(Récit d'un voyage inachevé)

e ne sais pas comment t'en parler, ni par où commencer... Il serait sans doute exact de dire que je n'en reviens pas. Non pas d'avoir été par trop étonné, impressionné, comme un voyageur ordinaire, dans le sens ordinaire que l'expression indique. Il faudrait l'entendre littéralement... Je suis revenu des Alpes de Haute Provence, je
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suis revenu de Naples... de Palerme... d'Alger... de Bruxelles... Je suis revenu de Grèce et de ses îles sublimes... J'en ai toujours rapporté des choses, plus ou moins prêtes à se dire, des photos aussi, mais rarement, à cause d'une sotte pudeur qui m'empêche d'en prendre... Mais de Sofia je ne pourrais pas faire un récit de voyageur... Si je n'en suis jamais « revenu », c'est que je n'en suis jamais vraiment parti. C'est « ma » ville, ma ville étrangère et je n'en finis pas de la quitter. Cet été n'est qu'une occasion de plus de m'en apercevoir. Je n'en rapporte pas des souvenirs, je la porte avec moi. J'en parle autant qu'elle parle de moi. Elle parle de moi avant moi, plus bas que moi. « Sofia », c'est mon enfance interrompue par la langue française... C'est le nom de mon exil à double sens... J'y suis chez moi, à l'étranger... Tout autant que je le suis ailleurs - ici à Paris, où se trouve le point actuel de mes départs et de mes retours...

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« Sofia » c'est l'accent qu'on entend quand je parle. Et on me dit souvent que je parle « sans accent ». Ou alors avec, mais « indéfinissable ». Ici à Paris, « Sofia » c'est mon « ailleurs », le déficit identitaire de mon origine, dont la valeur aura toujours oscillé entre le prestige de « l'indéfinissable » et un arraisonnement consensuel si pauvre, qu'il vaut mieux en effet parler sans accent : « bulgare ! ah oui, comme le yaourt » ou bien « comme le « mystère des voix bulgares ». (Les plus cultivés évoqueront le « parapluie » meurtrier de l'affaire Markov ou l'attentat contre le pape et la filière des services secrets bulgares...) L'imagerie est limitée, c'est le moins qu'on puisse dire... Ça se mange et ça s'entend. Pas beaucoup de contenus visuels. Le « goût bulgare » existe grâce à la communication publicitaire de Danone. Et curieusement son mystère rejoint celui des « voix bulgares » qui sont diffusées, elles, par le même agent que celui des Rolling Stones... Si sublimes soient-elles, elles font office de poivre sonore dans un grand nombre de publicités, qui exploitent l'effet d'exotisme flou, « indéfinissable », de l'Est européen... Etrange familiarité du lointain proche... Grâce à Hergé, cet Est-là de
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l'Europe a trouvé son paradigme visuel ou, si l'on veut : son imagerie écran - la « Syldavie », dont le paysage rural et l'urbanité d'opérette recèle d'obscures passions géopolitiques, des luttes intestines et des tensions frontalières (avec la « Bordurie », autre pays fantôme)... Paysages souverainement traversés par « l'art » (la Castafiore), la « science » (le professeur Tournesol) et les « médias » (le reporter Tintin)... Mais quoi qu'il en soit, « la Syldavie » est un territoire imaginaire très disputé, et si je me dépêche de lui donner un référent sûr, de l'identifier comme « bulgare », je risque de me mettre les nationalistes serbes, croates ou bosniaques sur le dos... ou de me voir reprocher par les spécialistes d'ici ma légéreté à l'égard d'un sérieux problème d'actualité... J'admire autant que je déteste la perspicacité de l'humour hergéen, d'avoir si bien incarné le drame symbolique de cette région-là qui commence quelque part aux confins de l'Europe intégrante... région dans laquelle la dignité des distinctions nationales devient risible, caricaturale... région dont les ressortissants n'ont pas d'« accent définissable »... et dont la langue-même est indéfinissable... schématisée à travers les noms imprononçables des curiosités
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alimentaires de la cuisine syldave...

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Culpabilité d'émigré... A chaque fois que j'y retourne je m'attends à faire enfin la découverte de quelque chose ou de quelqu'un qui me donne tort d'en être parti. Quelque chose qui m'y indique une place, ma place, quelque chose qui fasse que je me sente libre de préférer Paris... « Je suis un émigré culturel, pensais-je avant, pas économique ». Cette distinction ne tient pas la route... C'est plus vrai pour un américain... Moins dans mon cas... Pas dans l'état où se trouve ma Bulgarie... Le pire du malaise, lorsque j'en fais part à des amis, c'est qu'ils prennent ça pour de la pure coquetterie... De la nostalgie ringarde, ou infantile... Voire - ce qui mérite moins d'indulgence - de l'hypocrisie, ou alors un grave manque de lucidité...
A leurs yeux, l'exilé que je suis a réalisé un désir général : « foutre le camp d'ici...».
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Et il devrait l'assumer et s'en réjouir. Il n'en est pas un, pas une, là-bas, parmi les amis ou les gens de rencontre, qui ne me donne ce douloureux sentiment qu'émigré, je suis en position d'échapper à une sorte de malédiction dont le partage semble tenir lieu de « sentiment national », et d'être par conséquent, du seul fait de mon exil, quelqu'un de sauvé. Sauvé au sens le plus large du terme...

