulgare ?
»...
Il s'agirait de dégager la portée objective de mes scrupules
d'émigré parisien en vacances à l'étranger
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chez lui... De montrer à grands renforts d'indices, comment certains
pays, dont le mien, ont commencé à devenir des vastes salles
d'attente... des zones sinistrées... qui n'ont, sous la pression
des exigences de l'intégration européenne, que leur détresse
comme marque d'identité... Et que cette détresse ne réside
pas seulement dans les «
faits
»
(l'endettement financier, les pénuries, les disparités sociales,
l'absence de classe moyenne, la criminalité économique et
autres, la spectralité des institutions politiques...). Elle est
un état d'esprit, une «
psychologie
»,
qui peut se modaliser tantôt comme une grave dépression misérabiliste,
tantôt comme une manie délirante de résistance à
ce qu'on identifie dans la plus grande confusion comme l'«
ennemi
»,
l'«
Occident
»...
(Les retours récents de l'extrême droite en Roumanie en est
un signe parmi d'autres). Ou alors elle peut devenir chez certains la
source d'un mythe personnel : je suis au-dessus de ce qui me détermine,
je réussis, je gagne, je paye, je suis lucide, et convertible comme
mes dollars... et en tant que tel, je me distingue de mes semblables,
je suis entouré par une racaille de pauvres et de pauvresses, des
incapables qui ne sont bons qu'à se faire exploiter... Les héros
de cette
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crise, les hommes symboliquement forts du moment ne sont autres que les
caïds, «
les affranchis
»...
Ils ont souvent des surnoms animaliers «
Le Loup
»,
«
Le Bouc
»,
«
Le Crocodile
»...
Leur vie est souvent en première page des grands quotidiens. Leur
mort aussi. Interrogé sur l'avenir du pays, un humoriste disait
récemment : «
j'ai une observation à faire sur les lieux où meurent les
gangsters... on tue les gangsters dans des bars, dans des restaurants,
des boîtes de nuits, ou dans leurs voitures. Le pays se portera
sans doute mieux quand un jour on lira qu'un gangster vient d'être
assassiné dans une bibliothèque.
»
*
Deuxième soir de mon séjour à
Sofia. Je dîne avec ma cousine. Un homme jeune, brun et trapu, s'arrête
au seuil du restaurant. Il y a comme un silence dans la salle. Sa tête
rasée ressemble à la tour d'un château fort, plantée
sur un cou à la base élargie. Derrière la
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balustrade avancée de son front, loin dans leurs orbites, ses petits
yeux vous scrutent sans se laisser voir... Deux autres hommes, cheveux
rasés, vêtements de sport, le suivent à un pas de
distance. Pendant que le trio traverse le restaurant, les dîneurs
s'occupent de leurs assiettes, on feint de ne pas faire attention à
lui, on évite de croiser son regard autant que les mouvements brusques.
Les trois types allaient droit vers la table où je dînais
avec ma cousine Slava, son mari Yordan qui vient d'ouvrir le restaurant
où nous étions, et un de leurs amis, Ivan, dont j'avais
tout juste appris qu'il gagnait sa vie dans le business des alcools et
des cigarettes. Pendant que les trois hommes approchent, j'entends Yordan
dire en souriant :
- Tiens voilà Lubo avec deux autres mutants.
Je suis rassuré de savoir que cette tête
a un nom, et que les deux autres étaient des «
mutants
»,
ce qui voulait sans doute dire que leur «
mutation
»
était quelque chose d'apprivoisé et de sympathique.
Lubo s'arrête devant notre table et sans autres
civilités s'adresse à Ivan assis à ma
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droite :
- Il est à toi le 4/4 devant ? le bleu ?
- Oui, répond l'autre.
- C'est à toi ?
- Disons que je le conduis en ce moment.
- Donc tu ne peux pas le vendre.
- Si, je peux.
- Mais il n'est pas à toi ?
- Disons que je le conduis et que je peux aussi le
vendre.
- Combien ?