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« Projection » dira-t-on : « le narrateur de cette expérience rencontre dans le réel le drame de son scrupule inconscient de s'être "sauvé", d'avoir refusé l'héritage symbolique de son lieu de naissance, de sa mère, de son père, etc... donc : greffe géopolitique de son œdipe... Ses conflits intérieurs se racontent comme des conflits internationaux...»
« Non », répondra-t-il, je l'ai longtemps pensé... Il s'agit d'autre chose... D'un point
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de vue théologique, chrétien, nous sommes tous des « sauvés », ou alors tous des « condamnés », promis au salut ou à la damnation... mais ce n'est pas sur ce plan-là que les choses se jouent... Le partage du monde entre sauvés et condamnés a commencé bel et bien... Et son drame n'est plus d'ordre théologique... Il a fait son entrée dans l'immanence de la gestion économique et politique... Il y a bien des signes hors de moi, qui montrent que les « sauvés » savent qu'ils le sont (tout le monde a en mémoire les phrases malheureuses de Rocard ou de Chirac sur les limites de l'hospitalité française à l'égard de la « misère du monde »). Et ils ont - nous avons - de plus en plus conscience de la fragilité de ce « salut ». C'est donc eux, les miens de là-bas qui ont raison, je manque de lucidité : j'ai sans doute besoin, disent-ils, d'avoir quitté un autre pays pour avoir ma conscience d'exilé tranquille. Un pays qui ne soit pas du côté des « condamnés »... De quoi je me plains donc ? De ne pas être un émigré suisse, finlandais, suédois, danois, canadien ou américain... d'avoir donc à assumer qu'en me « sauvant », j'aurais accompli la « lucidité » dont manque mon discours, j'aurai donc, par ma soi-disante émigration
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« culturelle », en quelque sorte « condamné » les miens, parents amis, proches et lointains ? Je devrais me réjouir au contraire d'avoir fait le mur... Me réjouir, après tout, d'être un émigré bulgare plutôt que pakistanais, kurde ou africain... Donc de reconnaître qu'entre les « condamnés », comme du côté des « sauvés », il y a une hiérarchie... Une comptabilité... Des degrés calculables... Des plus et des moins... La conscience aiguë de cette hiérarchie, mes amis de là-bas l'ont plus que moi, plus qu'ailleurs... Ils sont ou croient être plus lucides... Mais de quel point de vue ? Allez savoir...

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Cette lucidité je l'ai rencontrée partout... On en est malade, là-bas, de perspicacité... C'est elle qui génère des mouvements en masse d'émigration, tantôt officielle, tantôt clandestine... Certains partent, lucides jusqu'au désespoir, à l'aveuglette, à l'occasion de la première combine venue, contre une liasse de dollars... D'autres sont devenus des
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spécialistes du droit européen en matière d'accueil de réfugiés politiques ou d'émigrés économiques... Certains ont même pratiqué le « réfugié » comme une nouvelle profession de la période post-communiste, comme mon chauffeur de taxi de tel soir qui m'a raconté ses expériences dans ce domaine en faisant de fines distinctions entre l'Allemagne, la Belgique et la France dont il semblait être le moins content... Il y a aussi la lucidité alcoolique, immobile... La pathologie sociale ordinaire... Le désintérêt total de la vie politique locale... La misère pure et simple, surtout du côté des personnes âgées : une pension de retraite ne permettant de bien vivre que les deux premiers jours du mois... L'« à-quoi-bon » généralisé devient parfois une apathie froide, institutionnelle... Les hospitalisés n'ont aucun espoir d'être soignés s'ils n'ont pas en permanence une liasse de billets dans la poche de leur pyjama... Une ambulance ne se déplace pas lorsque l'âge du patient implique un risque de décès... « Plus de soixante-dix ans? Non, excusez-nous, vous dit-on sèchement, on est débordés. »
L'outrance de la fête aussi, dont les énergies puisent à cette même source lucide...
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Les bars et les boîtes de nuit ne désemplissent pas... L'esprit veille mieux après trois vodkas... Et il faut encaisser, comme si de rien n'était, question de rigueur et de maîtrise viriles... Les trafics de toute sorte fleurissent... L'embargo européen à l'égard de la Yougoslavie, vu avec lucidité, c'était une occasion de business... une création d'emplois, et de nouvelles fortunes... Les capitaux aussitôt constitués s'écoulent hors des frontières... Parallèlement, la prolifération des sectes, la réaction religieuse, la régression nationaliste délirante, anti-américaine et anti-européenne, certes beaucoup moins extrême que celle des pays voisins...