- C'est une première main, tu sais... Le moteur
c'est un cinq litres deux, il a très peu de kilomètres...
Le type qui l'a ramené il y a deux ans, il l'avait pris quasiment
à la sortie
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de l'usine Mercedes en Allemagne...
Le serveur s'était approché et Ivan s'interrompit
pour demander à Lubo ce qu'il voulait boire.
- Un Ricard, lança Lubo vers le serveur.- Combien,
donc ?
- Dans l'état... quatre-vingt mille deutchmarks.
Ivan avait prononcé le chiffre avec une légère
appréhension. A voir son visage timoré et obséquieux,
sa petite voix fluette, on pouvait croire que pour éviter de contrarier
Lubo, il n'a pas annoncé le prix sans avoir déduit une remise
d'au moins vingt pour cent par rapport à la cote. Lubo grimaça,
approcha une chaise et prit place à table. Les «
deux autres mutants »
l'imitèrent. Eux aussi commandèrent du Ricard.
- Quatre-vingt mille marks ! Eh ben, mon salaud !
T'es complètement torché ou quoi ? La mienne là-dehors,
la Pajero, c'est un V6, 220 chevaux, je l'ai eue pour trente mille...
Bon c'est vrai, le type me devait du fric, on a marchandé, mais
quand même... C'est pas que je les ai pas... Tu connais mon nom
ou il faut que je me présente ?
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- Excuse-moi, Lubo, mais t'en as tellement de noms...
- On m'appelle Lubo Le Large, t'es pas sans
savoir ça...
- «
Easy...
»
«
Easy dollar Lubo
»,
précisa l'un des deux «
mutants
».
- Lubo ne se présente pas, il s'impose, s'empressa
d'ajouter l'autre.
Contrairement à l'hilarité crispée des autres,
le visage de Lubo fut empreint d'une profonde affliction. Il ressemblait
brusquement à un homme politique qui sort son air sincère
des grandes occasions :
- Mais t'es dingue... Les gens tirent le diable par
la queue dans ce pays... Et toi tu vends ta caisse quatre-vingt-mille
marks! de quoi entretenir pendant un an toutes les grand-mères
à la retraite de Sofia. Tu m'écures...
- Je ne suis pas ministre des affaires sociales, protesta
Ivan, elle coûte d'ailleurs encore plus cher cette caisse là.
- C'est ça, ricana un des deux «
mutants
»,
t'as raison... t'as qu'à te pointer devant la
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mairie, au jour de paie des retraités... t'arrive avec tes liasses...
puis tu les distribues aux vieilles - «
Lubo le Large !
»
Après elles vont toutes voter pour toi. T'auras commencé
ta carrière comme usurier, tu finis ministre. Great !
- Ou député... lança l'autre.
Lubo devait avoir pour chacun des traits de son caractère
un surnom adéquat. Et sa compassion pour les vieilles de son pays
ne devait sans doute pas lui prendre trop de temps. Il a très vite
retrouvé son expression hargneuse :
- Avec mes liasses oui, tu parles... Je prendrai ma
Kalachnikov et une caisse de munitions plutôt... Ce jour là
je serai plutôt Easy pistol ou Easy bullet... Tu vois
ce que je veux dire... Faut dégraisser un peu ce pays de ses dinosaures...
Ils votent tous «
communiste
»
en plus... J'ai pas envie d'être un ministre communiste, moi...
Mais putain, j'préfère les boire en trois nuits tes quatre-vingt
mille marks avec une demi-douzaine de putes plutôt que de les sortir
comme ça cash pour une putain de bagnole... Forget forget
my friend.
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Puis se tournant vers le serveur qui n'osait pas l'interrompre
:
- Quoi ? qu'est-ce qu'il y a, le blond ? qu'est-ce
que t'as à lever les sourcils depuis tout à l'heure ? T'as
un truc à me dire ?
- Il n'y a pas de Ricard.
- Il se fout de ma gueule, dit Lubo en se tournant
vers Yordan.