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Il y a des lucidités construites, élaborées, intellectuelles... Celle d'un jeune éditeur par exemple, qui médite l'opportunité de faire acheter sa maison d'édition, qui marche pourtant très bien, pour aller vendre des pizzas à Londres... Devant ma perplexité, il
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devient grave... « Tu ne sais pas de quoi tu parles. C'est foutu par ici... Tu verras, si tu restes un peu »... Celle d'un journaliste de renom qui consacre désormais tout son temps libre à chercher une bourse pour les Etats-Unis, pour y rester et changer de métier... Mon étonnement le fait rire... Celle d'une femme d'affaires dynamique qui remplit chaque année sa candidature pour obtenir une green card... Celle d'une jeune diplômée de médecine qui est prête à épouser le premier touriste occidental parce qu'elle ne supporte plus de vivre chez ses parents... Son salaire ne lui permet pas de louer quoi que ce soit et d'acheter encore moins... Celle d'un jeune couple aisé, travaillant dans le textile, qui examine toutes les possibilités de départ, parce qu'ils ne veulent pas avoir des enfants « ici »... Il y aussi la lucidité politique : le directoire du FMI qui gouverne de fait ce pays, pour le « mettre aux normes du marché et du droit européen », au prix d'une ou deux générations sacrifiées. Le cap politique c'est l'intégration européenne : l'annexion du pays au territoire des « sauvés », dont il veut d'ores et déjà assurer la défense, en devenant aussitôt que possible membre de l'OTAN. Tel est le calendrier du salut...
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Au plan individuel, en revanche, le discours est différent. Il s'agit de se faire la malle... Sauve qui peut, et comme il peut... Le sauvetage collectif semble sérieusement compromis... On vous le prouve de façon mathématique... C'est impossible... On n'a pas le temps... Les files d'attentes de la période communiste se sont aujourd'hui déplacées devant les consulats des ambassades occidentales... On peste contre les humiliations raffinées de ces nouvelles frontières... Pour obtenir le moindre visa touristique pour l'Europe de l'Ouest, il faut avoir des dates d'aller et de retour, un certificat d'hébergement, des preuves solides de solvabilité, montrer un justificatif de votre banque... Et quand toutes ces conditions seront remplies il faut encore trouver le temps de s'en occuper... Obtenir un visa, c'est un travail à plein temps... Des firmes privées apparaissent pour gérer cette difficulté... Ça devient un business... Ainsi en plus du prix du visa, il faut payer la firme intermédiaire qui se charge de vous remplacer dans la file d'attente et de vous représenter au consulat... Pourtant, on accepte de jouer le jeu... Et on encaisse. « On nous traite comme des Noirs », dit-on, avec dépit... Au moment où j'écris ceci,
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on annonce pour bientôt un allégement du régime des visas pour les Bulgares... L'intégration européenne est lente, très lente... Ceux qui y croyaient en 1989 ont eu le temps de perdre leur enthousiasme.

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Ça me rappelle mes pathétiques recherches d'appartement à Paris en automne 1991, lorsque téléphonant pour une annonce de location, la dame qui m'avait répondu a voulu savoir si, « bulgare », j'étais « plutôt blanc ou plutôt noir »... La question venait d'une « Parisienne » de Neuilly... Ça m'avait fait rire, et je me suis contenté d'une brève leçon de géographie... La Bulgarie est un pays européen, Madame... Mais l'opposition racialiste blanc/noir fonctionne curieusement dans le langage de ce pays où grand nombre de gens n'ont guère eu l'occasion de voir des Noirs qu'au cinéma... On y revendique curieusement une condition « blanche »... Pour dire la qualité, le luxe, le bien-être,
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l'idiome ne se gêne pas : « ce restaurant..., ce quartier..., cette maison..., ce séjour de vacances etc.. c'est digne d'un homme blanc », entendez : c'est bien... Le confort rêvé de la vie est donc « blanc »... Et on y souffre d'être des « Blancs » assimilés de fait à des « Noirs »... L'« Afrique » des Bulgares ne semble être que le nom d'une hantise... Figure confuse d'une injuste condamnation... Lors de mon précédent voyage, j'avais découpé dans un journal les propos d'un politologue qui pensait exprimer une plainte générale en disant que « l'Europe humilie la Bulgarie en la reléguant au statut d'un pays d'Afrique noire. » Les présupposés de ce discours sont d'une écœurante aberration, d'un point de vue éthique. Mais la cécité du politologue rejoint ici une sorte de lucidité somnambulique, et démontre le caractère infailliblement opératoire de la représentation du partage entre « sauvés » et « condamnés », « inclus » et « exclus ». Du point de vue de la réalité vécue de ce partage, l'opposition esclavagiste, colonialiste, raciale, entre « Blancs » et « Noirs » garde une pertinence forte... Dans l'inconscience la plus massive, le politologue schématise le cauchemar diurne d'un Bulgare : « j'ai rêvé de moi, j'étais un Noir...
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dans une file d'attente devant le consulat français... autour de moi il n'y avait que des Noirs... une femme blanche en tailleur ouvrait de temps en temps la porte métallique... elle tenait une liste à la main, lisait... je n'y reconnus pas mon nom lorsqu'elle le prononça... ». La question reste de savoir ce que veut dire « noir », et que veut dire « blanc » dans ce cas ?...

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Tout cela te semblera sans doute un peu décousu... Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement... Il faudrait prendre plus de temps pour que mon discours soit moins elliptique... Il aurait eu alors un autre titre... Plus « scientifique » ou « journalistique » : « l'état des lieux aux périphéries du Monde »... ou bien « les dérives de l'intégration mondiale »... ou bien à la Montesquieu : « comment peut-on être bulgare ? »... Il s'agirait de dégager la portée objective de mes scrupules d'émigré parisien en vacances à l'étranger
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chez lui... De montrer à grands renforts d'indices, comment certains pays, dont le mien, ont commencé à devenir des vastes salles d'attente... des zones sinistrées... qui n'ont, sous la pression des exigences de l'intégration européenne, que leur détresse comme marque d'identité... Et que cette détresse ne réside pas seulement dans les « faits » (l'endettement financier, les pénuries, les disparités sociales, l'absence de classe moyenne, la criminalité économique et autres, la spectralité des institutions politiques...). Elle est un état d'esprit, une « psychologie », qui peut se modaliser tantôt comme une grave dépression misérabiliste, tantôt comme une manie délirante de résistance à ce qu'on identifie dans la plus grande confusion comme l'« ennemi », l'« Occident »... (Les retours récents de l'extrême droite en Roumanie en est un signe parmi d'autres). Ou alors elle peut devenir chez certains la source d'un mythe personnel : je suis au-dessus de ce qui me détermine, je réussis, je gagne, je paye, je suis lucide, et convertible comme mes dollars... et en tant que tel, je me distingue de mes semblables, je suis entouré par une racaille de pauvres et de pauvresses, des incapables qui ne sont bons qu'à se faire exploiter... Les héros de cette
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crise, les hommes symboliquement forts du moment ne sont autres que les caïds, « les affranchis »... Ils ont souvent des surnoms animaliers « Le Loup », « Le Bouc », « Le Crocodile »... Leur vie est souvent en première page des grands quotidiens. Leur mort aussi. Interrogé sur l'avenir du pays, un humoriste disait récemment : « j'ai une observation à faire sur les lieux où meurent les gangsters... on tue les gangsters dans des bars, dans des restaurants, des boîtes de nuits, ou dans leurs voitures. Le pays se portera sans doute mieux quand un jour on lira qu'un gangster vient d'être assassiné dans une bibliothèque. »