- J'ai tout de suite vu qu'il ne m'aimait pas ton
serveur, Dan.
Puis au serveur :
- Hein, le blond, que tu ne m'aimes pas ? J'ai pas
raison ? Avoue !
- C'est quoi, ça, cette manie de boire du Ricard,
demanda Yordan pour faire diversion pendant que le blond souriait aussi
aimablement qu'il pouvait.
- Personne ne boit cette merde par ici...
- Justement, ça fait une différence
entre moi et les paysans d'ici, comme ton serveur là qui
s'est mis dans la tête de m'emmerder. J'sais pas moi... Tu te débrouilles,
le blond... Sinon je vais vraiment croire que tu ne sais pas choisir tes
amis... Il doit bien y
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avoir du Ricard quelque part dans Sofia... Prends ton temps, je ne suis
pas pressé... Pas trop... Je vois au fond de tes yeux de faux cul
que tu as caché la bouteille... Ça vient de te revenir,
pas vrai... Je me trompe ?.. Allez fous l'camp...
- Take it easy, Lubo, ricana l'un des deux
mutants.
La petite agression pince-sans-rire était bien
sûr destinée à amuser la galerie. Lubo faisait son
numéro. Le serveur le savait, mais il savait aussi que s'il se
dépêchait d'en rire lui aussi, ça pouvait très
vite tourner au vinaigre. Pour jouer correctement le jeu, il fallait qu'il
ait l'air d'avoir un peu peur, sinon «
Easy dollar »
risquait de céder la place à «
Easy bullet
».
- Mais franchement, continua-t-il en se retournant
vers Ivan, quatre-vingt mille marks, c'est de la folie, tu te fous de
ma gueule...
- C'est une bagnole très bien entretenue, tu sais... protestait
Ivan d'une voix fluette.
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Pendant que roule la conversation sur la Jeep, Lubo
est assis en face de moi. Il faisait avec Ivan un numéro semblable
à son petit jeu avec le serveur. De plus en plus menaçant,
il allait obtenir d'Ivan qu'il baisse de plus de la moitié le prix
de cette voiture qu'il n'avait nullement envie de vendre et Lubo nullement
l'intention d'acheter. Il ne faisait ça que pour prouver, à
lui-même et aux autres, qu'il était capable de faire ce qu'il
voulait. Que le vrai pouvoir n'était pas de payer le prix, mais
justement d'être encore plus fort que le marché et ses prix,
que la loi du marché c'était lui, qu'il pouvait s'il le
décidait repartir ce soir-même avec la Jeep d'Ivan. Easy
Dollar/Easy bullet. C'était donc à Ivan de comprendre qu'il
fallait être souple s'il voulait garder la santé et continuer
de rouler dans sa jolie voiture. Et en effet c'est lorsqu'il aura fini
par accepter de la lui vendre presque trois à quatre fois en dessous
de son prix que Lubo allait décrisper la situation en disant :
«
Relax putain, garde-le ton piège à roues. J'fous pas mon
fric là-dedans. D'autant plus que pour te dire si j'suis preneur
il faut qu'je voie... Faut qu'tu me la prêtes quelques jours...
»
. Le visage d'Ivan était devenu gris. Et Lubo d'ajouter en riant
: «
Ça va, take it easy, my friend.
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J'ai pas besoin de cette bagnole pour me mettre aux normes européennes,
moi. No way. Moi je suis aux normes européennes depuis longtemps...
Ce qui m'intéresse en ce moment c'est de changer le moteur de mon
hors-bord. Je suis sur un coup là - un Mercury à deux hélices,
300 chevaux. Ça pulse, tu peux me croire... Et ça bouffe,
j'te raconte pas ! 60 litres à l'heure. Du sans plomb... Qu'est-ce
que tu bois ? Qu'est-ce qu'il fout le blond, putain ? Il me déteste
ce gars-là j'vous l'dis...
»
*
Pourquoi je te raconte tout ça, je ne sais pas...