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Deuxième soir de mon séjour à Sofia. Je dîne avec ma cousine. Un homme jeune, brun et trapu, s'arrête au seuil du restaurant. Il y a comme un silence dans la salle. Sa tête rasée ressemble à la tour d'un château fort, plantée sur un cou à la base élargie. Derrière la
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balustrade avancée de son front, loin dans leurs orbites, ses petits yeux vous scrutent sans se laisser voir... Deux autres hommes, cheveux rasés, vêtements de sport, le suivent à un pas de distance. Pendant que le trio traverse le restaurant, les dîneurs s'occupent de leurs assiettes, on feint de ne pas faire attention à lui, on évite de croiser son regard autant que les mouvements brusques. Les trois types allaient droit vers la table où je dînais avec ma cousine Slava, son mari Yordan qui vient d'ouvrir le restaurant où nous étions, et un de leurs amis, Ivan, dont j'avais tout juste appris qu'il gagnait sa vie dans le business des alcools et des cigarettes. Pendant que les trois hommes approchent, j'entends Yordan dire en souriant :
- Tiens voilà Lubo avec deux autres mutants.
Je suis rassuré de savoir que cette tête a un nom, et que les deux autres étaient des « mutants », ce qui voulait sans doute dire que leur « mutation » était quelque chose d'apprivoisé et de sympathique.
Lubo s'arrête devant notre table et sans autres civilités s'adresse à Ivan assis à ma
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droite :
- Il est à toi le 4/4 devant ? le bleu ?
- Oui, répond l'autre.
- C'est à toi ?
- Disons que je le conduis en ce moment.
- Donc tu ne peux pas le vendre.
- Si, je peux.
- Mais il n'est pas à toi ?
- Disons que je le conduis et que je peux aussi le vendre.
- Combien ?
- C'est une première main, tu sais... Le moteur c'est un cinq litres deux, il a très peu de kilomètres... Le type qui l'a ramené il y a deux ans, il l'avait pris quasiment à la sortie
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de l'usine Mercedes en Allemagne...
Le serveur s'était approché et Ivan s'interrompit pour demander à Lubo ce qu'il voulait boire.
- Un Ricard, lança Lubo vers le serveur.- Combien, donc ?
- Dans l'état... quatre-vingt mille deutchmarks.
Ivan avait prononcé le chiffre avec une légère appréhension. A voir son visage timoré et obséquieux, sa petite voix fluette, on pouvait croire que pour éviter de contrarier Lubo, il n'a pas annoncé le prix sans avoir déduit une remise d'au moins vingt pour cent par rapport à la cote. Lubo grimaça, approcha une chaise et prit place à table. Les « deux autres mutants » l'imitèrent. Eux aussi commandèrent du Ricard.
- Quatre-vingt mille marks ! Eh ben, mon salaud ! T'es complètement torché ou quoi ? La mienne là-dehors, la Pajero, c'est un V6, 220 chevaux, je l'ai eue pour trente mille... Bon c'est vrai, le type me devait du fric, on a marchandé, mais quand même... C'est pas que je les ai pas... Tu connais mon nom ou il faut que je me présente ?
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- Excuse-moi, Lubo, mais t'en as tellement de noms...
- On m'appelle Lubo Le Large, t'es pas sans savoir ça...
- « Easy... » « Easy dollar Lubo », précisa l'un des deux « mutants ».
- Lubo ne se présente pas, il s'impose, s'empressa d'ajouter l'autre.

Contrairement à l'hilarité crispée des autres, le visage de Lubo fut empreint d'une profonde affliction. Il ressemblait brusquement à un homme politique qui sort son air sincère des grandes occasions :
- Mais t'es dingue... Les gens tirent le diable par la queue dans ce pays... Et toi tu vends ta caisse quatre-vingt-mille marks! de quoi entretenir pendant un an toutes les grand-mères à la retraite de Sofia. Tu m'écœures...
- Je ne suis pas ministre des affaires sociales, protesta Ivan, elle coûte d'ailleurs encore plus cher cette caisse là.
- C'est ça, ricana un des deux « mutants », t'as raison... t'as qu'à te pointer devant la
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mairie, au jour de paie des retraités... t'arrive avec tes liasses... puis tu les distribues aux vieilles - « Lubo le Large ! » Après elles vont toutes voter pour toi. T'auras commencé ta carrière comme usurier, tu finis ministre. Great !
- Ou député... lança l'autre.
Lubo devait avoir pour chacun des traits de son caractère un surnom adéquat. Et sa compassion pour les vieilles de son pays ne devait sans doute pas lui prendre trop de temps. Il a très vite retrouvé son expression hargneuse :
- Avec mes liasses oui, tu parles... Je prendrai ma Kalachnikov et une caisse de munitions plutôt... Ce jour là je serai plutôt Easy pistol ou Easy bullet... Tu vois ce que je veux dire... Faut dégraisser un peu ce pays de ses dinosaures... Ils votent tous « communiste » en plus... J'ai pas envie d'être un ministre communiste, moi... Mais putain, j'préfère les boire en trois nuits tes quatre-vingt mille marks avec une demi-douzaine de putes plutôt que de les sortir comme ça cash pour une putain de bagnole... Forget forget my friend.
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Puis se tournant vers le serveur qui n'osait pas l'interrompre :
- Quoi ? qu'est-ce qu'il y a, le blond ? qu'est-ce que t'as à lever les sourcils depuis tout à l'heure ? T'as un truc à me dire ?
- Il n'y a pas de Ricard.
- Il se fout de ma gueule, dit Lubo en se tournant vers Yordan.
- J'ai tout de suite vu qu'il ne m'aimait pas ton serveur, Dan.
Puis au serveur :
- Hein, le blond, que tu ne m'aimes pas ? J'ai pas raison ? Avoue !
- C'est quoi, ça, cette manie de boire du Ricard, demanda Yordan pour faire diversion pendant que le blond souriait aussi aimablement qu'il pouvait.
- Personne ne boit cette merde par ici...
- Justement, ça fait une différence entre moi et les paysans d'ici, comme ton serveur là qui s'est mis dans la tête de m'emmerder. J'sais pas moi... Tu te débrouilles, le blond... Sinon je vais vraiment croire que tu ne sais pas choisir tes amis... Il doit bien y
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avoir du Ricard quelque part dans Sofia... Prends ton temps, je ne suis pas pressé... Pas trop... Je vois au fond de tes yeux de faux cul que tu as caché la bouteille... Ça vient de te revenir, pas vrai... Je me trompe ?.. Allez fous l'camp...
- Take it easy, Lubo, ricana l'un des deux mutants.
La petite agression pince-sans-rire était bien sûr destinée à amuser la galerie. Lubo faisait son numéro. Le serveur le savait, mais il savait aussi que s'il se dépêchait d'en rire lui aussi, ça pouvait très vite tourner au vinaigre. Pour jouer correctement le jeu, il fallait qu'il ait l'air d'avoir un peu peur, sinon « Easy dollar » risquait de céder la place à « Easy bullet ».
- Mais franchement, continua-t-il en se retournant vers Ivan, quatre-vingt mille marks, c'est de la folie, tu te fous de ma gueule...
- C'est une bagnole très bien entretenue, tu sais... protestait Ivan d'une voix fluette.