J'ai écrit cette scène peu de temps après avoir accepté
de faire quelques feuillets sur mon voyage en Bulgarie. Ta demande m'a
surpris. Je n'ai jamais écrit sur aucun de mes voyages, et je n'ai
pas mesuré combien ça pouvait m'être difficile de
raconter celui-ci. Dès lors que ça engageait le rapport
à mes origines, il y avait certes un texte possible mais il s'étirait
à perte de vue et je ne
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trouvais aucun moyen de le traverser. Il aurait été facile
d'emprunter après coup la forme d'un carnet. Il y aurait eu des
dates, des heures, des paragraphes de longueur inégale, l'aise
de la forme fragmentée que l'écriture d'un journal propose.
Avais-je droit à un tel usage de la fiction ? Quelque chose me
répondait non. J'ai pensé que ce serait «
malhonnête
».
Une sorte de morale inconsciente m'interdisait de feindre l'écriture
d'un journal que je n'aurais pas tenu. Que signifiait ce scrupule tout
à coup? Quelle fin et quelle authenticité s'agissait-il
de préserver ? De quel devoir fallait-il s'acquitter sans
recours à la «
fiction
»
d'un journal ? Je ne sais pas...
Puis il y a eu cette scène. La première
«
chose
»
qui m'était venue à l'esprit. Et j'ai décidé,
à tort ou à raison, de la privilégier. Elle n'est
pas dénuée de fiction, même si je me suis limité
à transcrire un souvenir, ou plus exactement le fragment d'une
scène «
réellement
»
vécue. La fiction s'insinuait déjà dans le choix
de la langue et dans le choix du fragment. Il aura simplement suffi d'écrire
en français le discours des personnages et celui du narrateur,
pour que la «
réalité
»
- à la fois de la scène et du souvenir
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comme tel - soit «
trahie »
(indispensables guillemets...). J'aurais aimé non pas l'écrire
mais projeter cette scène en version originale sous-titrée.
Telle, peut-être, que je l'ai vécue lorsque j'y étais.
Puis, après la projection, j'aurais pris un temps très long
à expliquer les enjeux de chaque mot, et faire sentir que la scène
en sa version originale présupposait déjà le jeu,
la hiérarchie de plus d'une langue. Le fait, par exemple
que «
Le Large
»
est un surnom qui apparaît déjà en français
dans le texte bulgare. Malgré le gallicisme, la traduction adéquate
eût été plutôt «
Lubo Le Flambeur
».
Mais la «
flambe
»
dans ces contrées n'est pas si urbaine et élégante,
et pour qui connaît Bob le Flambeur de Melville, la référence
allait induire une erreur, une fausse piste de la fiction. J'aurais aimé,
aussi, faire entendre comment la langue anglaise intervient pour ponctuer
la signification de certains gestes. Et leur singularité justement,
car ces caïds ne sont pas plus «
melvilliens
»
que «
scorcesiens ».
Et le «
Ricard
»
qu'ils veulent boire n'a rien d'une boisson populaire... Mais au contraire,
c'est la touche de classe, la chose française, le raffinement qui
devait faire la différence entre Lubo et les «
paysans
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d'ici »,
le mot «
paysan
»
étant, lui aussi, «
en français dans le texte
».
On aura vite fait d'imaginer un casting - Joe Pesci dans la peau de Lubo,
Ray Liota dans celle d'Ivan. Mais on perdrait de vue ce qu'ils ont de
spécifique. La fonction aussi de l'anglais dans le discours de
ces caïds de l'Est européen. Il ne fonctionne pas seulement
comme une référence à ces attitudes dont le cinéma
aura assuré à jamais l'archive et la diffusion planétaire.
L'anglais apporte ici la dimension d'une certaine hantise. Ce qu'il faudrait
faire sentir - et c'est sans doute ce qui m'avait frappé - c'est
que les «
take it easy »,
«
great »,
puis les surnoms «
easy dollar »,
«
easy bullet
»,
les «
no way, my friend
»
et autres sont une manière pour ces gens de faire signe vers la
langue dans laquelle est écrit le texte original de leur rôle.
De maintenir le contact avec «
l'original
».
Que «
l'original
»,
donc, de ce qu'ils sont, se trouve ailleurs, là où les gens
comme eux parlent cette autre langue qu'ils citent dans la leur. L'intervention
de l'anglais était donc une manière pour eux de marquer
l'universalité dont participe leur personnage, une prescience du
caractère «
traduit
»
de son existence en bulgare. Le «
caïd
»
scorcesien ne s'était donc
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pas imposé à mon regard par hasard et en raison de ma mémoire
trouée de cinéphile. Il s'était sans doute d'abord
imposé à eux, qu'ils aient oui ou non vu ces films, qu'ils
sachent ou non qui est Scorcese, ils semblaient à tout instant
dramatiser une sorte d'adaptation, jouer telle séquence d'une version
adaptée de Mean Streats, ou des Affranchis...
Il resterait à éclaircir ensuite ma place,
ce que moi je foutais là ? C'était la deuxième soirée
depuis mon retour dans cette ville que j'avais quitté dix ans auparavant
vers mon exil parisien. Soirée en famille. Je dînais avec
ma cousine. Son mari est un vieux pote de Lubo. Ils ont fait les quatre
cent coups ensemble. Il s'est rangé depuis qu'il a rencontré
Slava. Jeune caïd à la retraite, qui ne voit plus ses anciens
potes que pour le plaisir, pas pour affaires. «
C'est cette femme là qui l'a sauvé
»
avait dit de lui Lubo dans un des nombreux détours de la conversation,
«
tu lui dois une fière chandelle, j'espère
que tu te rends compte. R'gardez-le ma parole, il est pas mal en aubergiste,
pas vrai... Tu devrais la remercier toute ta vie ta femme d'avoir gâché
ta carrière de gangster, my friend... Qu'est-ce que tu bois
Slava ? Il est où le blond ?
»
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Pendant que Lubo parle, je remarque la grosse chaîne
en or sur son cou. Attribut obligé de la tenue des tough guys
du monde entier, les bulgares inclus. Comme la chemise ouverte qui en
est inséparable. Au bout de la chaîne, une énorme
médaille, en or elle aussi, dont la dimension avoisine celle d'un
disque laser et qui représente rien de moins que le panneau avertisseur
qu'on trouve sur les barils de déchets nucléaires ou sur
les camions transporteurs de matériaux radioactifs : cette sorte
de rond ajouré comme d'une hélice à trois branches
noire sur fond jaune. La petite hélice à trois branches
était découpée dans l'or, laissant jaillir les poils
touffus de la poitrine de Lubo. Le signe gardait une parfaite lisibilité,
placé là pour mesurer le danger que Lubo représente
pour tous ceux qui l'approchent de près. Sauf pour les potes. Il
vaut mieux l'avoir pour ami. Tous les autres sont ainsi avertis que s'il
ne les flingue pas sur place, s'il ne leur saute pas à la gueule,
ou s'ils survivent à l'explosion, il pourrait leur mettre un cancer
en couveuse.
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Par sa seule présence et l'arrogance de sa vitalité, fier
comme une mauvaise herbe, Lubo est à lui seul l'annonce d'un sinistre.
Un Tchernobyl miniature. Un «
mutant
»,
comme Dan l'avait épinglé. Et la signification de son prénom
(Lubo, lubov : «
amour
»)
apporte à cette annonce la touche finale d'une certaine dérision...
Quelle était ma séquence donc ? Qu'est-ce
que je faisais là ? Lubo avait remarqué que je le regardais
et il s'interrompit brusquement pour me dire :
- T'est qui toi ? Si tu veux ma photo il n'y a pas
de problème, suffit de demander.
- C'est mon cousin de Paris, répondit Slava
avant que j'aie pu ouvrir la bouche. Voilà donc ce que j'étais.
Le «
cousin de Paris
».
- Il est arrivé hier. On le sort un peu pour qu'il voie Sofia
by night.