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Pendant que roule la conversation sur la Jeep, Lubo est assis en face de moi. Il faisait avec Ivan un numéro semblable à son petit jeu avec le serveur. De plus en plus menaçant, il allait obtenir d'Ivan qu'il baisse de plus de la moitié le prix de cette voiture qu'il n'avait nullement envie de vendre et Lubo nullement l'intention d'acheter. Il ne faisait ça que pour prouver, à lui-même et aux autres, qu'il était capable de faire ce qu'il voulait. Que le vrai pouvoir n'était pas de payer le prix, mais justement d'être encore plus fort que le marché et ses prix, que la loi du marché c'était lui, qu'il pouvait s'il le décidait repartir ce soir-même avec la Jeep d'Ivan. Easy Dollar/Easy bullet. C'était donc à Ivan de comprendre qu'il fallait être souple s'il voulait garder la santé et continuer de rouler dans sa jolie voiture. Et en effet c'est lorsqu'il aura fini par accepter de la lui vendre presque trois à quatre fois en dessous de son prix que Lubo allait décrisper la situation en disant : « Relax putain, garde-le ton piège à roues. J'fous pas mon fric là-dedans. D'autant plus que pour te dire si j'suis preneur il faut qu'je voie... Faut qu'tu me la prêtes quelques jours... » . Le visage d'Ivan était devenu gris. Et Lubo d'ajouter en riant : « Ça va, take it easy, my friend.
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J'ai pas besoin de cette bagnole pour me mettre aux normes européennes, moi. No way. Moi je suis aux normes européennes depuis longtemps... Ce qui m'intéresse en ce moment c'est de changer le moteur de mon hors-bord. Je suis sur un coup là - un Mercury à deux hélices, 300 chevaux. Ça pulse, tu peux me croire... Et ça bouffe, j'te raconte pas ! 60 litres à l'heure. Du sans plomb... Qu'est-ce que tu bois ? Qu'est-ce qu'il fout le blond, putain ? Il me déteste ce gars-là j'vous l'dis... »

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Pourquoi je te raconte tout ça, je ne sais pas... J'ai écrit cette scène peu de temps après avoir accepté de faire quelques feuillets sur mon voyage en Bulgarie. Ta demande m'a surpris. Je n'ai jamais écrit sur aucun de mes voyages, et je n'ai pas mesuré combien ça pouvait m'être difficile de raconter celui-ci. Dès lors que ça engageait le rapport à mes origines, il y avait certes un texte possible mais il s'étirait à perte de vue et je ne
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trouvais aucun moyen de le traverser. Il aurait été facile d'emprunter après coup la forme d'un carnet. Il y aurait eu des dates, des heures, des paragraphes de longueur inégale, l'aise de la forme fragmentée que l'écriture d'un journal propose. Avais-je droit à un tel usage de la fiction ? Quelque chose me répondait non. J'ai pensé que ce serait « malhonnête ». Une sorte de morale inconsciente m'interdisait de feindre l'écriture d'un journal que je n'aurais pas tenu. Que signifiait ce scrupule tout à coup? Quelle fin et quelle authenticité s'agissait-il de préserver ? De quel devoir fallait-il s'acquitter sans recours à la « fiction » d'un journal ? Je ne sais pas...
Puis il y a eu cette scène. La première « chose » qui m'était venue à l'esprit. Et j'ai décidé, à tort ou à raison, de la privilégier. Elle n'est pas dénuée de fiction, même si je me suis limité à transcrire un souvenir, ou plus exactement le fragment d'une scène « réellement » vécue. La fiction s'insinuait déjà dans le choix de la langue et dans le choix du fragment. Il aura simplement suffi d'écrire en français le discours des personnages et celui du narrateur, pour que la « réalité » - à la fois de la scène et du souvenir
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comme tel - soit « trahie » (indispensables guillemets...). J'aurais aimé non pas l'écrire mais projeter cette scène en version originale sous-titrée. Telle, peut-être, que je l'ai vécue lorsque j'y étais. Puis, après la projection, j'aurais pris un temps très long à expliquer les enjeux de chaque mot, et faire sentir que la scène en sa version originale présupposait déjà le jeu, la hiérarchie de plus d'une langue. Le fait, par exemple que « Le Large » est un surnom qui apparaît déjà en français dans le texte bulgare. Malgré le gallicisme, la traduction adéquate eût été plutôt « Lubo Le Flambeur ». Mais la « flambe » dans ces contrées n'est pas si urbaine et élégante, et pour qui connaît Bob le Flambeur de Melville, la référence allait induire une erreur, une fausse piste de la fiction. J'aurais aimé, aussi, faire entendre comment la langue anglaise intervient pour ponctuer la signification de certains gestes. Et leur singularité justement, car ces caïds ne sont pas plus « melvilliens » que « scorcesiens ». Et le « Ricard » qu'ils veulent boire n'a rien d'une boisson populaire... Mais au contraire, c'est la touche de classe, la chose française, le raffinement qui devait faire la différence entre Lubo et les « paysans
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d'ici », le mot « paysan » étant, lui aussi, « en français dans le texte ». On aura vite fait d'imaginer un casting - Joe Pesci dans la peau de Lubo, Ray Liota dans celle d'Ivan. Mais on perdrait de vue ce qu'ils ont de spécifique. La fonction aussi de l'anglais dans le discours de ces caïds de l'Est européen. Il ne fonctionne pas seulement comme une référence à ces attitudes dont le cinéma aura assuré à jamais l'archive et la diffusion planétaire. L'anglais apporte ici la dimension d'une certaine hantise. Ce qu'il faudrait faire sentir - et c'est sans doute ce qui m'avait frappé - c'est que les « take it easy », « great », puis les surnoms « easy dollar », « easy bullet », les « no way, my friend » et autres sont une manière pour ces gens de faire signe vers la langue dans laquelle est écrit le texte original de leur rôle. De maintenir le contact avec « l'original ». Que « l'original », donc, de ce qu'ils sont, se trouve ailleurs, là où les gens comme eux parlent cette autre langue qu'ils citent dans la leur. L'intervention de l'anglais était donc une manière pour eux de marquer l'universalité dont participe leur personnage, une prescience du caractère « traduit » de son existence en bulgare. Le « caïd » scorcesien ne s'était donc
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pas imposé à mon regard par hasard et en raison de ma mémoire trouée de cinéphile. Il s'était sans doute d'abord imposé à eux, qu'ils aient oui ou non vu ces films, qu'ils sachent ou non qui est Scorcese, ils semblaient à tout instant dramatiser une sorte d'adaptation, jouer telle séquence d'une version adaptée de Mean Streats, ou des Affranchis...
Il resterait à éclaircir ensuite ma place, ce que moi je foutais là ? C'était la deuxième soirée depuis mon retour dans cette ville que j'avais quitté dix ans auparavant vers mon exil parisien. Soirée en famille. Je dînais avec ma cousine. Son mari est un vieux pote de Lubo. Ils ont fait les quatre cent coups ensemble. Il s'est rangé depuis qu'il a rencontré Slava. Jeune caïd à la retraite, qui ne voit plus ses anciens potes que pour le plaisir, pas pour affaires. « C'est cette femme là qui l'a sauvé » avait dit de lui Lubo dans un des nombreux détours de la conversation, « tu lui dois une fière chandelle, j'espère que tu te rends compte. R'gardez-le ma parole, il est pas mal en aubergiste, pas vrai... Tu devrais la remercier toute ta vie ta femme d'avoir gâché ta carrière de gangster, my friend... Qu'est-ce que tu bois Slava ? Il est où le blond ? »