- Sans blague ? T'as de la famille à Paris
toi. Eh ben... Salut «
cousin »...
My
pleasure... Dis-moi ce que tu bois puisqu'on
est en famille... Il est où le blond ? Le blond ! - puis à
nouveau vers moi - Un Ricard ?
- Non merci je ne supporte pas le Ricard.
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- Le blond, tu apportes à monsieur ce qu'il
te dira.
Je demande un verre de rakia.
- Alors comme ça tu vis à Paris.
- Oui.
- Sans blague. Et qu'est-ce que tu fous là ?
- Je suis en vacances.
- Tu vis à Paris et tu viens en vacances dans ce pays qu'on va
bientôt interdire ? il y là quelque chose qui m'échappe.
Et qu'est-ce qu'il fait le cousin à Paris ? C'est quoi ton business
?
Connaissant la dispersion de mes activités
parisiennes, je me demande en quels termes présenter «
mon business
»
et c'est encore Slava qui répond avant moi.
- Oh il fait beaucoup de choses mon cousin, il enseigne
le français.., il s'intéresse au cinéma.., il a
écrit une thèse... et il veut devenir «
psychanalyste
».
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J'en veux à Slava d'avoir parlé plus vite que moi, et
surtout de cette dernière information qu'elle a cru devoir donner
à mon sujet que je n'aurais sans doute jamais mentionnée.
Mais ça semble plaire beaucoup à Lubo le Large. Il enchaîne
aussitôt :
- Tu as vu Analyse ça ? Moi j'ai adoré.
J'ai du mal à comprendre la question.
- Si j'ai vu quoi ?
- Analyse this avec Robert de Niro et Billy Cristal. J'étais
vraiment mort de rire, tu l'as vu ?
A Sofia on ne traduit pas les titres des films de la même manière
qu'en France, je réalise qu'il s'agit du fameux «
Mafia blues
».
- Ah oui pas mal, dis-je, je n'ai vu que la bande
annonce, mais j'aime beaucoup l'idée... Après la confession
de Michael Corleone au Vatican dans le troisième Parrain, ça
devait arriver un jour, la rencontre du gangster avec la psychanalyse.
Les deux sont tellement incompatibles qu'on est sûr de faire rire
avec ça.
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- Pas mal ton cousin, dit Lubo. Ça fait plaisir de causer avec
quelqu'un d'intelligent.
- Ici on a les gangsters mais pas encore des psychanalystes, dit Yordan.
Il y a du business pour toi si tu veux revenir vivre ici. T'auras
pas mal de clients. Je suis sûr que Lubo sera ravi de se faire
analyser.
- Mon cul oui... Ça prendra pas ici la psychanalyse,
dit Lubo... Ici rien ne prend, de toute façon. Il s'en rendra compte
le cousin... Il m'est sympathique et il n'a pas l'air con... Ça
fait longtemps que tu n'as pas été ici, t'as du oublier.
On a l'air bien là, assis avec l'aubergiste qui est un pote...
que des gens bien à table et tout, ça a l'air d'être
la classe... quand t'as la chance de trouver un serveur un peu moins nase
que le blond... Mais faut pas s'y tromper, ici il ne pousse que des mauvaises
herbes, tu vois ce que je veux dire, cousin ? Ce pays un jour on va l'interdire,
c'est moi qui t'le dis. Et si t'as des projets pour ici, avant même
de savoir ce que c'est, je te dirais go away my friend. Psychanalyse
ou pas... Retourne d'où tu viens...
Je ne résistais pas à la tentation
de l'interroger sur sa médaille qui pendait au bout de
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la chaîne en or.
- Elle signifie quoi cette chose que tu portes au cou si ce n'est pas
indiscret ?
- Aucune idée, my friend. Tout ce que je peux
te dire c'est qu'elle pèse 250 grammes. Qu'est-ce que tu bois ?
La même chose ? Il est où le blond ?...
Le cousin de Paris / Georgy Katzarov
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