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Pendant que Lubo parle, je remarque la grosse chaîne en or sur son cou. Attribut obligé de la tenue des tough guys du monde entier, les bulgares inclus. Comme la chemise ouverte qui en est inséparable. Au bout de la chaîne, une énorme médaille, en or elle aussi, dont la dimension avoisine celle d'un disque laser et qui représente rien de moins que le panneau avertisseur qu'on trouve sur les barils de déchets nucléaires ou sur les camions transporteurs de matériaux radioactifs : cette sorte de rond ajouré comme d'une hélice à trois branches noire sur fond jaune. La petite hélice à trois branches était découpée dans l'or, laissant jaillir les poils touffus de la poitrine de Lubo. Le signe gardait une parfaite lisibilité, placé là pour mesurer le danger que Lubo représente pour tous ceux qui l'approchent de près. Sauf pour les potes. Il vaut mieux l'avoir pour ami. Tous les autres sont ainsi avertis que s'il ne les flingue pas sur place, s'il ne leur saute pas à la gueule, ou s'ils survivent à l'explosion, il pourrait leur mettre un cancer en couveuse.
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Par sa seule présence et l'arrogance de sa vitalité, fier comme une mauvaise herbe, Lubo est à lui seul l'annonce d'un sinistre. Un Tchernobyl miniature. Un « mutant », comme Dan l'avait épinglé. Et la signification de son prénom (Lubo, lubov : « amour ») apporte à cette annonce la touche finale d'une certaine dérision...
Quelle était ma séquence donc ? Qu'est-ce que je faisais là ? Lubo avait remarqué que je le regardais et il s'interrompit brusquement pour me dire :
- T'est qui toi ? Si tu veux ma photo il n'y a pas de problème, suffit de demander.
- C'est mon cousin de Paris, répondit Slava avant que j'aie pu ouvrir la bouche. Voilà donc ce que j'étais. Le « cousin de Paris ». - Il est arrivé hier. On le sort un peu pour qu'il voie Sofia by night.
- Sans blague ? T'as de la famille à Paris toi. Eh ben... Salut « cousin »... My
pleasure... Dis-moi ce que tu bois puisqu'on est en famille... Il est où le blond ? Le blond ! - puis à nouveau vers moi - Un Ricard ?
- Non merci je ne supporte pas le Ricard.
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- Le blond, tu apportes à monsieur ce qu'il te dira.
Je demande un verre de rakia.
- Alors comme ça tu vis à Paris.
- Oui.
- Sans blague. Et qu'est-ce que tu fous là ?
- Je suis en vacances.
- Tu vis à Paris et tu viens en vacances dans ce pays qu'on va bientôt interdire ? il y là quelque chose qui m'échappe. Et qu'est-ce qu'il fait le cousin à Paris ? C'est quoi ton business ?
Connaissant la dispersion de mes activités parisiennes, je me demande en quels termes présenter « mon business » et c'est encore Slava qui répond avant moi.
- Oh il fait beaucoup de choses mon cousin, il enseigne le français.., il s'intéresse au cinéma.., il a écrit une thèse... et il veut devenir « psychanalyste ».
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J'en veux à Slava d'avoir parlé plus vite que moi, et surtout de cette dernière information qu'elle a cru devoir donner à mon sujet que je n'aurais sans doute jamais mentionnée. Mais ça semble plaire beaucoup à Lubo le Large. Il enchaîne aussitôt :
- Tu as vu Analyse ça ? Moi j'ai adoré.
J'ai du mal à comprendre la question.
- Si j'ai vu quoi ?
- Analyse this avec Robert de Niro et Billy Cristal. J'étais vraiment mort de rire, tu l'as vu ?
A Sofia on ne traduit pas les titres des films de la même manière qu'en France, je réalise qu'il s'agit du fameux « Mafia blues ».
- Ah oui pas mal, dis-je, je n'ai vu que la bande annonce, mais j'aime beaucoup l'idée... Après la confession de Michael Corleone au Vatican dans le troisième Parrain, ça devait arriver un jour, la rencontre du gangster avec la psychanalyse. Les deux sont tellement incompatibles qu'on est sûr de faire rire avec ça.
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- Pas mal ton cousin, dit Lubo. Ça fait plaisir de causer avec quelqu'un d'intelligent.
- Ici on a les gangsters mais pas encore des psychanalystes, dit Yordan. Il y a du business pour toi si tu veux revenir vivre ici. T'auras pas mal de clients. Je suis sûr que Lubo sera ravi de se faire analyser.
- Mon cul oui... Ça prendra pas ici la psychanalyse, dit Lubo... Ici rien ne prend, de toute façon. Il s'en rendra compte le cousin... Il m'est sympathique et il n'a pas l'air con... Ça fait longtemps que tu n'as pas été ici, t'as du oublier. On a l'air bien là, assis avec l'aubergiste qui est un pote... que des gens bien à table et tout, ça a l'air d'être la classe... quand t'as la chance de trouver un serveur un peu moins nase que le blond... Mais faut pas s'y tromper, ici il ne pousse que des mauvaises herbes, tu vois ce que je veux dire, cousin ? Ce pays un jour on va l'interdire, c'est moi qui t'le dis. Et si t'as des projets pour ici, avant même de savoir ce que c'est, je te dirais go away my friend. Psychanalyse ou pas... Retourne d'où tu viens...
Je ne résistais pas à la tentation de l'interroger sur sa médaille qui pendait au bout de
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la chaîne en or.
- Elle signifie quoi cette chose que tu portes au cou si ce n'est pas indiscret ?
- Aucune idée, my friend. Tout ce que je peux te dire c'est qu'elle pèse 250 grammes. Qu'est-ce que tu bois ? La même chose ? Il est où le blond ?...


Le cousin de Paris / Georgy Katzarov

 

 




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